Dossier : Les grandes peurs

Les grandes peurs dans les films-catastrophe américains (1)

New York englouti par les glaces ou la mort de la civilisation
Séquence de 4e

Manon Valla

Le jour d'après (The day after tomorrow dans son titre original) réalisé en 2004 par Roland Emmerich présente un visage apocalyptique des Etats-Unis. Sur fond de réchauffement climatique, le film évoque avec des images puissantes une colossale régression planétaire. Cette peur s'alimente à des théories scientifiques sujettes à caution mais également à des inquiétudes immémoriales dont témoigne le déluge biblique. L'Arche de Noé et la disparition des dinosaures se côtoient...

Etudier trois extraits de ce film en classe de 4e peut permettre d'aborder le récit de la destruction puis de la régénérescence d'une civilisation et de ses symboles. Le travail qui suit donne l'occasion d'un déplacement de la classe au cinéma ; pour la commodité de l'étude et de la préparation, on donne les références des extraits dans l'édition du film en DVD.

Liste des extraits à visualiser pour la compréhension et l'analyse

  1. Chapitre 3/32 en entier : Conférence sur le climat à New Delhi (à visualiser uniquement pour la compréhension)
  2. Chapitre 4/32 de 10 mn 20 à 11 mn 34 : Tempête de grêlons à Tokyo
  3. Chapitre 10/32 de 25 mn 50 à 28 mn 35 : Los Angeles anéanti par un cyclone
  4. Chapitre 11/32 de 36 mn 24 à 39 mn 45 : De l'âge de glace à nos jours
  5. Chapitre 14/32 de 46 mn 10 à 49 mn 09 : La vague déferlant sur New York
  6. Chapitre 24/32 de 1 h 20 mn10 à 1 h 21 mn 33 : La Bible de Gutenberg
  7. Chapitre 30/32 de 1 h 42 mn 35 à 1 h 43 mn 25 : Métamorphose de la Statue de la Liberté

Cette séquence peut s'envisager comme un complément à une oeuvre intégrale sur les rapports entre l'homme et la nature : dans ce cas, on travaille sur les passages 3, 4 et 5 qui constituent le noyau central de l'analyse. Les passages étudiés qui précèdent et (cf. liste des extraits) suivent aident à la compréhension et à une analyse plus étendue des symboles d'une civilisation naufragée. Tous ces passages convergent en fonction d'un thème littéraire, sociologique et historique, celui de l'impuissance humaine face au retour d'une nature indomptable qu'on avait pu croire définitivement domestiquée par la civilisation.

Extrait 1. Tempête de grêlons à Tokyo (Chapitre 4/32 de 10 mn 20 à 11 mn 34)

Cet extrait vise à montrer l'irruption d'un phénomène climatique extraordinaire dans la vie quotidienne d'un tokyoïte. La scène est construite sur un coup de téléphone d'une femme à son mari qui rentre du travail. Il pleut à verse mais très vite la pluie se transforme en d'énormes grêlons meurtriers. Les nombreuses installations électriques de la ville de Tokyo explosent sous la force des chutes de grêlons ainsi que les voitures. Les plans s'enchaînent rapidement en montage serré visant à capter la surprise et l'incompréhension des passants, pour s'acheminer vers un gros plan : le téléphone portable, toujours allumé tenu dans la main inerte du tokyoïte gisant au milieu d'un parterre de grêlons. Une voix de femme lui demande ce qu'il se passe d'un ton alarmé.

Un arrêt sur image permet de saisir la portée symbolique du gros plan : la vanité d'une technologie qui résiste à tous les chocs tandis que la parole humaine et la communication sont frappées de plein fouet. C'est le même phénomène dans La guerre des mondes (voir le gros plan sur la caméra vidéo qui continue de filmer tandis que son propriétaire est mort).

Extrait 2. Los Angeles anéantie par un cyclone (Chapitre 10/32 de 25 mn 50 à 28 mn 35)

La célèbre ville est à son tour frappée par un ouragan sans précédent. Les médias tentent d'en rendre compte au plus près mais sont mis en échec de façon spectaculaire. Ils filment leur propre anéantissement dans une mise en abyme saisissante puisque filmer la tornade revient à prendre le risque de mourir... en direct.

Là encore le montage serré vise à montrer l'avancée de la tornade selon plusieurs points de vue. D'abord celui du surveillant de météorologie au téléphone, qui regarde la tornade à travers l'écran de télévision alors que celle-ci s'abat ironiquement sur son propre immeuble. Le point de vue de Jack, journaliste qui est sur place, qui ne prend même pas de photo mais communique à l'aide d'un téléphone portable avec le précédent. Il conseille aux passants de cesser de filmer et de s'en aller. Ce conseil s'adresse en fait ironiquement à lui-même puisqu'il meurt quelques plans plus loin : son téléphone portable coupé indique sa mort à son interlocuteur qui l'a également vu à la télévision écrasé par un car. Il est mort en direct. Deux autres reporters de télévision commentent la scène depuis un hélicoptère tout en filmant. La scène la plus marquante passe sur les écrans de télévision : la tornade déchiquette le panneau Hollywood qui n'existe plus ! On peut penser que quand le nom disparaît, la ville est symboliquement anéantie, avant de l'être effectivement. Enfin, deux autres reporters à terre filment et commentent la scène au péril de leur vie.

Un arrêt sur image sur le plan d'ensemble de Los Angeles (26 mn) survolé par un hélicoptère permet de voir les différents plans qui coexistent : en bas le serpent rouge des voitures sur le périphérique, en haut à droite la tornade et l'hélicoptère qui le traverse visuellement : ces différents éléments montrent une nature déchaînée sur la mégapole surpeuplée. Ce plan annonce sa destruction.

Cette séquence signe l'impossibilité de raconter ou de pouvoir survivre au témoignage : le scénario-catastrophe annonce officiellement la mort de Los Angeles qui est devenue un Enfer où se déchaîne l'Apocalypse.

Extrait 3. De l'âge de glace à nos jours (Chapitre 11/32 de 36mn 24 à 39mn 45)

Cet extrait est intéressant par son découpage : le début se passe dans un musée que les protagonistes adolescents visitent. Ils tombent en arrêt sur un mammouth trouvé mort gelé quelques millions d'années auparavant : il a encore de la nourriture gelée dans la bouche et dans l'estomac. Il a donc dû mourir instantanément. Or, quelques plans plus loin, des hélicoptères subissent le même sort : le pilote qui ouvre la porte une fois à terre, meurt gelé en quelques secondes. Ainsi, cet épisode de brusque changement glaciaire est amené à se reproduire dans des délais incroyables : l'âge glaciaire rejoint l'actualité avec une fulgurance confondante. L'épisode tragique de la disparition des mammouths menace l'humanité dans son ensemble. Les élèves sont donc amenés à percevoir la structure des scènes et leur cohérence ainsi que leur signification : la peur du retour d'un événement climatique archaïque signant l'arrêt de mort de l'humanité.

Extrait 4. La vague déferlant sur New York (Chapitre 14/32 de 46mn 10 à 49mn 09)

Cette scène est particulièrement intéressante parce qu'elle est construite autour d'un symbole américain : la statue de la liberté. On observe à l'ouverture du plan un travelling avant vers la statue ; celle-ci est assaillie par des vagues qui atteignent puis dépassent sa hauteur dans un mouvement menaçant (arrêt sur image à 46 mn 15). Le plan se poursuit en un vaste panoramique arrière autour de la statue, tandis que la vague se forme et avance sur New York. Ces mouvements de caméra produisent un double effet : d'une part, la statue apparaît d'abord grande et majestueuse puis pratiquement engloutie par la vague monstrueuse. Corrélativement, le mouvement de recul de la caméra amplifie la vague tandis que la statue apparaît de plus en plus petite. Un symbole de gloire et de liberté est ainsi englouti en quelques secondes, sur le rythme martelé de la musique. Ce faisant, un arrêt sur image à 46 mn 23 fait apparaître le bras de la statue comme un appel au secours désespéré plutôt que comme un symbole de victoire.

Extrait 5. La Bible de Gutenberg (Chapitre 24/32 de 1h 20mn10 à 1h 21mn 33)

Ce court extrait se situe dans la Bibliothèque municipale où des survivants ont trouvé refuge après le déferlement de la vague sur New York. Pour ne pas mourir de froid, ils doivent brûler les livres de la Bibliothèque. On le voit en arrière-plan des deux personnages dialoguant.

C'est à cet endroit du film que la fin de la civilisation est envisagée puisque l'humanité comme les livres sont en péril. On retourne alors à la source de la civilisation, la Bible de Gutemberg, extraite de la salle des livres rares et que l'on veut sauvegarder comme un symbole de la plus grande réussite humaine, l'écriture.

Extrait 6. Métamorphose de la Statue de la Liberté (Chapitre 30/32 de 1h 42mn à 1h 43mn 25 )

La fin du film est proche : la vague de froid polaire est passée, et des protagonistes arrivent en ski de randonnée sur New York prise par les glaces à la recherche de leurs proches. Quelques plans, qu'on peut visualiser en mode "pas à pas" ou arrêt sur image, sont exemplaires. La reprise du symbole de la statue de la Liberté est emblématique: elle a subi une nouvelle métamorphose.

Les protagonistes sortent de leur tente et découvrent un paysage glacé et lumineux : on se croirait à l'aube d'une humanité nouvelle. Les deux plans suivants sont reliés par un raccord-regard qui souligne leur point de vue. Ils sont au pied d'un immense navire échoué, la proue en l'air, pris par les glaces. C'est le naufrage de la civilisation précédente.

Dans un nouveau plan inédit, la statue de la liberté est filmée en une plongée vertigineuse dans un mouvement à la fois descendant et tournoyant produisant une déconstruction de ce symbole avant sa régénérescence. Le point de vue surplombant ainsi que la fragmentation due au gros plan la rendent méconnaissable : elle est toute hérissée d'épines de glace.

Dans le plan suivant, toujours relié au précédent par un raccord-regard, les deux hommes voient la statue surgir, en un savant travelling avant, de derrière un bateau échoué et gelé : à demi ensevelie dans les glaces, sa couronne ainsi que tout son corps recouverts d'une épaisse couche de gel, elle n'en apparaît pas moins comme une survivante victorieuse, comme veut nous le suggérer la musique alors apaisée et harmonieuse.

Enfin, un dernier plan d'ensemble montre New York comme une ville fantôme, les deux skieurs formant de toutes petites silhouettes dans l'immensité glacée.

Ces quelques séquences filmiques ne visent pas à étudier la trame narrative du film mais à montrer comment sont traités les symboles d'une modernité mise en péril par une nature déréglée et incontrôlable, puis leur régénérescence. Cela peut aussi être l'occasion d'une réflexion sur les fondements d'une civilisation à laquelle des titres comme Malevil ou l'Ile de Robert Merle peuvent faire écho.

Lire au collège, n°74, page 12 (06/2006)

Lire au collège - Les grandes peurs dans les films-catastrophe américains (1)