Prix Lire au collège

Tobie Lolness

Vincent Bocquet

Tobie Lolness, publié chez Gallimard par Timothée de Fombelle, est le Prix Lire au Collège 2006. Timothée de Fombelle a bien voulu répondre à nos questions au moment où le tome second de Tobie Lolness, Les yeux d'Elisha, vient de paraître.

Tobie, dix ans, un millimètre et demi. Jusqu'ici rien que de très normal. Tobie mène la vie d'un enfant de son âge, entouré de ses parents Maia et Sim et des amitiés indéfectibles qui sont la marque de cet âge. Tobie vit dans les arbres, ou plutôt dans un arbre, le grand chêne dont les cimes se perdent dans le ciel et dont les racines plongent au plus profond de la terre. Yggdrasil au pays de Tom Pouce, principe organisateur de l'univers, le vieux chêne est un macrocosme ; un cosmos aussi vaste qu'on peut l'imaginer, qui abrite une société de tout petits hommes, une société complexe, avec ses institutions, ses conflits, ses us et coutumes, ses valeurs et ses conformismes.

L'imagination puissamment sollicitée

Tobie Lolness c'est d'abord cet étonnant monde en réduction où chaque branche est un quartier ou une ville, où toute une géographie minuscule décrit telle forêt de mousse, tel creux du bois ou telle entaille de l'écorce. La bonne société vit dans les hautes branches, les Cimes ou les Rameaux, confortables et accueillantes, où la vie suit son cours paisible réglé par l'usage immémorial. Une société simple qui vit de l'agriculture du lichen et de l'élevage des vers à soie. Une société organisée et stable avec ses riches et ses pauvres, ses préjugés et ses croyances. Plus bas, dans les Basses-Branches vivent ou survivent les parias, les exilés ou les solitaires, dans cet univers hostile et fascinant où Tobie et sa famille ont dû s'exiler après leur disgrâce : " Le spectacle de ce pays était saisissant : Des étendues d'écorce détrempée, des fourches mystérieuses où nul n'avait jamais posé le pied, des petits lacs qui s'étaient formés à la croisée de branches, des forêts de mousse verte, une écorce profonde traversée de chemins creux et de ruisseaux, des insectes bizarres, des fagots morts coincés depuis des années et que le vent ne parvenait pas à faire tomber...". Si Tobie Lolness a reçu un tel accueil du jeune public tout au long de l'année, c'est d'abord parce que le livre, comme d'autres en leur temps, sollicite puissamment l'imagination par une trouvaille initiale qui autorise tous les développements ultérieurs; où la fantaisie la plus débridée est pourtant bornée par une règle du jeu dont l'auteur et le lecteur peuvent dés lors tirer le meilleur parti. Un grand chêne, une petite humanité, des épreuves et des conflits qui, au fond sont les mêmes que ceux qu'affronte notre propre humanité. Rien d'artificiel dans tout cela, mais un univers solide et cohérent dans lequel se posent les mêmes questions et les mêmes dilemmes qui déchirent partout les sociétés humaines.

Une fable politique et écologique

" Les choses ne changent pas pour rien " disait Sim Lolness, le père de Tobie, un grand savant curieux de toutes les choses physiques et métaphysiques, prompt à affronter les questions les plus difficiles : " L'arbre change-t-il ? Est-il éternel ? Quelle est son origine ? Y aura-il une fin du monde ? Et surtout : existe-t-il une vie en dehors de l'arbre ?" Pourtant le professeur Lolness renoncera à l'invention et à la découverte la plus extraordinaire de sa riche carrière scientifique : le mystère de la matière animée, le secret de la vie artificielle, qui pourrait changer la face du monde : " ... faire le pain plus vite, voyager plus vite, faire le chaud, faire le froid, couper, creuser, transporter, communiquer, mélanger,... " Seulement voilà, le père de Tobie aime bien sa vie et celle des habitants de l'arbre, et il n'a pas très envie de la changer. Au grand dam de certain personnage des plus antipathiques, qui, lui, n'a qu'une idée en tête : tout changer, tout faire plus vite, plus profond, plus haut, plus cher, creuser, construire, empiler, amasser... deux conceptions de la vie, de la société, de l'univers. Comme il arrive parfois dans les romans et dans la vraie vie, les rêveurs pacifiques et les intellectuels placides sont assez mal armés face aux ambitieux sans scrupules et aux politiciens avides, et les Lolness, victimes d'une cabale, devront s'exiler loin des Hautes-Branches, loin des honneurs et du confort qu'avait assuré jusqu'alors à la famille la renommée savante du père. Lorsqu'ils reviendront chez eux, ce sera pour s'apercevoir avec inquiétude que bien des choses ont changé, et, plus grave, que les gens eux-mêmes ont changé ; c'en est fini, semble-t-il, de la convivialité tranquille du monde d'hier, des passions apaisées et du souci désintéressé du prochain ; partout triomphent désormais les préoccupations mercantiles, le goût du pouvoir à n'importe quel prix, l'exploitation de la misère et du malheur, tandis que l'arbre est peu à peu défiguré par des chantiers colossaux qui, futures HLM ou prisons à venir, finiront par mettre en péril les fragiles équilibres écologiques qui furent longtemps préservés par une société raisonnable et frugale. Osera-t-on dire que Tobie n'est pas gros de quelques avertissements qui ne paraissent pas déplacés aujourd'hui ? Une dimension parodique et critique jamais assénée, mais qui rehausse encore l'intérêt du livre par la lecture à rebours qu'on en peut faire à la lumière de nos angoisses contemporaines.

Un regard décalé

C'est vers la fin du livre que surviennent quelques questions cruciales : où vont les fauvettes, le bec chargé des fruits du gui ? Où vont-elles se poser ? Se pourrait-il qu'il y ait, ailleurs, forcément très loin, quelqu'autre perchoir ? Un autre ... arbre ? Et c'est encore dans ces dernières pages que Tobie, tombé du chêne nourricier, rencontre un peuple mystérieux et inquiétant, vivant dans un univers ne ressemblant à rien de connu, le " peuple de l'herbe ", les " pelés ", tellement différents et tellement semblables en même temps. Bref, c'est l'apprentissage de l'autre qui commence. Et pour nous, lecteurs, c'est une éducation du regard à l'émerveillement qui se poursuit : depuis le début, tout un monde que nous ne voyions pas nous avait été révélé, tout un monde de choses ordinaires et minuscules qui, par la grâce d'un livre étaient devenues immenses et même effrayantes : fourmis dévorantes, cochenilles ruminantes, coccinelles, araignées assassines étaient devenues autant de monstres issus des plus fantastiques de nos mythologies. C'est tout notre univers quotidien qui, à lire Tobie devient tout à coup étriqué par l'appréhension brutale de ce qui nous en était caché jusqu'alors, de par notre paresse et notre conformisme. Non, il y a d'autres arbres, et nous ne sommes pas seuls dans l'univers ; plus loin, plus près, ce que nous ne voyons pas ou plus n'est pas condamné au néant ; le monde est infiniment plus riche, plus divers, plus étonnant que tout ce que nous en savons et que tout ce que nous en éprouvons au quotidien. Tobie Lolness nous apprend tout simplement à regarder autour de nous, et à voir autrement. C'est la définition même d'un grand livre.

Entretien : Un entretien avec Timothée de Fombelle

Lire au collège, n°76, page 16 (03/2007)

Lire au collège - Tobie Lolness