Dossier : bande dessinée et littérature graphique

Le western en bande dessinée

Laurent Guyon

Genre populaire qui a remporté un immense succès, le western a rapidement trouvé deux supports privilégiés : le cinéma et la bande dessinée. Un jeu d'allers et retours s'est instauré entre 7e et 9e arts, tous deux s'influençant à tour de rôle et suivant une évolution parallèle. Cultivant la violence, comique, réaliste ou humaniste, le western se décline selon des partis pris bien différents sans perdre pour autant son identité. Trois axes guideront ce rapide panorama du western en bande dessinée : les codes du genre, la branche réaliste et la variante humoristique.

Un genre extrêmement codé

Il suffit de quelques images, voire d'une seule, pour reconnaître immédiatement un western. En effet, celui-ci ne dédaigne pas les stéréotypes. Au contraire, il joue avec eux, les reproduit à l'envi, se coule dans un moule et utilise des ingrédients récurrents propres au genre.

Les lieux

Caractéristiques de l'Ouest américain au XIXe siècle, le Far West, ils s'organisent essentiellement selon deux pôles.

Les grandes étendues sauvages, montagnes ou plaines. Chacune recèle ses dangers propres mais aussi ses beautés face auxquelles l'être humain sent sa petitesse. Le mythe de la prairie concurrence celui des Montagnes Rocheuses ou du désert parsemé de cactus. Forêts de sapins, froid et blizzard au nord, sécheresse, chaleur écrasante et paysage minéral au sud : l'espace est immense. L'importance du paysage est une marque du western et les longues chevauchées sont une excellente occasion de le mettre en valeur. La dimension géographique se double d'une dimension historique: c'est l'époque de la conquête et des territoires encore inexplorés par l'homme blanc. Il en est resté la mythologie de la Frontière spécifique à la culture américaine.

La nature tient évidemment une place très grande et remplit une fonction de cadre (rôle esthétique, narratif, dramatique). Elle a aussi une importante place symbolique car elle témoigne de la nature humaine à la fois dans la relation qu'entretiennent les personnages avec elle et dans le refuge qu'elle offre contre les autres hommes. Dans les grands espaces règne la liberté, débarrassée des conventions policées.

Le fort, le ranch, la petite ville, la grand rue, le saloon sont autant de lieux clos qui s'opposent aux grands espaces et protègent de l'extérieur. Mais ils peuvent aussi receler leurs propres dangers car l'Ouest est souvent plus sauvage à cause des pulsions humaines non contrôlées qu'à cause de phénomènes naturels.

Les personnages

Le cow-boy est évidemment le personnage principal. Le terme a pris un sens élargi et nombre de cow-boys de western n'ont en fait rien à voir avec les gardiens de vaches. L'essentiel pour lui est surtout de savoir manier le six-coups. Héros archétypal, équivalent du chevalier médiéval, il cumule force, résistance, courage, virilité. Les acteurs fétiches des westerns de cinéma ont souvent inspiré la bande dessinée : Tex Willer en Gary Cooper, Durango ou Larry Yuma en Clint Eastwood, etc. Au cow-boy s'ajoute toute la déclinaison des colons, du bandit (l'outlaw) au shérif, en passant par le chasseur de prime, le chercheur d'or ou le trappeur, sans oublier bien sûr la fameuse Cavalerie.

La représentation des Indiens a fortement évolué au cours du temps. Figures du " méchant " à l'origine, adversaires capables des pires cruautés, images de la sauvagerie, les Indiens acquièrent par la suite un statut bien différent et peuvent même apparaître comme les victimes.

Les objets, accessoires, attributs

Cheval, pistolet, arc, stetson, bottes, éperons, etc. marquent l'époque et le milieu. Ils contribuent efficacement à l'identification des personnages et détiennent parfois une forte charge symbolique : le revolver comme objet de mort, le cheval comme instrument de liberté, la plume comme attribut identitaire des Indiens, le calumet de la paix, etc.

Les scènes

Attaque du fort ou d'un convoi par les Indiens, attaque de la diligence, du train ou de la banque par des bandits, poursuite à cheval, bagarre de saloon, lynchage : le western est avant tout un genre d'action et les scènes violentes ne manquent pas. La vie quotidienne est surtout montrée dans les westerns plus récents.

Le western réaliste

Un récit de pure aventure

Le western est d'abord un genre d'aventure pure. Les scénarios des premières séries appliquent des schémas extrêmement simples au fil conducteur limpide. Le héros s'oppose aux malfaiteurs de tout poil et fait figure de justicier. Les péripéties s'enchaînent sans grande surprise. Les sentiments et la psychologie des personnages sont simplifiés, monolithiques : peu d'états d'âme et encore moins d'analyse psychologique. La vengeance (contre des bandits, des Indiens ravisseurs, pilleurs ou meurtriers, etc.) tient une large place dans les motivations qui animent les personnages. Le dessin, de style réaliste et la plupart du temps en noir et blanc, privilégie la lisibilité. Ainsi se sont déroulées sur des centaines d'épisodes des séries telles que Jim Boum, Kit Carson, Tex Willer, Red Ryder, Tom Mix, souvent scénarisées et dessinées par des Italiens : Gian Luigi Bonelli (le principal producteur), Aurelio Galeppini, Albertarelli, etc. et diffusées en France en petit format par Mon Journal. Cette production continue aujourd'hui encore, servie parfois par des dessinateurs talentueux, comme l'Espagnol Victor de la Fuente, adepte du noir et blanc et des ambiances sombres (Sunday 1, avec Mora au scénario, Les Gringos 2, scénarisé par Charlier).

La tendance idéaliste

Le western idéaliste présente un monde simple à déchiffrer: les bons d'un côté, les méchants de l'autre. Les bons sentiments sont de mise et le héros ne peut être que parfait ou presque. L'aventure prime mais s'associe à des thèmes tels que l'injustice faite aux indiens, sans toutefois pousser le plaidoyer trop loin.

  • Jerry Spring 3 et son créateur Jijé (pseudonyme de Joseph Gillain) sont aujourd'hui souvent oubliés. Jijé comme son personnage le plus représentatif ont pourtant profondément marqué toute une série de dessinateurs tels que Franquin (Spirou et Fantasio, Gaston Lagaffe), Morris (Lucky Luke), Will (Tif et Tondu), Eddy Paape (Jean Valhardi), Hubinon (Barbe-Rouge), plus tard Giraud (Blueberry - cf. ci-dessous), Mézières (Valérian), etc.
    Créé en 1954, prototype du héros sympathique, fort, courageux et sensible à la cause des faibles et des opprimés, Jerry Spring est un justicier traditionnel et fait figure de Robin des Bois. Accompagné de son ami mexicain Pancho, il défend un innocent inculpé dans La Piste du Grand Nord ou une famille noire attaquée par le Ku Klux Klan dans Jerry contre KKK. Pancho introduit l'humour dans le récit par ses commentaires sur l'action ou sur les personnages eux-mêmes. Servi par un dessin réaliste, souple et nerveux à la fois et valorisant les jeux d'ombre et de lumière, le récit lui-même reste classique, linéaire et reprend les grands thèmes du western traditionnel.
  • Crées après la seconde guerre mondiale et liées au PCF, les éditions Vaillant ne se sont pas privées de dénoncer l'impérialisme américain, le racisme et les exactions commises contre les Indiens. Plusieurs séries de western paraissent ainsi dans la revue Vaillant puis Pif Gadget, parmi lesquelles Teddy Ted4, qui met en scène la vie du ranch Triangle 9 avec des personnages hauts en couleur issus de la grande tradition du western (le médecin alcoolique Doc Holways, le shérif vieillissant et intègre Old Pecos et surtout le taciturne compagnon d'aventure de Teddy, le métis de père blanc et de mère indienne connu sous le nom de l'Apache). Loup Noir5 raconte les aventures dans la grande Prairie d'un Indien solitaire mi-cheyenne mi-apache accompagné d'un grand loup gris. Capitaine Apache6 décrit les démêlés d'un jeune lui aussi métis, de mère indienne et de père irlandais, qui devient très vite un symbole pour les peuples indiens au moment où la pression du colonialisme américain devient la plus violente.

Le réalisme humaniste

Avec la sortie au cinéma de westerns tels que Little Big Man (1970), les Etats Unis portent un regard critique sur leur passé, et en particulier sur la manière dont les Indiens ont été décimés. André Bazin avait déjà baptisé " surwestern " ce nouveau type de films davantage psychologisants (cf. Le Train sifflera trois fois, 1953) où l'aventure s'accompagne d'une réflexion sur l'histoire, où les héros traditionnels laissent la place à des personnages plus complexes, où les valeurs préétablies vacillent sous la réalité des hommes et des événements. Bazin définit ainsi le surwestern : " un western qui aurait honte de n'être que lui-même et chercherait à justifier son existence par un intérêt supplémentaire : d'ordre esthétique, sociologique, moral, psychologique, politique, érotique. " Une large production de bandes dessinées a accompagné cette tendance.

  • Blueberry7, de Charlier et Giraud (ou Gir, ou encore Moebius pour sa production de science-fiction), et dont le premier album de la série paraît en 1965, fait date dans la bande dessinée française, de western ou non. La série exploite les clichés du western en multipliant les événements (attaque de train, poursuites à cheval, etc.), en créant des personnages pittoresques (les compagnons ivrognes du héros Mac Clure et Red Neck, des adversaires tels Angel Face ou la troublante Chihuahua Pearl, etc.). Type même du mauvais garçon bagarreur, indiscipliné et insolent mais qui se sort toujours des pires situations, Blueberry est victime des circonstances mais reste malgré tout un héros actif qui ne baisse jamais les bras : déserteur, hors-la-loi, condamné à mort, il parvient au bout du vingt-sixième album (Le Bout de la piste) à prouver son innocence. Empruntant le visage de l'acteur Jean-Paul Belmondo, le plus souvent mal rasé, fumeur, fréquentant les bars et les femmes, Blueberry tranche sur les héros policés et fades à force de perfection connus jusqu'alors.

    Les auteurs évoquent divers épisodes de l'histoire des Etats Unis tels que la guerre de Sécession ou le développement du chemin de fer. Adopté par les Indiens (qui l'appellent Nez-Cassé), Blueberry en devient le défenseur et n'hésite pas même à s'opposer à l'armée et à désobéir aux ordres pour servir des causes qu'il estime justes et pour sauver des vies humaines. Intégrés au récit, des personnages historiques renforcent le réalisme de la série : Grant, Bill Hicock, Custer, Cochise jouent tour à tour des rôles importants. Enfin, les personnages, héros compris, vieillissent au fil de la série, rompant là encore avec la tradition des héros éternellement jeunes. En quarante ans, le graphisme a nettement évolué : alors que dans les premiers albums le trait rappelle celui de Jijé (silhouettes allongées, trait noir accentué), le dessin s'épure ensuite de plus en plus tout en restant très dynamique, se rapprochant du style adopté par Giraud dans ses oeuvres de science-fiction (Arzach, L'Incal, etc.).
  • Inspirée du film Jeremiah Johnson (1972), la série Buddy Longway8 est un western humaniste et écologique. Elle se caractérise par ses idées de tolérance, de respect, de simplicité, d'harmonie entre l'homme (du moins certains, comme les Indiens et les trappeurs) et la nature. Derib se sent très proche du monde indien. En témoignent aussi ses autres séries, comme Yakari9 pour les plus jeunes ou Celui qui est né deux fois continuée par Red Road 10 pour un public plus adulte. Derib y décrit la vie des Indiens, leurs coutumes, leur vision du monde opposée aux valeurs matérialistes de la civilisation occidentale. Buddy Longway raconte l'histoire d'un trappeur qui fonde une famille avec une Indienne, Chinook, avec qui il a d'abord un garçon puis une fille. Les personnages vieillissent au fil des albums, les enfants grandissent, leur environnement évolue. Face aux individus sans morale, violents, intéressés, la famille constitue un espace de stabilité, d'équilibre affectif où sont transmises, non sans quelques incidents parfois, les " vraies " valeurs, positives : amitié, amour, respect de la nature, tolérance, droiture, courage dans la vie de tous les jours (car l'univers de Derib n'est pas non plus d'un optimisme béat), etc. Les aspects spectaculaire de l'aventure s'accompagnent de l'évocation de sentiments simples mais plus intimes : amour entre deux personnages de civilisations différentes, sentiment de paternité, soucis d'éducation des enfants...
    Le style graphique se transforme lui aussi, devenant progressivement plus réaliste, intégrant des procédés proches du cinéma (insert d'une vignette dans une plus grande, emploi d'un équivalent du zoom, usage du gros plan psychologique, du plan large propre à décrire les grands espaces, du montage parallèle de deux actions simultanées, etc.).

Texte associé : Bibliographie sélective de bandes dessinées de western

Le western crépusculaire

Lancé par Sergio Leone en Italie, un western d'un autre genre connaît un grand succès dès les années soixante : le " western spaghetti ". Le ton est pessimiste, volontiers cynique, les personnages sont ambigus, rompant avec la tradition du héros chevaleresque à la vertu irréprochable. Proche parfois de l'antihéros, Clint Eastwood devient l'archétype du héros taciturne, peu scrupuleux, motivé plus par des intérêts financiers que par un désir de justice.

  • Comanche11 décrit un monde violent où une jeune femme tente de sauver son ranch, le 666, des convoitises et de la corruption ambiantes dans le Wyoming du XIXe siècle. Un vieux cow-boy, un bleu aussi imprévisible qu'inexpérimenté, un contremaître noir, un Indien, autrement dit autant de bras-cassés pour l'époque, essaient de l'aider mais c'est l'arrivée d'un pistolero au passé mystérieux, Red Dust (un Irlandais aux cheveux roux flamboyants), qui la sort des difficultés. Véritable héros de la série, Red Dust est confronté à des dilemmes tels que l'autodéfense ou le droit de mort sur un ennemi particulièrement malfaisant, rendant indécise la frontière entre justice et vengeance. La question du mal est récurrente, déjà présente en filigrane dans les titres : Les guerriers du désespoir, Les loups du Wyoming, Le Désert sans lumière, Le Doigt du diable, Et le diable hurla de joie. Les auteurs y développent une vision clairement pessimiste de la nature humaine, rendant inutiles les tentatives du héros pour fuir la violence de la société ou des individus qui finit toujours par le rattraper. Bien que confronté aux mêmes difficultés, Red Dust, plus que Blueberry ou Buddy, est marqué par des conflits psychologiques. Les Indiens n'échappent pas à cette problématique du mal. Victimes ou pillards, ils posent en plus le problème des conflits entre cultures différentes dont l'une s'impose à l'autre par la violence. Par son dessin réaliste au dynamisme de plus en plus affirmé, Hermann colle à cette ambiance.
  • Autant que Comanche, Jonathan Cartland12 décrit un univers empreint de pessimisme et de désillusion. La série s'inscrit d'entrée sous le signe de la vengeance : la femme du héros (une Indienne) est assassinée. Jonathan Cartland est souvent témoin passif plus qu'acteur de ses propres aventures. Tourmenté, marqué par ses échecs, de personnalité fragile, il échappe aux conventions du cow-boy type. Par peur, il laisse ainsi, dans Le Trésor de la femme araignée, condamner à mort un innocent alors même que le malheureux le supplie de le sauver en révélant la vérité. Sentiments, doutes, introspection prennent parfois le pas sur l'action. Souvent victimes de leur propre folie, les personnages échappent difficilement à un destin violent. Les Indiens eux-mêmes, plus proches d'une nature mystérieuse et dominatrice qu'ils craignent et respectent, sont souvent pleins d'une sagesse fataliste. Tout en finesse, aux couleurs souvent pastel, le dessin tranche sur celui des autres séries.
  • Loin du désespoir chronique de Jonathan Cartland, Adios Palomita 13 est un véritable western spaghetti en bande dessinée, jamais dupe des procédés employés, cultivant l'ironie, la mise à distance, le jeu avec les poncifs, une image très proche du traitement cinématographique, à la fois esthétique et dynamique, jouant avec le flamboiement des couleurs du Sud aux paysages grandioses. Seul manque Ennio Morricone à la bande son... Le personnage masculin, victime d'une indélicatesse (il s'est enfui avec le magot d'un hold-up), est poursuivi par ses deux complices féminines qui ne s'en laissent remontrer en rien par les hommes !
  • Chinaman 14 reste plus classique par son traitement, tant dans le dessin que dans l'histoire. Le héros est un Asiatique, tueur redoutable qui tente d'échapper au mépris, au racisme, à la violence qui l'accompagnent malgré lui. Le graphisme cultive une esthétique de la belle image sans perdre en efficacité dans les nombreuses scènes d'action souvent très violentes.

Le western humoristique

Rigoureusement codé, cultivant les stéréotypes, connu de tout le monde, le western se prête bien à la transgression, aisément déchiffrable. Une longue tradition de bande dessinée de western humoristique, voire parodique, s'est ainsi développée.

  • Chick Bill 17 est au départ une série aux personnages à tête d'animaux mais ils s'humanisent définitivement au bout de quelques albums. Trop parfait et donc insipide, le héros, inspiré de Red Ryder, se fait rapidement voler la vedette par deux autres protagonistes : le shérif râleur, prétentieux et maladroit Dog Bull et son adjoint, le gentil et trop naïf Kid Ordinn. Un peu convenue, la série exploite surtout les procédés du gag.
  • Lucky Luke15 est sans conteste la série la plus connue. Créé pour Spirou en 1946, il est inutile de présenter "homme qui tire plus vite que son ombre ". Fondée sur une mise à distance ironique, une complicité avec le lecteur consciente d'elle-même, la série joue avec ses propres clichés, créant des variations humoristiques telles que la vignette finale du "poor lonesome cow-boy" déclinée sur tous les tons. Pour autant, Morris s'est sérieusement documenté sur le Far West où il n'a pas hésité à se rendre et où il a rencontré son futur scénariste, Goscinny. Certains personnages mythiques de l'Ouest sont d'ailleurs repris : Calamity Jane, les Dalton, Billy the Kid, le Juge, etc. L'humour, en outre, n'est pas le seul moteur du récit : dessin souple inspiré des dessins animés, action, suspens, scénario construit, messages de tolérance ont fortement contribué au succès, ainsi que les personnages récurrents, Jolly Jumper, les Dalton, Rantanplan qui gagnent en épaisseur à mesure que Lucky Luke lui-même s'assagit pour obéir à la censure (il se contente de neutraliser ses adversaires alors qu'il les liquidait purement et simplement dans les premiers albums) ou pour pouvoir pénétrer le marché américain (il troque la cigarette pour une brin d'herbe). Le succès de ces personnages a même conduit à la création d'une série autonome, Rantanplan16, dont " le chien le plus bête de l'Ouest " constitue le héros à part entière. A cela s'ajoute l'hommage à certains acteurs qui apparaissent dans les albums sous forme de caricature. Même Rintintin est parodié sous la forme de Rantanplan.
  • Les Tuniques Bleues 18 est lancée par Spirou deux ans après le départ de Lucky Luke pour le magazine Pilote. Oscillant entre humour et dénonciation de la guerre, la série confronte deux personnages que tout oppose ou presque : alors que le petit caporal Blutch n'aspire qu'à la paix (nous sommes en pleine guerre de Sécession), le gros sergent Chesterfield ne vit que pour obéir aux ordres même les plus insensés, entraînant son malheureux subordonné dans des situations aussi compliquées que dangereuses. Sous des dehors humoristiques, la série n'en montre pas moins les horreurs de la guerre avec ses inepties et injustices (cf. le quarteron de généraux uniquement préoccupés de leurs intérêts personnels et qui coulent des jours relativement paisibles dans leur QG pendant qu'ils envoient leurs propres hommes au massacre), le racisme anti-noir ou anti-indien (cf. par exemple les albums Black Face, histoire d'un esclave en fuite, ou Captain Nepel, qui met en scène un capitaine borgne, blond au menton carré dont la première décision en prenant le commandement d'un fort est d'en expulser Indiens, Noirs et Chinois...). Le style caricatural des personnages principaux au trait rond contraste parfois avec le mode plus réaliste sur lequel sont traités d'autres personnages ainsi que les décors soignés alternant pastels et couleurs chaudes qui contribuent à créer des ambiances tantôt inquiétantes tantôt bucoliques.
  • Si Lucky Luke, Chick Bill ou Les Tuniques Bleues s'inscrivaient dans la lignée ou la parodie des grands westerns idéalistes classiques, Minettos desperados19 rompt avec la bande dessinée gentiment humoristique pour adopter un ton et un style graphique plus incisifs dont le modèle détourné serait clairement Blueberry. Pourvue d'un dessin nerveux, la trilogie Minettos Desperados met en scène un trio féminin qui ne s'embarrasse guère de morale et dont la plus jeune (environ dix ans) n'est pas la moins redoutable... Renversement des valeurs, les héroïnes sont cette fois les hors-la-loi et les auteurs insistent avec complaisance sur leurs aspects provocants. Leurs noms seuls (Berthalou, La Chtouille et Razorblade) ainsi que celui de leur plus implacable ennemie (Anastasia Fokoff, accompagnée d'une hyène ricanante) parlent d'ailleurs d'eux-mêmes...
  • Dans sa série humoristique Les formidables aventures de Lapinot, Trondheim consacre un album à la parodie de western : Blacktown20. Comme son nom l'indique, le personnage principal est un lapin. Echoué dans une petite ville du Far West, il devient vite la cible du shérif et de quelques autres malfrats qui ne demandent qu'à le lyncher pour des raisons aussi valables que le fait d'être étranger. On retrouve dans cet univers plutôt noir sur le fond les caractéristiques qui font le succès de Lapinot : réflexions faussement naïves et véritablement profondes du héros malgré lui, répliques à l'emporte-pièce, scénario débridé, dessin minimaliste soutenu par des couleurs chaudes, tranches de vie, art du non-sens et, par-dessus tout, personnages justes et attachants.

Ce petit parcours dans la bande dessinée de western est loin d'en épuiser les richesses. La liste reste longue. On pourrait évoquer encore des séries aussi connues que Mac Coy 21, de Gourmelen et Palacios, Jim Cutlass 22, de Charlier, Giraud et Rossi, Lincoln 23, des frères Jouvray, Bouncer 24, de Jodorowski et Boucq, des albums comme Chiens de prairie25, de Berthet et Foerster, ou Sergent Kirk 26, d'Oesterheld et Pratt, des parodies comme Horace, cheval de l'Ouest 27, de Poirier, Spaghetti-western 28 ou Lucky Luke spaghetti 29, de Gotlib, sans oublier Al Crane 30, de Lauzier et Alexis. Le genre n'apparaît pas si figé qu'il peut le sembler et mérite d'être encore exploré.

Activités pédagogiques et bibliographie sélective

L'étude de la notion de genre et des notions dérivées : parodie, caricature, archétype, cliché, etc. (le western, particulièrement en bande dessinée, se prête bien à ce genre d'étude grâce à ses codes bien établis et aisément identifiables).

L'analyse du récit (narratologie, fonction des lieux, des personnages, déroulement du temps, etc.), commode pour les mêmes raisons que précédemment.

L'analyse d'image

  • en comparant par exemple une planche au découpage classique en bandeaux et vignettes traditionnellement disposés d'un premier Blueberry avec une planche au découpage moins régulier de Buddy Longway ou Adios Palomita;
  • axée cette fois sur les styles graphiques (réalistes, parodiques, humoristiques) en s'attachant à l'importance du mouvement, des couleurs, des décors ;

L'étude du héros

  • évolution du héros, de Jerry Spring à Lapinot en passant par Lucky Luke et Buddy Longway ;
  • les notions de héros et de faire-valoir dans la bande dessinée de western (Jerry Spring et Sancho, Blueberry et Mac Clure, Chesterfield et Blutch (Les Tuniques Bleues), etc.
  • les inspirations ou références et le sens de ces références (hommage, parodie...) à travers la représentation d'acteurs dans la bande dessinée de western (Gary Cooper et Jerry Spring, Belmondo et Blueberry, Eastwood dans 500 fusils, de Lamy, Eastwood toujours, Trintignant et Klaus Kinski dans Durango, de Swolfs, Sean Connery dans L'Etoile du désert, de Marini et Desberg, sans compter Lucky Luke : Lee Van Cleef dans Chasseur de prime, Wallace Beery dans La Diligence, Jack Palance dans Phil Defer, etc.);
  • les notions de cliché et d'identification à travers un texte court de René de Obaldia : L'Intrépide gaucho, in Les richesses naturelles, Grasset, 1970.

Le genre de l'adaptation à travers la comparaison entre une bande dessinée et son adaptation au cinéma (Lucky Luke, Blueberry).

Les différentes visions de la femme dans la bande dessinée de western. Exemples d'album où au moins un personnage féminin joue un rôle important avec une fonction définie : Silver Canyon (série Jonathan Cartland), Arizona love (Blueberry), Furie rebelle (Comanche), Les Bleus dans la gadoue (Les Tuniques Bleues), Calamity Jane (Lucky Luke), Adios Palomita, Minettos Desperados, etc.

Le sentiment de la nature dans le bande dessinée de western : comparer par exemple les albums Quantrill (Les Tuniques bleues), Le Spectre aux balles d'or (Blueberry), Seul (Buddy Longway), Yakari, Pour Rose (Chinaman) ;

La cause indienne : Blueberry, Buddy Longway, Celui qui est né deux fois, Comanche, Capitaine Apache, Loup Noir, Jonathan Cartland, etc.


(1) Sunday, Mora (sc.)-La Fuente (des.), Hachette, 1975.

(2) Les Gringos, Charlier (sc.)-La Fuente (des.), Fleurus/Dargaud/Alpen, 1979.

(3) Jerry Spring, Jijé, Dupuis, depuis 1955.

(4) Teddy Ted, Lécureux-Roy/ Lécureux-Forton, Vaillant, 1973 (série créée en 1963).

(5) Loup Noir, Ollivier (sc.)-Kline (des.), Pif Edition 2005, (série créée en 1969).

(6) 6 Capitaine Apache, Lécureux (sc.) -Norma (des.), Vaillant/Soleil, 1980 (série créée en 1975).

(7) Blueberry, Charlier-Giraud, Dargaud, depuis 1965.

(8) Buddy Longway, Derib, Le Lombard, depuis 1974.

(9) Yakari, Job-Derib, Le Lombard/Casterman, 1973.

(10) Celui qui est né deux fois / Red Road, Derib, Le Lombard, 1983.

(11) Comanche, Greg-Hermann/Greg-Rodolphe/Rouge, Le Lombard/Dargaud, depuis 1972.

(12) Jonathan Cartland, Laurence Harlé-Michel Blanc-Dumont, Dargaud, depuis 1975.

(13) Adios Palomita, Clément-Vatine (sc.)-Lamy (des.)-Rabarot (coul.), Delcourt, 1991.

(14) Chinaman, Le Tendre (sc.)-TaDuc (des.), Les Humanoïdes Associés/Dupuis, 1997.

(15) Lucky Luke, Morris/Goscinny-Morris/Fauche-Léturgie, Dupuis/Dargaud/Lucky Production, depuis 1949.

(16) Rantanplan, De Groot (sc.)-Morris (des.)/Fauche (sc.)-Janvier (des.)/Léturgie (sc.)-Janvier (des.), Dargaud/Lucky Comics, depuis 1987.

(17) Chick Bill, Tibet, Le Lombard/Dargaud, depuis 1954.

(18) Les Tuniques Bleues, Cauvin (sc.)-Salvérius (des.)/Lambil (des.), Dupuis, depuis 1968.

(19) Minettos desperados, 3t., Ruffner (sc.)-Cromwell (des.), Glénat/Soleil, 1989.

(20) Blacktown, série Les formidables aventures de Lapinot, Trondheim, Dargaud, 2000.

(21) Mac Coy, Gourmelen (sc.)-Palacios (des.), Dargaud, 1974.

(22) Jim Cutlass, Charlier-Giraud / Giraud (sc.)-Rossi (des.), Casterman, 1978.

(23) Lincoln, O. Jouvray (sc.)-J. Jouvray (des.), Paquet, 2002.

(24) Bouncer, Jodorowski-Boucq, Les Humanoïdes Associés, 2001.

(25) Chiens de prairie, Berthet-Foerster, Delcourt, 1996.

(26) Sergent Kirk, Oesterheld (sc.)-Pratt (des.), Sagédition/Les Humanoïdes Associés, 1975.

(27) Horace cheval de l'Ouest, Poirier, Kangourou/Vaillant, 1975.

(28) In Rubrique-à-brac, t.2, Gotlib, Dargaud, 1971, p. 20.

(29) In Rubrique-à-brac, t.5, Gotlib, Dargaud, 1974, p. 4.

(30) Al Crane, Lauzier (sc.)-Alexis (des.), Dargaud, 1976.

Lire au collège, n°75, page 15 (11/2006)

Lire au collège - Le western en bande dessinée