Dossier : Les grandes peurs

Médias et peurs

En 2005, les manifestations anti-CPE sont aussi venues à bout de la grippe aviaire

Daniel Salles, Clemi Grenoble

Travaillant l'an passé sur l'écriture de billets d'humeur avec mes élèves de 3e, j'ai obtenu ce texte " Alerte ! La grippe aviaire est arrivée en France ! Elle a tué trois oiseaux et deux poules, elle va donc sans doute tuer des milliers de personnes. Alors tous ceux qui ont un quelconque élevage ou quelques poules doivent les abattre ainsi que leurs chats. Barricadez-vous chez vous ou fuyez vers un pays de l'autre côté du monde en espérant qu'elle ne vous atteigne pas. Voilà l'effet que produisent les médias." J'ai suggéré à mon élève d'ajouter la chute suivante afin de donner plus de force à ce billet : Mais heureusement les manifestations contre le CPE ont au moins réussi à faire disparaître la grippe aviaire des médias.

Il restait à justifier cette impression. La consultation de l'information-chronométrage sur le site de l'émission "Arrêts sur images" (http://www.france5.fr/asi), où chaque mois l'on recense le temps consacré par chacun des grands journaux télévisés nationaux (ceux de TF1, France 2 et France 3) aux principaux thèmes d'actualité, était édifiante.

Mois de février

TF1 + FRANCE 2
+ FRANCE 3
SUJETSTF1FRANCE 2FRANCE 3
OrdreDuréeReportageNombreDuréeNombreDuréeNombreDurée
15h 00'56"Grippe
aviaire
921h43"16'872h02'33"551h15'07"
151h02'36"cpe1916'00"1418'44"1527'52"

Mois de mars

TF1 + FRANCE 2
+ FRANCE 3
SUJETSTF1FRANCE 2FRANCE 3
OrdreDuréeReportageNombreDuréeNombreDuréeNombreDurée
112h19'15"CPE1834h04'18"2004h19'40"1403h55'17"
51h53'21"Grippe
aviaire
4355h32'3442'52"1527'52"

Soit en pourcentages

Mois de février

 SUJETSTF1FRANCE 2FRANCE 3
OrdreReportageDurée%Durée%Durée%
1Grippe
aviaire
1h43"16'9,91 %2h02"33'12,06 %1h15"07'10,33 %
15CPE16"00'1,54 %18"44'1,84 %27"52'3,83 %

Mois de mars

 SUJETSTF1FRANCE 2FRANCE 3
OrdreReportageDurée%Durée%Durée%
1CPE4h04'18"21,21 %4h19'40"22,65 %3h55'17"28,61 %
5Grippe
aviaire
55'32"4,82 %42'52"3,74 %14'57"1,82 %

On peut tirer de cette rapide étude quelques conclusions :

  • Les médias n'ont "de la place que pour une grosse émotion par jour ou par semaine" (Patrick Poivre d'Arvor).
  • Une information chasse l'autre de plus en plus vite.
  • On passe du trop-plein sur un sujet au presque rien.
  • "L'effet moutonnier est l'un des syndromes des médias contemporains", souligne Jean-Marie Charon, sociologue des médias ; "un sujet monte jusqu'à saturation, puis l'actualité permet de changer de registre".

Pour aller plus loin, on s'interrogera sur deux points : le phénomène de l'emballement médiatique et la dictature de l'émotion.

L'emballement médiatique

Depuis le faux charnier de Timisoara et malgré les mea culpa et " on ne m'y reprendra pas " des journalistes, force est de constater que les emballements et erreurs des médias n'ont pas cessé. Citons pour l'exemple l'affaire du bagagiste de Roissy, l'annonce erronée en février 2004 du retrait d'Alain Juppé de la vie politique, l'attribution, des attentats de mars 2005 de Madrid à L'ETA, l'acharnement sur Dominique Baudis ou sur les injustement accusés d'Outreau... En définitive, les journalistes eux-mêmes ont été interrogés par la commission parlementaire sur leur manière de couvrir cette affaire.

Le dessin ci-dessous dénonce l'aveuglement des médias à l'occasion de la fausse agression du RER, dont on pourra trouver une analyse détaillée dans l'Almanach critique des médias (les arènes, 2005) dans lequel est paru ce dessin ou à l'adresse suivante http://www.acrimed.org/rubrique273.html.

Ce que les médias présenteront ensuite comme un emballement médiatique est en fait révélateur de leur fonctionnement ordinaire : manque de vérification de l'information, précipitation et absence de recul, survalorisation de l'urgence à cause de l'intensification de la concurrence entre médias, mise en scène des faits, dramatisation de la narration, multiplication des détails inventés et ajoutés, effet de légitimation par les autorités, surenchère politique qui pousse à une instrumentalisation des médias, mise en avant de l'idéologie sécuritaire...

Almanach critique des médias, Olivier Cyran et Mehdi Ba ã Éditions des Arênes, Paris 2005

"Quand dans les mêmes heures, les mêmes jours, les mêmes semaines, vous entendez tomber en grêle des messages convergeant par mille bouches, de votre entourage familial, amical, professionnel, ou des media (autrement dit de plusieurs sources sans aucune connexion apparente), et quand ces messages se succèdent à une cadence assez rapide pour ne laisser aucune chance à la moindre tentative critique, alors vous êtes déjà au coeur de l'emballement." C'est ainsi que Daniel Schneiderman définit l'emballement médiatique dans son ouvrage Le cauchemar médiatique. Il ajoute plus loin : " L'emballement est ce moment précis où le plaisir que nous prenons à la consommation médiatique est sans mélange, un plaisir animal, premier, une question de survie, un plaisir de succion, ce moment où nous suçons les balivernes des médias comme le nouveau-né tète le sein de sa mère, comme l'enfant dans le noir écoute des histoires d'ogre. Douceur du lait maternel, amertume de l'adrénaline : une histoire d'ogres qui coule au fond de nous comme un lait tiède, voilà l'emballement".

Il importe en effet que nous nous interrogions sur nos pratiques de consommateurs de médias et sur notre propension à prendre des vessies pour des lanternes car certains discours entrent en résonance avec des archétypes mythiques qui empêchent notre raison de s'exercer. On pourrait également s'interroger sur la tendance au voyeurisme qui sommeille en nous et explique le succès de la presse people dans une société où l'intime devient public (lire à ce propos le dossier sur le voyeurisme à l'adresse suivante : http://www.lexpress.fr/info/societe/dossier/voyeurisme/dossier.asp )

Rappelons à ce sujet que le magazine Choc (sexe, faits divers et people) a connu récemment un grand succès auprès des jeunes de 11-20 ans en rentrant directement en 2e place du palmarès des magazines lus par les jeunes (plus les garçons que les filles), d'après le baromètre jeunes 2004 de Médiamétrie. Il sera sûrement détrôné par Guts, magazine récemment publié par l'animateur Cauet !

Cet emballement médiatique sur certains sujets a pour corollaire le manque d'informations sur d'autres : " la circulation planétaire de l'information consiste dans le choix d'une minorité de faits assortis de leurs commentaires par une minorité d'individus pour une majorité de consommateurs " écrit Laurent Gervereau dans Inventer l'actualité. La construction imaginaire du monde par les médias internationaux, 2004. Rappelons en effet que la circulation mondiale des images dans les médias de masse dépend essentiellement de quelques agences des États-Unis ou de l'Europe de l'Ouest, et que donc les sujets sont puisés dans un stock limité d'images fabriquées par peu de personnes. Ce livre s'appuie sur les résultats du Baromètre européen des médias qui démontrent entre autres que les journaux télévisés diffusent majoritairement des informations nationales et occultent davantage le monde qu'ils ne le révèlent.

Même si la presse écrite dispose de plus de place pour des dossiers et se prête plus à l'analyse que la télévision, elle dépend fortement de celle-ci et ne peut se permettre un trop grand décalage par rapport à la focalisation télévisée de l'opinion publique.

Il s'agit là de la même idée que celle que Bourdieu a formulée dans son chapitre "la circulation circulaire de l'information" (in Sur la télévision, Liber éditions, 1996) : le fait que les gens chargés de nous informer sont informés par d'autres informateurs (AFP, agences, sources officielles, autres médias) aboutit à une sorte de "nivellement, d'homogénéisation des hiérarchies d'importance". La prépondérance de l'information en temps réel, c'est-à-dire le poids désormais dominant des médias audiovisuels, pousse la presse écrite à leur emboîter le pas.

La dictature de l'émotion

Schneiderman ou Gervereau reprennent tous les deux le concept de l'"information-marchandise", concept plus très original, mais hélas en permanence conforté par la pratique médiatique. Dans une logique de concurrence et donc de scoop, les médias sont en effet prêts à surenchérir le sensationnalisme d'une information pour des raisons d'audience.

Il ne faut pas oublier que les médias fonctionnent selon une logique commerciale : " La finalité du contrat de communication médiatique se trouve en tension entre des visées qui correspondent chacun à une logique particulière: une visée de faire savoir, ou visée d'information à proprement parler, qui tend à produire un objet de savoir, selon une logique civique : informer le citoyen ; une visée de faire ressentir ou visée de captation, qui tend à produire un objet de consommation marchand selon une logique commerciale : capter le plus grand nombre pour survivre à la concurrence " affirme Patrick Charaudeau dans un ouvrage très indispensable pour la connaissance critique des médias: Les médias et l'information, L'impossible transparence du discours, De Boeck, collection médias recherches, août 2005, p. 70. Il montre par exemple que le reportage a un faible pouvoir explicatif. [Il] suscite l'émotion, l'expectative, l'interrogation permanentes, mais ne propose au téléspectateur aucun mode de pensée, aucune méthode de discrimination conceptuelle des faits, pour qu'il se fasse sa propre opinion", p.186.

Le retour du chat, Philippe Geluck ã Casterman SA, 1987

Le marché des images commande donc aux journalistes un discours destiné d'abord à se vendre et la recherche de l'émotion pousse à la théâtralisation de l'actualité. On n'inscrit pas les éléments dans la chronologie, on resserre le temps et l'espace, on enferme le téléspectateur dans un rythme effréné sans qu'il puisse souffler, on impose une atmosphère dramatique qui ne correspond pas à la réalité quotidienne, on ajoute une musique sinistre...

On rend ainsi compte de manière épique d'événements d'importance modeste. Si l'on étudie, comme l'a fait l'Observatoire des médias (http://www.observatoire-medias.info/rubrique.php3?id_rubrique=105 ), les articles de la presse écrite concernant la grippe aviaire, on constate par exemple que le vocabulaire employé dans les titres utilise le registre dramatique du danger, du morbide et de la guerre. Par ailleurs, la description dans les médias du risque de propagation de l'influenza aviaire et de sa forme humaine conduit à l'emploi d'une rhétorique guerrière ou de Série Noire.

Les journalistes nous assènent un discours qui ne souffre pas de contestation, ils dressent un constat présenté comme la réalité alors que c'est un point de vue. Pour faire prendre conscience de ce point aux élèves, il est bon de se décentrer. On peut leur présenter par exemple la couverture très dramatisante des violences urbaines de l'automne 2005 par les médias étrangers qui présentaient Paris comme une ville à feu et à sang : " Pour une fois c'était nous qui étions victimes de cette alchimie bizarre qui permet quotidiennement à la télévision de dire du faux en montrant du vrai ", a écrit de Jean-Claude Guillebaud dans sa Chronique parue dans le TéléObs du 26/11/05. Divina Frau-Meigs, dans sa chronique du Monde de l'éducation de décembre 2005, a repris la même idée : " Les chaînes privilégient en effet la télégénie des images de voitures brûlées (diffusées également par toutes les télévisions étrangères qui ont montré Paris - voire la France - en feu) à celle des parcours de vie réussis. A la violence de la réalité vient donc s'ajouter celle d'un dispositif qui ne dit pas grand - chose sur le monde. [...] Les journalistes tendent à escamoter la logique d'enquête pour lui substituer une logique de casting, où les jeunes qui ne sont pas en baskets-casquettes ne méritent pas de figurer à la télé. "

Le discours médiatique ne reflète donc pas la réalité mais il tend à spectaculariser et à dramatiser une situation, il pousse à la problématisation (chercher ce qui ne va pas quand cela va bien), il rend particulièrement visibles les sujets facilement compréhensibles au détriment des événements plus complexes et plus difficiles à traiter. Enfin, la recherche à tout prix de l'info-spectacle conduit aux dérapages dont nous avons déjà parlé.

"La France a peur1"

Certains chercheurs développent l'idée d'"emprisonnement émotionnel" par les images médiatiques.

Une enquête de l'Observatoire du débat public (Le Monde, 27 novembre 2001) a montré que regarder un journal télévisé est une souffrance à cause de la quantité et de la diversité des informations mais aussi de leur violence, même si les chaînes ritualisent les catastrophes en les banalisant ou si le présentateur rassure. Les JT sont construits comme une véritable dramaturgie dans l'enchaînement des sujets, selon un parti pris de faire monter l'anxiété et l'adrénaline. La télévision satisfait la pulsion à la fois morbide et compassionnelle chez le téléspectateur.

Les journaux sont trop anxiogènes et cela peut avoir des conséquences politiques. Dans les vingt jours précédant le premier tour, du 1er au 20 avril 2002, TF1, France 2 et France 3 ont diffusé 205 sujets comportant des termes liés à l'insécurité. L'affaire Paul Voise a été montée en épingle par tous les médias à la veille de l'élection. Le bruit médiatique autour de la violence chutera de 50 % dans l'ensemble des médias et de 67 % à la télévision après le premier tour du scrutin ! La représentation dramatique du monde a créé chez les téléspectateurs, " une double peur : à la peur de l'insécurité s'est ajoutée la peur des images de l'insécurité ", a conclu une étude. Or, l'image de la réalité sociale donnée par la télévision est la seule accessible à de nombreuses personnes.

Mais la grille des programmes n'est pas en reste : pour la même soirée du 24 avril on a droit à " Alerte à Paris " sur TF1, " Otages à Bagdad " sur FR3 (ou comment la télévision les médias traite un fait réel comme de la fiction), " Le cauchemar de Darwin " sur Arte. Le 7 mai Arte nous propose une Théma " Apocalypse et fin du monde avec entre autres le film " La Guerre des mondes " tandis que sur TF1 nous avons droit au film " Signes ", angoisse, mysticisme et invasion d'extra-terrestres... Vous nous ferez bien un cauchemar avant de dormir ?

Des contre-feux

Il convient cependant de ne pas totalement désespérer face à ces dysfonctionnements médiatiques. On peut mettre en oeuvre des stratégies actives reprendre sa liberté par rapport aux images. Le Crem (centre de ressources en éducation aux médias http://www.reseau-crem.qc.ca/projet/protec.htm) en propose trois :

  • " Communiquer ses émotions en parlant de ce que l'on voit et en contrôlant le déroulement et le choix des images.
  • Décoder les messages par une éducation aux médias.
  • Agir en s'engageant dans une action personnelle ou collective ".

Il existe en effet des associations comme l'Observatoire de l'information déjà nommé ou Acrimed qui dénoncent les dérives médiatiques et produisent des études sur certains événements (deux jeunes poursuivis par la police trouvant la mort dans un transformateur EDF à Clichy http://www.acrimed.org/article2207.html). L'almanach critique des médias déjà cité également, offre des éclairages très stimulants sur l'état du journalisme, même si certains articles tournent un peu trop aux procès staliniens. Autant d'outils que les professeurs peuvent utiliser dans une perspective d'éducation aux médias.

Les équipes du Clemi en produisent également : http://www.clemi.org/formation/stages/0305montpellier.html ; mallette Educaunet http://www.clemi.org/educaunet/france/france.html

Profitons en pour rappeler que le numéro 64 de Lire au collège a de son côté proposé un article " Rumeurs et fiabilité de l'information sur Internet ".

D'autre part, de nouvelles formes de médias sont apparues sur Internet : sites d'informations alternatives, blogs http://www.loiclemeur.com/france/blogs_et_journalisme/index.html, webradios, qui, s'ils sont peut-être avant tout des vecteurs de liberté d'expression, contribuent à faire circuler dans l'espace public des informations de proximité négligées par les médias et à lutter contre la propagande et la logique de communication. La production et la circulation collectives de l'information comme sur le site Agora vox (cf. l'article "A quoi sert la grippe aviaire ?" http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=9344), le développement de multiples formes de participation dans les médias témoignent d'une évolution culturelle qui va peut-être permettre aux citoyens de faire changer les médias.

Le dessin de presse et l'éducation aux médias

Les dessins de presse parlent souvent des médias ; on peut donc s'en servir pour faire prendre conscience aux élèves du poids des médias dans notre société et pour développer leur esprit critique en liaison avec le programme d'éducation civique de 4e-3e et l'entraînement à l'argumentation en classe de français.

Démarche

  • sélectionner des dessins parlant des médias (dans les journaux, les recueils de dessinateurs, les livres d'éducation civique) ;
  • préparer les élèves à la lecture de dessins de presse ;
  • donner un dessin par groupes de deux élèves à charge pour eux d'expliquer son message à l'oral ;
  • demander aux élèves de rédiger un texte argumentatif sur les médias en intégrant comme exemples les dessins présentés

Cette activité peut également donner lieu à une discussion-débat dans le cadre d'un club ou d'une animation de la semaine de la presse.

Pour aller plus loin sur le thème médias, violence et peur


(1) Phrase de Roger Gicquel, ancien présentateur du JT, mais aussi titre d'une chanson de Mickey 3D que l'on pourra proposer aux élèves.

Lire au collège, n°74, page 31 (06/2006)

Lire au collège - Médias et peurs