Ton libre

Evolution et laïcité

Robert Briatte

Parmi les sujets difficiles à aborder, on risque bien d'avoir à compter dans un proche avenir celui de la question de nos origines. Cette question s'est enrichie au cours des dernières décennies de nombreux progrès et découvertes ayant touché le grand public - citons le seul exemple de Lucy qui n'est, cela dit, pas notre ancêtre - et qui doivent largement aux travaux de Charles Darwin. Sa théorie de l'évolution n'explique pas tout, mais elle semblait jusqu'à une date récente la base incessamment remise à jour de toute réflexion sérieuse sur l'histoire de nos origines, sur l'histoire de l'hominisation, qui prolonge et s'insère à la fois dans ce que Michel Serres, dans ses Récits d'humanisme parus l'an dernier aux Editions Le Pommier, appelle "le Grand Récit". Qui donc en effet, mélangeant science et religion, affirmerait sérieusement aujourd'hui qu'Eve est bien née de la côte d'Adam ainsi que le relate la Bible dans le deuxième récit de la création de la Genèse ? Ou que le même Adam est mort à 930 ans (longévité qui "prouverait" pour certains l'excellence de son régime alimentaire) ? Beaucoup de monde, en fait, et même de plus en plus de monde sur notre planète : impression que partagerait Pascal Picq, auteur d'un vigoureux essai, Lucy et l'obscurantisme, paru en avril chez Odile Jacob. "Une des plus belles avancées des connaissances en sciences est aujourd'hui rejetée comme jamais auparavant, rappelle l'auteur dès le premier chapitre. [...] L'une des plus grandes contributions à la pensée moderne et universelle attachée à la laïcité est à nouveau reniée par l'obscurantisme : l'évolution." La laïcité menacée : Pascal Picq n'y va pas de main morte. Mais, cela dit, nous sommes en France, n'est-ce pas ? Pas aux Etats-Unis où s'affiche et prospère le créationnisme -cette doctrine, portée par les évangélistes fondamentalistes et télévisés, qui vise tout simplement à revenir à la lettre de la Bible, doctrine à laquelle adhérerait le Président des Etats-Unis lui-même... Notre auteur met à bas ce bel optimisme : "L'Europe laïque, dont la France, se pensait à l'abri de ces controverses sorties d'un autre âge, tranquille quelque part entre l'Orient et l'Occident. Quelle erreur! Les premières attaques se concentrent sur les sciences, tout particulièrement sur la théorie de l'évolution. [...] L'enseignement et le contenu des programmes sont au coeur du conflit, en particulier l'enseignement de la biologie." Notre pays se croit donc à tort protégé : on aimerait penser que l'auteur exagère, emporté par l'allant du pamphlétaire, mais les exemples qu'il rapporte, et plus largement toute sa démonstration, argumentée sur près de 300 pages, sans oublier son cursus de paléoanthropologue et ses publications antérieures, nous amènent à partager ses craintes. Citons ce seul fait, heureusement dénoncé par notre ministère, mais pour le moins inquiétant : dix mille exemplaires gratuits d'un ouvrage de propagande néocréationniste turc, L'Atlas de la Création, fort de ses sept kilos et de 770 pages richement illustrées sur papier glacé, furent récemment diffusés en France dans les établissements scolaires. Notons d'ailleurs que les créationnistes, comme les partisans du "dessein intelligent", ne rejettent pas frontalement la théorie de l'évolution, mais tendent à la relativiser, à la présenter comme une interprétation -forcément fallacieuse à leurs yeux- parmi d'autres. Il est bien connu que la science, "ça change tout le temps". Alors que dans la "science créationniste", ainsi qu'elle aime à se présenter, on est rassuré -car tout y est écrit, et de longue date. Or, la science, la vraie, c'est ce formidable outil de pensée et de recherche qui sans cesse réinterroge le monde, introduit le doute, transforme la certitude d'aujourd'hui en hypothèse pour demain.

Impossible dans cette seule page de rendre compte de la richesse de son ouvrage. Concluons pour l'heure sur ce que prône, très clairement, Pascal Picq : il faut absolument renforcer l'enseignement de la théorie de l'évolution, qui n'est pas une idéologie, mais la seule théorie scientifique apte à expliquer toute l'histoire de la vie, et ce qu'est la vie. Il est possible d'en débattre, en classe de philosophie, en classe d'Histoire, avec certes des professeurs de sciences, mais pas en classe de sciences, sauf à courir le risque d'y voir s'abîmer la science elle-même.

Lire au collège, n°76, page 46 (03/2007)

Lire au collège - Evolution et laïcité