Dossier : Les grandes peurs

Les grandes peurs dans les films-catastrophe américains (2)

L'ennemi de l'intérieur
Séquence de 6e

Mélanie Siuda

Adapté du roman de H.G. Wells, le film La guerre des mondes de Steven Spielberg, sorti en 2005 montre l'invasion d'une puissance extraterrestre destructrice contre laquelle les hommes sont impuissants. Spielberg met en scène un père qui essaie coûte que coûte d'échapper à ce fléau extrême et de protéger ses deux enfants. Le film montre la curiosité puis le désespoir, la panique et l'impuissance d'hommes devant un ennemi dont ils ne savent rien et qui détruit tout sur son passage.

Fin du monde, peur d'attaques terroristes, peur de l'étranger, mais aussi peur du progrès, l'étude en classe de 6e de trois courts passages du film conduit les élèves à s'interroger sur les peurs collectives qui nous habitent, souvent véhiculées par des images médiatiques très fortes et à exprimer ainsi leur propre ressenti sur ces sujets d'actualité. Ces extraits permettent aussi d'aborder avec les élèves l'analyse de l'image et le vocabulaire cinématographique. Le travail proposé est un travail oral. Il peut s'inscrire dans un groupement de textes autour du thème de la peur.

Le travail qui suit donne l'occasion d'un déplacement de la classe au cinéma ; pour la commodité de l'étude et de la préparation, on donne les références des extraits dans l'édition du film en VHS et en DVD.

Présentation des extraits

Un questionnaire donné aux élèves (cf. page 16) est proposé pour chaque extrait. Des pistes pour y répondre sont ensuite présentées dans une analyse globale des trois passages étudiés.

Extrait 1. L'ennemi qui vient de l'intérieur (19mn 20/22mn 28) / chapitre 5

Le premier extrait est significatif car l'ennemi apparaît pour la première fois. On peut montrer aux élèves que dans cette scène Spielberg s'attarde plus à décrire la réaction des personnages que l'ennemi lui-même.

Insister sur les bruits mécaniques de la bête, les lumières irréelles, presque divines pendant l'effondrement du clocher de l'église permet aux élèves de proposer plusieurs idées sur le sens et la symbolique de cette scène.

Il est possible faire référence aux quelques minutes suivantes du film jusqu'à ce que le spectateur découvre la scène mise en abyme à travers la caméra qui échappe des mains d'une des premières victimes.

Extrait 2. Titre à trouver par les élèves (37mn 13 / 39mn 15) / chapitre 9

Dans le deuxième extrait, on voit le père et ses deux enfants enfermés dans une cave, ils sont en proie à la panique et perdent leurs repères. On propose aux élèves de comparer cet extrait avec le premier en insistant bien sur le rythme et sur l'impuissance des personnages qui ne connaissent pas la nature du danger et qui ne savent pas comment ni où fuir.

Extrait 3. L'évacuation (56mn 07 / 57mn 24) / chapitre 13

Le troisième passage met en valeur de la même façon l'impuissance des hommes. La foule en masse attend d'embarquer sur un bateau quand l'extra-terrestre surgit à nouveau : garder la vie sauve semble illusoire. Les images insistent sur l'attitude de la foule et la présence des soldats : état de guerre, évacuation, les élèves peuvent s'interroger sur le titre du film qui évoque un combat, mais un combat qui paraît perdu d'avance puisque l'ennemi semble tout-puissant. Cet extrait offre aussi différents plans qui insistent sur la supériorité de l'ennemi face à une foule fragile et vulnérable.

Les trois questionnaires

La guerre des mondes, extrait 1

L'ennemi qui vient de l'intérieur (19mn 20 / 22mn 28)

Un phénomène étrange

Où se trouvent les personnages au début de la scène ?

Dans quelles directions se dirigent les regards des hommes quand ils découvrent le phénomène étrange ?

Décrivez ce qu'ils voient et entendent.

Quelles suppositions sont faites pour expliquer les bruits qui viennent du sol ?

L'intensité dramatique

Trouvez un travelling arrière et un travelling avant. Précisez ce que suggèrent ces mouvements de caméra dans la scène étudiée.

Cherchez un raccord regard. Quelles sont les expressions des visages ?

D'où vient le danger ?

Quel est l'effet produit sur le spectateur par l'absence de musique ?

Une destruction symbolique : le clocher de l'église

Décrivez les bruits qui se font entendre lorsque le clocher de l'église se met à chanceler.

Quelle est la lumière ?

Trouvez un plan d'ensemble qui montre le clocher qui s'effondre. Que suggère-t-il ?

Avec quoi compareriez-vous le sol qui se soulève devant l'édifice ?

Que vous évoque cette destruction ?

La guerre des mondes, extrait 2

Titre à trouver par les élèves (37mn 13 / 39mn 15)

Le rythme

Où se trouvent les personnages ?

Que suggère le gros plan sur le soupirail ?

Quelle est la lumière dominante au début et à la fin de l'extrait ?

Etudiez la progression des bruits. A quoi vous font-ils penser ?

Quels sont les mouvements de la caméra au moment de l'explosion ?

L'impuissance des personnages

Montrez à l'aide des paroles que les personnages ne connaissent pas la nature du danger.

Qui prend la décision de quitter la pièce ?

Qu'éprouve le spectateur en regardant cette scène ?

Donnez un titre à ce passage.

La guerre des mondes, extrait 3

L'évacuation (56mn 07 / 57mn 24)

L'apparition du danger

Où se dirige la foule ? pourquoi ?

Retrouvez les deux premiers raccords regards. Que mettent-t-ils en évidence ?

Quels éléments rendent l'atmosphère inquiétante ?

Quel plan est employé pour montrer le tripode ?

Comment la foule et la ville apparaissent-elles face à lui ?

La panique

Dites pourquoi et comment le capitaine du bateau est mis en valeur.

Quelle est la musique dans le début de l'extrait ? à partir de quel moment apparaît une autre musique, celle du film ?

Que pensez-vous de la présence des soldats ?

En étudiant les bruits, l'attitude des personnages, les mouvements de la caméra, montrez comment la confusion et la panique sont suggérées par la suite.

Pistes d'exploitation pédagogique

On propose ces pistes de façon globale ; elle ne correspondent pas stricto sensu à une correction méthodique du travail suggéré par les fiches-élèves.

L'intensité dramatique

Un univers réaliste

Ray Ferrier est un docker qui vit dans une banlieue populaire des Etats-Unis, il est divorcé et son ex-femme lui laisse ses deux enfants pour le week-end. Les rapports avec son fils adolescent sont tendus, Ray assume mal sa responsabilité de père. C'est l'irruption des monstres dans la ville qui perturbe le quotidien de cette famille et bouleverse les rapports entre les personnages.

La progression du danger

Le scénario ne laisse pas au spectateur le temps de souffler. Très rapidement, l'étrange se mêle à la réalité, plongeant les habitants dans la perplexité puis dans la panique. Les tripodes sont annoncés par des phénomènes atmosphériques hors du commun : de violents éclairs, la foudre qui frappe plusieurs fois au même endroit sans le tonnerre attendu, le vent qui souffle vers l'orage.

Dans la première scène étudiée, la curiosité des hommes cède rapidement le pas à la panique et à l'angoisse. Ils essaient d'abord d'expliquer rationnellement ce qu'ils découvrent. Ils se réunissent, intrigués, autour du trou qui s'est formé à un carrefour, lieu central et dangereux. La caméra se déplace dans un travelling arrière jusqu'à un plan d'ensemble vu de haut montrant la masse des spectateurs qui observent les premières failles, suggestion du danger à venir. Un bruit sourd venant de l'intérieur se fait entendre : le métro ? une canalisation ?

Un long et rapide travelling avant au ras du sol suit une des premières fissures qui s'agrandit et met en évidence les jambes des badauds qui s'écartent à l'arrivée du danger. C'est alors que l'affolement commence. Les visages sont stupéfaits, paniqués.

Aucune musique ne vient annoncer l'arrivée du fléau. Le sol se soulève comme une vague. Les bruits sourds et mécaniques, le grondement grandissant de la bête puis le fracas des vitres brisées et des bâtiments détruits viennent se mêler aux cris paniqués des victimes. L'absence de musique permet d'insérer dans le chaos des périodes de calme relatif et contribue à maintenir le suspens tout en ajoutant du réalisme à la scène.

Le rythme

Les scènes où les tripodes prennent d'assaut les humains, toujours précédés par des grondements caverneux alternent avec des scènes plus apaisées dans lesquelles les personnages fuient ou sont constamment dans la crainte d'une nouvelle attaque. Cependant, le danger est toujours imminent.

Lorsque le père se retrouve avec ses enfants dans la maison de son ex-femme, il se réfugie pour la nuit dans la cave. La scène commence et se clôt par un silence quasi absolu. La tension augmente, le danger se rapproche, de nouveaux éclairs viennent illuminer la pièce suggérant aux spectateurs et aux personnages une nouvelle attaque de l'ennemi. Le bruit semble s'éloigner, le calme revient mais l'angoisse est toujours là. De nouveau le chaos s'intensifie jusqu'à une explosion et à l'intrusion d'une langue de feu dans la cave, le rythme s'accélère, les plans sont moins longs qu'au début, la caméra tremble, montrant l'agitation intérieure des personnages. Le fils tire sa soeur et son père dans une autre pièce pour les mettre à l'abri. La porte se referme sur le feu. Enfin le calme revient, on n'entend plus que les bruits d'à côté qui sont étouffés, presque inaudibles et le chuchotement de la petite fille : " on est toujours vivants?". L'attention du spectateur est constamment maintenue en haleine par le rythme saccadé des scènes.

L'impuissance humaine

Des témoins et des victimes

S'agit-il d'une éruption solaire, d'un tremblement de terre, d'un avion qui s'écrase ? Quand l'ennemi se présente, les regards des hommes ne peuvent se détacher de ce monstre. La caméra s'attarde plus à filmer l'expression des visages effarés découvrant l'étendue de la catastrophe que la bête elle-même. Contre celle-ci, ils ne peuvent rien. Les personnages sont des témoins inactifs de la scène, le père aussi, bien qu'il cherche à protéger ses enfants. Les événements sont perçus du point de vue de cette famille en crise et nous découvrons en même temps qu'eux le danger, d'où l'importance des raccords regards qui permettent la transition d'un plan vers un autre sans bouleverser l'unité narrative de la scène. La seule chose qui reste à faire est d'espérer survivre et de fuir.

La fuite

Les lieux traversés par le père et ses enfants sont dévastés. L'armée est réquisitionnée pour combattre l'ennemi. Les chars, les avions, les bombes semblent bien dérisoires face à cette surpuissance inconnue. Lorsque la foule embarque pour être évacuée de la ville, des soldats maintiennent l'ordre, un homme tempère la foule qui reste calme jusqu'à un plan montrant le visage angoissé de la petite fille qui découvre un vol d'oiseaux inquiétant. Jusque là, une musique apaisante sort des haut-parleurs. C'est alors qu'apparaissent à nouveau les tripodes et leur bruit mécanique qui se confond avec la sirène du bateau. Et le chaos, les cris de la foule qui se rue vers l'embarcation, mêlés à une musique inquiétante, reprennent le dessus. Un plan d'ensemble met en évidence l'immensité du tripode face à la foule et à la ville qui semblent infiniment petits et fragiles. Il n'est plus question de fuir en courant dans tous les sens : l'espace est réduit, la foule est dense et le seul lieu sécurisant qui semble bien illusoire est le bateau.

La confusion règne à nouveau : pourquoi fuir dans ce bateau ? pour aller où ? L'ennemi est tellement grand qu'il peut aller partout ! Et le danger peut aussi venir de l'eau. L'espoir d'échapper aux tripodes semble bien minime.

La perte de repères

Le père, même s'il est le personnage principal, est lui aussi dépassé par les événements. C'est lui qui amène les enfants dans la cave, lieu clos qui ne permet pas la fuite. Évidemment, ils sont encerclés par le danger, les personnages ne savent plus où regarder dans la cave, de quel soupirail va venir l'ennemi. Le spectateur ne sait plus très bien non plus se repérer dans cette cave : la rapidité des plans suggère l'arrivée imminente de la bête mais on ne sait pas d'où. Ray perd ses moyens quand il pense pour la seconde fois être près de l'extra-terrestre. Il ne reconnaît pas complètement les bruits qu'il a déjà entendus. Il hurle et ne sait où fuir. C'est le fils qui prend les initiatives et qui sauve sa soeur et son père en les emmenant dans une autre pièce : les rôles sont inversés.

Quand la panique prend le dessus, les personnages deviennent impuissants face à la menace de cette Chose inconnue.

L'ennemi qui vient de l'intérieur

Les entrailles de la terre

Au début du film, les habitants assistent impuissants à la destruction du clocher d'une église, englouti par le ventre de la terre. Le sol se soulève et s'affaisse, il respire et ressemble à l'abdomen d'un monstre géant. Un fracas épouvantable, une lumière aveuglante et irréelle accompagnent la pulvérisation du clocher. Le monstre venu de l'intérieur semble surgir des Enfers, laissant présager la fin du monde. Sa forme est simple : une sorte de méduse à trois tentacules, une tête de scarabée qui se déplace lentement mais domine les hommes sur terre et dans les airs. Il représente le fléau extrême, une vengeance divine sans pitié. Son rôle est d'anéantir les humains et de n'en laisser aucune trace, pas même sous forme de poussière.

Le cauchemar extrême

Après l'accumulation des éclairs qui annoncent son arrivée, le courant est coupé, plus rien ne fonctionne et la bête détruit ensuite des symboles forts de la société actuelle : vitrines, enseignes, voitures projetées dans les airs ou avalées par le sol qui s'ouvre. Et l'homme ne tente pas de maîtriser cette machine démesurée aux ronflements mécaniques, ce cauchemar de la revanche des machines sur l'homme, fantasme créé par un imaginaire collectif.

La peur de l'autre

Le contexte du sortir du film est important : l'après septembre 2001. La destruction de l'église est la métaphore d'un acte terroriste : une énorme déflagration, peut-être celle d'une bombe placée sous l'église, des bruits mécaniques d'avion, des témoins ahuris qui filment la scène ou prennent des photos, une croix projetée dans l'air et qui passe rapidement devant l'écran au moment où le monstre sort de la terre, autant de symboles qui renvoient à des images véhiculées après l'effondrement des Twin Towers.

Conclusion

L'étude de ces trois extraits permet aux élèves d'exprimer leurs propres émotions face à des images violentes et il est possible d'entamer un dialogue sur des faits d'actualité qui génèrent des peurs collectives : quel regard les élèves portent-ils sur des événements médiatiques actuels (attentats, violence dans les banlieues, thème de l'insécurité) ? Comment l'actualité est-elle vécue ? Quel recul et quelle attitude faut-il adopter face au matraquage médiatique ? Les élèves avec qui on a mené ce travail y ont étrangement décelé des allusions et des références au terrorisme et aux attentats de 2001 sur les " twin towers " à New York. Et pourquoi pas ? En outre, et comme dernier élément de conclusion, on indiquera que l'étude d'un film à grand spectacle hollywoodien, bien qu'elle suscite des réserves éventuellement justifiées de la part des enseignants, contribue pourtant à interesser les élèves. A cette occasion, ils voient en effet une continuité entre le monde scolaire et celui de leurs loisirs ordinaires qui leur facilite l'accès au commentaire critique et à l'analyse technique du film.

Lire au collège, n°74, page 15 (06/2006)

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