Dossier : difficile à aborder

Pour une insolence éclairée ou "sauvons le soldat Zadig"

Michel Leroux

Présentant un rapport remis il y a quelques mois au ministre de l'Education Nationale et consacré à l'évaluation des effets de l'appartenance religieuse sur les comportements à l'école, l'Inspecteur général Jean-Pierre Obin déconseille d'emblée à ses lecteurs toute "généralisation" ou "dramatisation excessives". Le ton extrêmement mesuré de son enquête et le soin qu'il met à en souligner le caractère partiel viennent encore renforcer le climat d'une étude marquée par la nuance et la modération.
C'est avec la même et ferme modération que je saisirai ici l'occasion fournie par ce rapport de démontrer la nécessité d'enseigner résolument la littérature française à tous les collégiens et lycéens de la nouvelle génération. Certaines observations de ce document concernent en effet les difficultés que rencontrent parfois nos collègues de français pour présenter le patrimoine littéraire aux nouveaux publics.

Ainsi apprenons-nous qu' "il y a d'abord le refus ou la contestation, assez fréquents, de certaines oeuvres et de certains auteurs. Les philosophes des Lumières, surtout Voltaire et Rousseau et les textes qui soumettent la religion à l'examen de la raison sont particulièrement visés [...] Molière et en particulier Tartuffe sont également des cibles de choix : refus d'étudier ou de jouer la pièce, boycott ou perturbation d'une représentation. Il y a ensuite les oeuvres jugées licencieuses, (au nombre desquelles figurerait Cyrano de Bergerac) "libertines " ou favorables à la liberté de la femme, comme Madame Bovary". Et les rapporteurs d'en appeler à la fermeté des enseignants et au courage de l'administration.

Est-ce bien nécessaire ? Et quand on remiserait Tartuffe, Zadig, Emma et les autres, où serait le mal ? Détournant une célèbre réponse de Talleyrand, je répondrai ceci : pire qu'une faute, ce serait une erreur.

Désincarcération

L'erreur serait de priver les adolescents d'une éducation à l'autonomie intellectuelle. L'école représente en effet aujourd'hui l'un des derniers lieux où la pression du marché ne contraint personne à tenir à la jeunesse le langage dont on la croit friande. C'est pourquoi obéir aux demandes supposées des élèves ou de leurs familles reviendrait à les renvoyer à leur génération, leur milieu, leur culture ou leur origine. Sous couleur de leur plaire on les enfermerait ainsi dans des préjugés, des postures ou des appartenances qui, sous des dehors de revendication identitaire, relèvent souvent de la passivité ou de l'alibi. Pour vraiment choisir, il faut avoir un choix.

Que certains éditeurs pour la jeunesse s'adaptent étroitement, au risque de les renforcer, aux besoins supposés d'une classe d'âge, peut être mis au compte des nécessités de leur industrie. Qu'ils exploitent donc les modes et soucis des jeunes et qu'ils cajolent ces particularismes dont le caractère intraitable révèle si souvent a contrario la fragilité. Mais on attend autre chose de l'enseignement de la littérature. Son rôle est d'arracher les élèves à la prison de leur actualité, d'étendre le champ de leur vocabulaire et de leur expérience, et de favoriser, en suscitant leur étonnement face à ce qui leur est le plus familier, la révision de leurs hiérarchies morales. Libre à eux dès lors d'adhérer de nouveau à leurs coutumes ou leurs valeurs, mais sur le mode de l'adhésion et non plus de l'adhérence. Il faut donc hardiment oeuvrer à la désincarcération des élèves, et la main d'un professeur ne doit pas plus trembler que celle d'un secouriste.

Bref, sauvons le soldat Zadig par qui l'on découvre la relativité de la coutume et l'universalité de la raison qui, de sa lumière crue, balaie préjugés et injustices, et tirons de la lecture de Voltaire toutes les vertus que Montaigne prête au voyage. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si ce thème occupe une place de choix dans les ouvrages littéraires. D'Homère à Conrad en passant par Montesquieu, Swift, Voltaire et Diderot, les exemples abondent.

Littérature et insolence

A en croire Montaigne qui ne se contenta pas de parcourir l'Europe, mais voyagea très longuement dans les livres, "Nous pensons toujours ailleurs". C'est dire que nous n'exerçons pleinement notre discernement que lorsque nous sommes socialement, historiquement, géographiquement ou moralement dépaysés. C'est alors que se desserrent l'autorité du milieu, le poids de la tradition et la tyrannie de l'habitude, car de même qu'un voyage bien pensé ravive notre perception du monde, certains livres diffusent un parfum d'insolence.

Soucieux de nettoyer le regard que nous portons sur notre univers familier, Montesquieu, Swift, Voltaire et bien d'autres se sont ingéniés à emprunter la conscience d'un étranger pour bousculer nos fausses valeurs, ou à nous entraîner dans une lointaine contrée où sous le vernis d'un exotisme de pacotille, les abus que nous tolérions sous nos climats nous paraissent désormais odieux ou ridicules. Dès lors "le fait de n'être pas habitué" (c'est le sens étymologique de l'insolence), fait tomber les masques des usages et institutions jusqu'alors indûment respectés. La levée des soumissions apprises laisse ainsi le champ libre au regard critique dont la corrosion n'épargne que ce qui est fondé en raison et en justice. Voilà pourquoi la lecture des apologues, fables et contes philosophiques oppose aux tyrannies un puissant antidote dont je me ferais scrupule de priver les élèves. Il serait aussi très regrettable de laisser ces nouveaux publics dans l'ignorance de tout ce que la liberté dont ils jouissent doit aux combats des livres.

Montesquieu, Swift et Voltaire

L'insolence du "regard emprunté" éclate dans Les lettres persanes où Montesquieu exploite l'inexpérience d'Usbek et de Rica, voyageurs fictifs fraîchement arrivés dans les pays d'Europe. C'est en effet avec la plus grande irrévérence que ces faux naïfs y présentent le mystère de la Trinité comme une absurdité arithmétique, et celui de la transsubstantiation comme une manipulation de charlatans. Le défunt Louis XIV lui-même y subit l'acidité du regard oriental, tant en ce qui concerne sa politique religieuse avec, au premier rang, la révocation de l'Edit de Nantes, que sa politique financière froidement assimilée à la tonte cynique de moutons vaniteux. Ultime raffinement de Montesquieu: le lucide Usbek redevient un tyran aveugle dès qu'il apprend la révolte de son lointain harem.

Non moins rudes sont les leçons de Swift qui pratique la méthode inverse en choisissant d'exporter l'objet de son observation plutôt que d'importer des observateurs. On connaît la verve de l'auteur des Voyages de Gulliver et sa passion de ridiculiser les querelles religieuses, la corruption et l'incompétence des juges, la férocité des puissants, l'ineptie et la voracité de l'administration anglaise et la gloire consternante des guerres lilliputiennes.

La même exportation de l'objet observé est en oeuvre dans Zadig, bien que le héros babylonien y prenne parfois les traits d'un voyageur naïf. C'est précisément dans ce rôle que, devenu esclave du marchand arabe Sétoc, il entreprend de faire abolir le bûcher du veuvage dont il vient de découvrir la stupéfiante barbarie. Sétoc lui objecte alors la mémorable argumentation que voici : "Il y a plus de mille ans que les femmes sont en possession de se brûler. Qui de nous osera changer une loi que le temps a consacrée ? Y a-t-il rien de plus respectable qu'un ancien abus ?" On s'en tiendrait là si l'on ne reculait à l'idée de passer sous silence le temple de Mithra où Zadig entre à pieds joints pour départager les fanatiques du pied gauche et les adeptes du pied droit, et, surtout "Le Souper" où il évite une sanglante querelle entre des convives furibonds, en traduisant leurs diverses croyances dans un évangile commun et réconciliateur.

Beaucoup d'insolence, donc, mais au profit de beaucoup d'humanité. Car le combat philosophique regarde sans doute les institutions comme les piliers indispensables des sociétés humaines, mais il n'a de cesse de les discréditer lorsqu'elles sont les instruments de l'oppression et de la barbarie.

Emma et l'insolence

Quoiqu'il soit étranger au conte philosophique, le roman de Flaubert suscite lui aussi, selon le rapport Obin, la méfiance d'une frange du public scolaire. Il est vrai qu'il s'agit ici de la liberté des femmes, mais cette question que ni Molière ni les "philosophes" n'ont ignorée, entre naturellement dans la catégorie des abus d'autorité. Le fait que la littérature soit une école de liberté éclate donc encore dans l'accusation d'immoralité qu'expriment nos plaignants à l'égard de Madame Bovary. Ce n'est pas en effet parce que l'insoumission ne saurait constituer un principe, que la soumission en devient pour autant une vertu. Or qu'est-ce que regarder Madame Bovary comme un exemple dangereux pour la jeunesse, sinon valider la deuxième proposition ?

L'histoire d'Emma Bovary, une incitation à la débauche? Mais qui trouvera désirable la vie d'une jeune femme empoisonnée par une littérature de gare et leurrée par le romantisme au point de s'insurger contre une réalité qui ne lui accorde pas le bonheur espéré ? Comment diable une jeune fille pourrait-elle prendre exemple sur une femme naïve acharnée à combler les manques dont elle n'a pas la clé, en s'égarant dans des conquêtes amoureuses et la consommation de biens matériels sans parvenir à tromper sa faim, et ce jusqu'au suicide ?

Contrairement au procureur impérial qui fit la même lecture que les moralistes du rapport Obin, Baudelaire a célébré le courage et l'énergie d'Emma. Quelle place y avait-il, dans la société de la Monarchie de Juillet, pour une jeune femme douée née à la campagne et éduquée dans un couvent tout juste bon à ouvrir son esprit à la couture et à la rêverie ? Loin de représenter un exemple dangereux, Emma est un contre exemple salutaire : face à l'asphyxie intellectuelle où la condamne un destin répétitif et mortifère, elle se rebelle, mais ne trouve pas l'issue. Le combat reprendra sous d'autres formes.

L'insolence dans Madame Bovary, réside donc dans la hardiesse de Flaubert à faire d'Emma, la femme échouée, une héroïne dont la stature domine tous les acteurs d'une société médiocre. Et si un jugement moral devait être porté ici, c'est bien la société mécanique, poussive et mesquine d'un bourg normand qui aurait à l'encourir, plutôt que Madame Bovary. Qu'a-t-elle en effet reçu du monde, sinon un catéchisme moral, sentimental et social propre à lui faire marmonner sa vie, comme le curé Bournisien son bréviaire ?

Moralité

Pourquoi lire des livres dans les classes sinon pour y ouvrir des yeux ? Mieux vaut cultiver résolument l'intelligence des futurs citoyens que les synchroniser par des sonneries de cloches. Gargantua, le fondateur de l'abbaye de Thélème, en avait interdit l'usage. Mais il avait fait mieux : persuadé que le sens de l'honneur de chacun pouvait suppléer à l'autorité d'un seul, il y avait introduit la mixité et supprimé tout règlement. A ses yeux en effet, rien n'est plus contreproductif que l'interdit, chez des êtres qu'on a pris, du moins, le soin d'instruire noblement.

Tout cela est bien utopique, mais cet espoir est vieux comme le monde et a eu ses martyrs. Hypatia d'Alexandrie qui misait sur l'enseignement des mathématiques, de la cosmologie et de la philosophie se heurta à l'évêque Cyrille et à ses moines soldats, qui prônaient au contraire l'ingénierie des masses. Dieu seul sait quelles furent exactement les responsabilités dans cette affaire, mais Hypatia mourut en l'an 415, déchiquetée par une foule en furie.

Sauvons le soldat Zadig.

Lire au collège, n°76, page 2 (03/2007)

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