Dossier : Les grandes peurs

Éloge de la peur

Michel Leroux

La première chose à craindre pour qui se lance dans une entreprise étant la peur elle-même, on comprendra qu'au moment d'entamer l'éloge de cette passion, je coure me réfugier derrière quatre ou cinq citations, avant de m'enhardir à décocher deux ou trois paradoxes. La tâche n'est pas mince en effet de redorer le blason d'une attitude si éloignée, dans nos esprits, non seulement de la gloire mais de la simple décence, et qu'on a souvent la légèreté d'associer à la lâcheté. La situation est telle, d'ailleurs, qu'on ne peut pas même compter sur les peureu pour plaider la cause de leur pulsion favorite tant ils mettent souvent d'énergie, une fois revenue la sécurité, à mobiliser tous les moyens, y compris la fanfaronnade, pour couvrir leur laisser-aller. C'est à croire qu'il en va de la peur, sans laquelle peu d'entre nous survivraient, comme de ces organes sans qui l'espèce elle-même s'éteindrait : on ne peut les exhiber sans obscénité.

La première chose à craindre pour qui se lance dans une entreprise étant la peur elle-même, on comprendra qu'au moment d'entamer l'éloge de cette passion, je coure me réfugier derrière quatre ou cinq citations, avant de m'enhardir à décocher deux ou trois paradoxes. La tâche n'est pas mince en effet de redorer le blason d'une attitude si éloignée, dans nos esprits, non seulement de la gloire mais de la simple décence, et qu'on a souvent la légèreté d'associer à la lâcheté. La situation est telle, d'ailleurs, qu'on ne peut pas même compter sur les peureu pour plaider la cause de leur pulsion favorite tant ils mettent souvent d'énergie, une fois revenue la sécurité, à mobiliser tous les moyens, y compris la fanfaronnade, pour couvrir leur laisser-aller. C'est à croire qu'il en va de la peur, sans laquelle peu d'entre nous survivraient, comme de ces organes sans qui l'espèce elle-même s'éteindrait : on ne peut les exhiber sans obscénité.

La sagesse de Panurge

C'est en tout cas dans cet esprit que Panurge, au sortir de la célèbre tempête du Quart-Livre, alors qu'une peur bleue vient de lui arracher un torrent de glapissements, s'efforce de maçonner face à ses compagnons de voyage les brèches de son prestige personnel. Choisissant d'abord de s'abriter dans une activité frénétique, il houspill Frère Jean dont la sérénité dans la tourmente a offert un contraste maximal avec sa propre faiblesse, en affectant de dauber sur sa prétendue fainéantise. Puis, encore sous le coup de son long martyre, il y puise une diversion technique en s'enquérant, auprès du pilote, de l'épaisseur de la coque du navire. Apprenant qu'elle est épaisse de deux doigts et qu'il n'y a donc pas lieu d'avoir peur, "Vertus Dieu, dist Panurge, nous sommes doncques continuellement à deux doigts près de la mort. Est-ce ici une des neuf joies du mariage ? Ha, notre ami, vous faictez bien, mesurant le péril à l'aulne. De paour, je n'en ai point, quand est de moi : je m'appelle Guillaume sans paour. De couraige, tant et plus. Je ne entends couraige de brebis ; je dis couraige de loup, assurance de meurtrier. Et ne crains rien que les dangers."

La défausse est plaisante, et très philosophique. Panurge a beau en effet être un pleutre, un froussard, un lâche, un capitulard, un capon, un pusillanime, un timoré, un couard, un poltron, un craintif, un trembleur, que dis-je, une poule mouillée, qui osera lui conteste le mérite de la lucidité ? Et, une citation en appelant une autre, s'il reconnaît implicitement, par son attitude, que la peur manque de tenue, sachons qu'en prétendant ne "rien craindre que les dangers", Panurge rejoint Platon en personne, lequel définit le courage dans le Lachès comme "l'art de distinguer ce qui est dangereux de ce qui ne l'est pas. "

Quitte à recourir à une ultime citation, nous tenons là une première pierre pour un panégyrique de la peur, car on conviendra que, dès qu'ils exercent une responsabilité dans les affaires humaines, il n'y a pas plus dangereux que les hommes indifférents au danger. En témoigne le cri d'épouvante poussé par Bardamu au début du Voyage au bout de la nuit tandis que, sur le champ de bataille de 1914, il voit son colonel aller et venir sous les balles, comme s'il attendait "un ami sur le quai de la gare" : "... Ce colonel, c'était donc un monstre ! A présent, j'en étais assuré, pire qu'un chien, il n'imaginait pas son trépas ! Je conçus en même temps qu'il devait y en avoir beaucoup des comme lui dans notre armée, des braves et puis sans doute tout autant dans l'armée d'en face [...] Un, deux, plusieurs millions peut-être en tout ? Dès lors ma frousse devint panique [...] Serais-je donc le seul lâche sur la terre ? pensais-je. Et avec quel effroi ! Perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchaînés et armés jusqu'aux cheveux ?".

Le salaire de la peur

Voilà qui nous conduit directement à montrer tout ce que les hommes doivent à la peur, cette bonne conseillère. A quoi bon en effet se montrer courageux et se donner la forfanterie de mépriser un danger qui a tôt fait de vous écraser, vous et votre gloriole, comme le colonel de Bardamu, d'ailleurs, qui ne subsiste pas même le temps d'un chapitre ?

Le vrai courage n'est donc pas témérité, mais lucidité, et nous devons reconnaître l'immensité de la dette que nous contractons chaque jour vis-à-vis de la peur, cet incomparable récepteur des ondes du danger, tant dans le domaine de la survie que dans celui du progrès. La peur est en effet une grande bâtisseuse doublée d'un ingénieur hors pair. Que de murailles, remparts, châteaux, places fortes, armures et cuirasses ne devons-nous pas à cette passion si étourdiment assimilée à la lâcheté, alors qu'elle est la prévoyance même !

Mais si l'on établit le palmarès de la peur, il ne faut pas s'en tenir aux seules constructions matérielles. Elle enfante aussi des systèmes dans l'ordre de la religion et de la philosophie, et contribue notablement à l'avancement des sciences. Sur ce point, une simple allusion à la médecine suffit à montrer combien la peur de perdre la vie ou de voir disparaître les siens a pu stimuler la recherche, et l'évidence du fait en rend les preuves inutiles.

Si grand est d'ailleurs notre attachement à la peur, que - saluons ici un premier paradoxe - non contents de subir celle qui nous est pourtant généreusement prodiguée par la nature et notre condition, nous nous appliquons à en cultiver d'amples surplus.

Tout se passe en réalité comme si ce remarquable stimulant, dont nous venons de louer l'aptitude à nous alerter et nous mobiliser face au danger, s'illustrait encore dans la faculté renversante qui est la sienne de faire écran entre la peur et nous. En d'autres termes, non seulement la peur nous préserve du danger, mais nous nous garantissons contre ses effets indésirables en en produisant des variétés que nous interposons entre elle et nous.

Religion contre philosophie

Un simple exemple éclairera -au prix, il est vrai, d'une nouvelle citation- ce paradoxe : "Quelle cause, demande l'épicurien Lucrèce au livre V du De rerum natura, a répandu la notion de divinités, rempli les villes d'autel et institué les cérémonies sacrées ? [...] D'où vient encore cette terreur chevillée au corps des mortels qui, aujourd'hui encore, leur fait élever sur toute l'étendue de la terre de nouveaux sanctuaires aux dieux ? [...] - Mais de la peur, bien sûr : placés devant "les sombres astres nocturnes, les feux célestes errants dans la nuit, les flammes qui volent, les nuages, le soleil, les pluies, la neige, les éclairs, la grêle et les brusques grondements d'un tonnerre chargé de lourdes menaces ", les infortunés humains "ont attribué de tels phénomènes aux dieux et leur ont prêté des colères impitoyables ". Mieux valait peut-être à leurs yeux une peur traitable qu'une épouvante cosmique, une terreur incarnée plutôt que le face-à-face avec un mystère inouï. De là viendrait qu'ils aient disposé l'écran de la superstition entre l'Univers et leurs personnes. A croire que la peur des dieux leur semblait plus maniable que l'énigme insondable de la présence au monde.

Chacun sait que, aux yeux de Lucrèce du moins, nos lointains ancêtres ont fait alors un très mauvais marché, pour ne pas dire une opération catastrophique : "Quelle quantité de gémissements ils se sont infligée, quelle somme de plaies nous leur devons et quels flots de larmes ils ont préparés à nos descendants !" Et d'opposer aux gestes rituels d'une superstition mécanique et servile ce verdict hautain : "La vraie piété ne consiste pas à se prosterner jusqu'à terre en tenant les paumes de ses mains ouvertes [...] à enchaîner prière sur prière, mais plutôt à savoir contempler l'univers avec un esprit apaisé. " Voilà qui est bien dit et l'on ne devrait pas, il est vrai, tant craindre la peur, mais tout le monde n'est pas philosophe !

D'autant que la religion est loin d'être notre seul fournisseur en systèmes homéopathiques à neutraliser la crainte. Et même si l'on admet, dans le cas particulier de la croyance, que la peur de la damnation ou du péché mortel a pu, tout compte fait, être largement aussi insupportable que l'effroi d'exister dans un univers muet, cela n'autorise pas à compter pour rien toutes les manoeuvres grâce auxquelles, chaque jour, nous interposons avec succès de la peur entre la Peur et nous. La peur du lendemain, par exemple, est toujours assez puissante pour faire oublier celle d'aujourd'hui, et je demande à mes contradicteurs éventuels quel avantage on aurait trouvé à créer le florissant marché de l'épouvante romanesque, cinématographique et médiatique que nous connaissons, si les bienfaits de " la terreur de culture " étaient une pure vue de l'esprit. Sans doute ce phénomène s'explique-t-il à la fois par une dépendance avérée à l'adrénaline et par la catharsis qui nous permet de nous purger de la peur en nous administrant de l'épouvante de synthèse. Mais cela ne contredit en rien le rôle déterminant des produits de l'industrie de la peur dans le soulagement de nos angoisses, et renforce bien plutôt la thèse de la peur conçue comme un dérivatif à la peur existentielle.

La peur comme divertissement

A deux doigts du néant comme Panurge de la noyade, nous montons donc dans le " train fantôme " pour y subir de rassurantes chatouilles et nous donner la chair de poule. A nous aussi les ogres, les loups, les dragons et les sorcières, les assassins et les cannibales. Une fiction anxiogène habilement ménagée fait suffisamment diversion pour que la réalité, autrement inquiétante pour qui sait voir, s'en trouve dépossédée de son étrangeté et renvoyée au statut de banalité. Face aux sueurs froides des films d'épouvante, la perspective de notre propre mort se dévalue jusqu'à prendre les traits d'une pure et simple norme.

C'est ainsi que la peur des OGM, des épidémies, des extra-terrestres, de l'Hautre, ou même de n'être pas à la mode, accomplit le miracle de convertir subrepticement notre peur du monde ou de la mort en adhésion implicite à la vie. Ce qui devrait nous glacer d'effroi comme Blaise Pascal, Baudelaire, Jules Laforgue ou le Sartre de la Nausée, devient ainsi la valeur suprême à préserver. Telles sont les vertus de la culture de la Peur. "Grands bois, dit l'un, vous m'effrayez comme des cathédrales", "Je m'effraie et je m'étonne, dit l'autre, "pourquoi ici plutôt que là, à présent plutôt que lors . Qui m'y a mis ?", "Je songe, dit un autre, au vieux soleil un jour agonisant / je halète, j'ai peur, pressant du doigt ma tempe", "Nous ne voyons jamais, dit un quatrième, qu'un seul côté des choses, / L'autre plonge en la nuit d'un mystère effrayant".

- "Pourvu que je m'en sorte!" telle est au contraire la sage demande de qui, face à l'angoisse, a su appeler la peur à sa rescousse. Voilà donc comment, prenant exemple sur ce grand méconnu de Gribouille, nous nous réfugions dans l'épouvante pour nous préserver de l'effroi. Mieux encore: nous en extrayons le double plaisir de sentir nos cheveux se hérisser sur nos têtes et d'échapper au sort des malheureux. Le plus grand mérite, en effet, de ces effrayantes situations dont nous aimons tant nous repaître, est peut-être de nous déposer, à la fin de la lecture ou du spectacle, sur le sable chaud de la sécurité redécouverte.

Lire au collège, n°74, page 2 (06/2006)

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