Dossier : difficile à aborder

Que se disent les religions entre elles lorsqu'elles ne se font pas la guerre ?

Le "cycle de l'invisible" d'Eric-Emmanuel Schmitt, un voyage initiatique au coeur des trois religions monothéistes

Manon Valla

Quatre fables, presque des contes philosophiques pour cet adepte de Diderot, quatre histoires captivantes, à l'écriture fluide et pleine d'humour, pour parler de religion à des adolescents (à partir de la Sixième). Après le Bouddhisme avec Milarepa, Eric-Emmanuel Schmitt explore le christianisme avec Oscar et la dame rose, l'islam et le soufisme dans Ibrahim et les fleurs du Coran, et les différences entre Juifs et Chrétiens dans L'enfant de Noé. " Je n'écris pas pour convaincre. Par contre, j'aime faire réfléchir en racontant une bonne histoire " dit-il. Dans les trois derniers titres cités, Eric-Emmanuel Schmitt aborde la rencontre entre un adulte et un enfant qui confrontent leur croyance et leur culture religieuse. Ainsi, le mot religion prend toute sa signification première - religere - relier, tisser des liens, s'humaniser.

Il part des questions d'un enfant qui traverse une épreuve et qui doute, pour parvenir aux réponses d'un adulte qui est arrivé à une forme de sagesse. Ces dialogues philosophiques sont véritablement fertiles en réponses mais aussi en doutes constructifs pour l'enfant, à une époque, la nôtre, où tout est donné pour son équivalent.

Oscar, dix ans, atteint d'une leucémie, rencontre Mamie Rose qui va l'initier à la religion catholique, à Dieu et à sa propre mort.

Moïse, enfant juif des années soixante, abandonné par ses parents, initié au soufisme par un vieil épicier musulman.

Joseph, petit garçon juif de 1942, caché par un curé catholique, est initié à la fois à la religion catholique et au judaïsme qu'il méconnaissait.

Dans ces trois récits du Cycle de l'Invisible, le trait commun est une rupture spatiale et psychique entre l'enfant et ses parents du fait de la maladie, de la persécution, du départ d'un des parents ou des deux. Des liens se tissent alors avec un autre adulte qui apporte des réponses sur un plan spirituel aux grandes questions que se pose l'enfant sur ses origines mais aussi sur l'histoire d'une religion. L'adulte apparaît dès lors comme un tuteur, un guide moral et spirituel, un initiateur à la complexité douloureuse de la vie, un parent d'adoption temporaire qui permet à l'enfant de traverser une étape décisive de son existence.

Dans Oscar et la dame rose, Oscar incarne une réalité révoltante, celle qui fait dire à Dostoïevski, puis à Camus, que la souffrance et la mort d'un enfant rendent toute croyance caduque. Oscar a dix ans, mais il va mourir. Il est en phase terminale d'une leucémie, confiné dans un hôpital où personne n'ose aborder ce sujet avec lui. Pour autant l'épreuve de la mort n'est pas le sujet principal du livre, pas plus que la mort de l'enfant n'y apparaît comme l'aspect le plus révoltant. Non, l'essentiel est plutôt la solitude d'Oscar, qui se heurte à une absence paradoxale, celle des mots disponibles qui permettraient d'aborder la réalité de la mort. Aucun discours, ni celui de l'institution médicale, ni celui de parents absents ne vient accompagner et soutenir son attente de celle-ci. Malade, Oscar reste un enfant - ce que les adultes ont l'air d'oublier - avec sa légèreté, son humour, et son exigence de vérité. Il se désole de la lâcheté de ses parents et des médecins qui n'osent lui parler de ce qui va lui arriver. Quel adulte ne serait pas effrayé par cette perspective. Seule Mamie Rose, infirmière et ancienne catcheuse, n'a pas peur d'entamer un dialogue très libre avec l'enfant. Elle devient son interlocuteur privilégié et laisse parler sa culture chrétienne mais aussi et surtout son imagination. Elle va lui inventer un jeu qui s'avère une solution passionnante à sa peur et à sa solitude : écrire à Dieu des lettres - une chaque jour - afin de lui confier peurs et désirs, en dépit de son silence ou de son apparente indifférence. Cette solution peut paraître désuète ou même fallacieuse pour un athée, mais l'urgence est là de nommer l'invisible, de donner un visage à cette mort précoce ! C'est cette nécessité que comprend Mamie Rose, faisant ainsi la preuve que les athées n'ont pas su créer les discours, les images et les légendes qui accompagnent la mort. La place est laissée vacante, créant un immense désarroi. En créant ses propres histoires, Mamie Rose apprend à Oscar qu'il y a plus important que guérir : c'est d'être capable d'accepter la maladie et la mort. Et de vivre pleinement la vie, même en accéléré, car le temps presse ! Un peu une leçon de stoïcisme moderne.

Avec Ibrahim et les fleurs du Coran, Eric-Emmanuel Schmitt donne l'occasion de revisiter des mots comme "arabe", "juif" ou "religion" et de les découvrir sous une nouvelle lumière. Moïse n'a jamais connu sa mère et son père est un homme tellement déprimé qu'il est incapable de l'élever, encore moins de lui transmettre le goût de la vie. Livré à lui-même, il déambule dans la rue Bleue à Paris qui a abrité de tous temps des minorités religieuses. Le plus souvent, il discute avec l'épicier arabe, Ibrahim, venu en France il y a longtemps et qui a laissé sa femme dans son pays d'origine. Il vit donc seul, comme Moïse. Monsieur Ibrahim est une figure de sage ; d'une part parce qu'il est, depuis quarante ans, le seul Arabe d'une rue juive (Arabe signifie ici " ouvert de huit heures du matin jusqu'à minuit et même le dimanche", p. 14, Magnard); d'autre part, parce qu'il sourit et parle peu; enfin, parce qu'il ne bouge guère de son siège d'épicier, tel une " branche greffée sur son tabouret " (p. 12). Tous deux parlent à bâton rompu et c'est toute une façon de voir la vie qui surgit des paroles d'Ibrahim qui " sait ce qu'il y a dans son Coran " : le sourire qui rend heureux, la beauté qui se trouve là où l'on pose les yeux. Très vite, on s'aperçoit que Moïse n'a pas reçu grand-chose de sa culture originaire et qu'il connaît mal son héritage juif ; il sait à peine ce que cela signifie. Lorsqu'on l'interroge, le père de Moïse lui-même répond qu'être juif, " c'est simplement avoir de la mémoire. Une mauvaise mémoire ", mais ça n'a plus aucun rapport avec Dieu. Le père de Moïse a du mal à "croire que tout ça a un sens", explique-t-il avec "la tête d'un type qui a besoin de plusieurs aspirines" (p. 31). La question que pose ce pessimisme n'est pourtant pas dénuée d'intérêt ni d'urgence pour Moïse : comment vivre avec un tel discours, comment vivre avec un discours paternel qui ne voit dans cet héritage religieux que le poids du passé juif à porter sur ses épaules ? Moïse est tenté de se détourner de ce modèle impossible pour interroger Monsieur Ibrahim sur ses propres croyances. Le vieil épicier, lui, est "soufi", un courant mystique du Coran, opposé au légalisme et à ses interdits rigoristes. Monsieur Ibrahim n'en fait pas toute une affaire, de sa religion, il la vit sur un mode intérieur. C'est pour lui surtout un rapport à la vie et à sa beauté, qu'il transmet à Moïse comme l'au-delà d'une religion particulière. La définition de la religion serait en fait, pour lui, ce qui nous relie à la vie, ce qui nous maintient en vie, le secret que se fabrique chacun d'entre nous pour continuer à vivre en dépit de tout ce que le monde offre de raisons à la tristesse et au désespoir. Et ce qu'Ibrahim apprend avant tout à Moïse, c'est qu'il faut vivre en se réconciliant avec soi-même, qu'il faut s'efforcer de trouver le véritable amour de soi, une estime de soi que son père a perdue, que lui-même n'a jamais trouvée, et qui seule permet, ensuite, de se réconcilier avec les autres.

L'Enfant de Noé est l'histoire qui aborde le plus profondément les questions de croyance et de religion. Sur un sujet comparable à celui d'Un sac de billes de Joseph Joffo, la narration adopte pourtant un angle assez particulier.

Dès le début, on retrouve le thème cher à l'auteur de la fraîcheur du regard que l'enfance sait porter sur toute chose. Nous sommes en plein hiver 1942, au moment des premières grandes rafles de Juifs à Paris. Joseph, 8 ans, à travers sa bulle enfantine, reste étranger au tumulte de l'histoire et ne perçoit que le côté insolite des événements. Les malentendus comiques sur l'urgence qu'il y a à se cacher (parce qu'on est "nobles") font penser au procédé de La vie est belle de Roberto Benigni, qui consistait à filmer la vie d'un camp de concentration comme un jeu pour les enfants. Ce parti pris se révèle fécond d'un humour qui, comme dans le film cité, voisine sans cesse avec le tragique ; force est de reconnaître qu'il a aussi une formidable efficacité pour rendre compte de tels évènements. Il permet en effet d'aborder des questions nouvelles sous l'angle de la fiction. Que pense un enfant juif qui doit se cacher? Il éprouve de la peur, bien entendu, mais également une défiance et une déception peu avouables vis-à-vis de ses parents - et notamment de son père - dont il constate l'impuissance à le protéger. En outre, un petit garçon juif comprend aisément qu'en ces temps de rafles et de violences raciales, il y a plus d'avantages à être né chrétien ! Il en conçoit un vif ressentiment envers ses parents et envers cette religion qui lui vaut, ainsi qu'aux siens, tant de persécutions : " Je leur en voulais d'être juif, de m'avoir fait juif, de nous avoir exposés au danger " (p. 125).

Il fait la rencontre du catholicisme à travers la figure aimante du Père Pons (qu'il s'obstine au début à associer à la " pierre ponce " à cause de son crâne dégarni) et, ironie du sort, à travers la liturgie catholique, accompagnée de chants et de musique, qui le charme et l'envoûte. Mais la relation avec le Père Pons s'approfondit et dépasse peu à peu cet antagonisme vécu par l'enfant entre judaïsme et christianisme : quelle que soit la religion, dit le Père Pons, Dieu ne peut pas protéger un peuple ou un autre, un individu ou un autre. Et l'enfant est en effet frappé par l'indifférence divine au sort des hommes et par son inaction, vieux tourment des philosophes depuis la nuit des temps, dont leurs théodicées se sont maintes fois fait l'écho : comment un Dieu infiniment bon laisse-t-il advenir le mal ? Le Père ne s'en laisse pas conter et donne cette ferme réponse : " Dieu ne se mêle pas de nos affaires (...) Dieu a achevé sa tâche. C'est notre tour désormais. Nous avons la charge de nous-mêmes" répond le Père (p. 121). Joseph le résumera plus tard dans une formule un peu amère : " Mouais, ce que je vois, moi, c'est que Dieu, il a bossé six jours et puis depuis plus rien!". La conception développée par le Père Pons est celle de l'autonomie des hommes par rapport à Dieu, comme des enfants qui auraient grandi et pourraient désormais se passer de la tutelle divine : "Dieu a créé l'univers une fois pour toutes. Il a fabriqué l'instinct et l'intelligence afin que nous nous débrouillions sans lui" (p. 96). Un Dieu horloger, assez proche de celui de Voltaire ou de Diderot.

Les choix religieux qui se fabriquent dans l'enfance sont particulièrement intuitifs et subjectifs. Pour Joseph, judaïsme et christianisme sont d'abord évalués en fonction des intérêts et avantages liés au contexte politique et affectif du jeune garçon. Il aime le Père Pons, capable de le protéger et de le cacher d'un amour mêlé d'une immense admiration et, à ce stade, il a envie de tourner le dos au Judaïsme auquel il ne connaît d'ailleurs rien. Ses parents ne lui ont d'ailleurs presque rien transmis, car ils sont devenus athées. Le catholicisme lui offre un refuge qui confine à l'envoûtement (ah ! la scène de la liturgie !), lorsque, pense-t-il, le judaïsme le condamne à la mort et à la honte. Mais le Père Pons est très sensible aux doutes du jeune garçon et à sa méconnaissance du judaïsme ; aussi entreprend-t-il de faire découvrir au petit garçon sa propre religion. Il lui explique ce qu'est une synagogue, l'initie au rite d'Hanoukka, la fête des Lumières, et lui lit des passages de la Thora. Adepte de la liberté de pensée, il veille, tel Noé, à recueillir les éléments d'une religion alors en voie d'engloutissement. Il est vrai qu'alors le récit prend des allures bibliques et métaphoriques.

Un mystère demeure pour l'enfant qu'est Joseph en ces temps troublés : "Qu'est-ce que ça veut dire être juif?" (p. 75). La réponse d'Eric-Emmanuel Schmitt remonte des profondeurs des temps, tellement simple qu'on l'avait oubliée, ou qu'on avait renoncé à rappeler ce point pourtant fondamental. Bien sûr, un juif, c'est d'abord un chrétien d'avant Jésus, et un chrétien, c'est un juif qui a cessé d'attendre le Messie. Mais c'est avant tout avoir été choisi, élu pour une mission, un devoir particulier : " Témoigner devant les hommes qu'il n'y a qu'un seul Dieu et, à travers ce Dieu, forcer les hommes à respecter les hommes " (p. 75). Le judaïsme insiste en effet sur le respect, tandis que le christianisme insiste sur l'amour. Mais le respect n'est-il pas plus important que l'amour ?, s'interroge le Père Pons. " Tu tendrais ton autre joue à Hitler, toi ? " demande-t-il à Joseph ; et il poursuit : " Je me demande si nous, les chrétiens, ne sommes pas des juifs sentimentaux... " (p. 133)

" Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas ", disait Pascal à propos de l'irrationnel qui gît au coeur de toute spiritualité. Joseph, lui, se demande " laquelle des deux religions est la vraie ". Aucune des deux, répond le Père Pons, " une religion n'est ni vraie, ni fausse, elle propose une façon de vivre ". La spiritualité n'est pas à ranger au rayon des vérités solides comme 2+2 = 4, explique-t-il, mais elle fait partie des " éléments incertains ", fragiles et mouvants, comme les sentiments, les valeurs, les choix auxquels nous sommes confrontés dans la vie. Elle est un pari qu'il faut renouveler continuellement dont le résultat n'est jamais tout à fait acquis. Belle définition de la croyance, qui est, au-delà de toute religion, la croyance en la vie et la façon dont nous nous maintenons en vie, sur un mode fragile et fluctuant.

Ainsi, à travers ces trois récits, Eric-Emmanuel Schmitt nous convie t-il à des réflexions intéressantes et pas si courantes que cela : qu'en est-il des religions ? Que se disent-elles entre elles lorsqu'elles ne se font pas la guerre ? Que veut dire croire et à quoi cela sert-il ? Très vite, on se rend compte que les religions sont, entre tant d'autres choses, aussi des manifestations de l'imaginaire humain et que les rayer de la carte revient à nous priver non pas seulement de réponses, mais aussi d'histoires, de légendes, et de rites dont nous avons parfois besoin pour affronter les grandes épreuves existentielles ou tout simplement pour nous diriger dans la vie.

Lire au collège, n°76, page 12 (03/2007)

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