Ton libre

Rwanda-minute

Mara Goyeté

De beaux moments, de profonds silences, de la solennité, de la gravité, de la dignité, de la communion : voilà ce que nous semblent nous procurer les minutes de silence. Minutes organisées dans les classes lorsqu'un événement tragique survient dans le monde Ce qui n'a pas manqué cette année... En fond sonore du silence, les sirènes des pompiers de la ville viennent parfois approfondir encore l'intensité de l'instant.

Des instants où tout semble dépassé, les conflits, les différends, les heures de colle, les mauvaises notes, les confrontations, les clivages ,les échéances, les statuts, la réalité de l'école... Des moments d'union sacrée, de cohésion. Où nous nous trouvons si beaux, tellement en prise avec le monde et sa misère, si altruistes... Nous accomplissons alors ce miracle : alors que tout va mal, que tout devrait contribuer à alimenter notre pessimisme, nous parvenons à donner des images rassurantes de nous-mêmes. De bien belles images.

Devons-nous pourtant en être dupes ? Devons-nous croire que seuls le tragique de l'histoire, l'horreur des événements et notre résistance à la barbarie sont en jeu ?

La minute de silence vaut aussi et peut-être davantage pour l'illusion qu'elle procure et pour l'aspect quasi-festif qu'elle propose. Si l'on n'y prête pas attention, elle pourrait devenir à terme un rituel plein de bonne conscience qui viendrait à point rompre la monotonie des jours et réduire les aspérités du quotidien. Un rituel qui aurait pour lui de beaucoup plaire aux élèves qui se sont pas insensibles à son côté théâtral et télégénique.

J'arrive ainsi au collège au petit matin et trouve sur l'irremplaçable et bien aimé paperboard de notre salle de professeur un petit mot nous recommandant de ne pas oublier la minute de silence en commémoration du génocide du Rwanda.

Chacun alors se demande comment, dans le même temps et à brûle pourpoint, décrire ce qui s'est passé au Rwanda, en faire comprendre l'extrême gravité, situer le pays, en expliquer l'histoire sans rendre tout cela complètement artificiel. Dans la mesure où les bons sentiments et les bonnes actions ne se refusent généralement pas, il ne se trouve qu'une poignée de grincheux pour douter de la pertinence d'une telle action. Nous nous mettons tous à discuter à bâtons rompus du Rwanda, chacun y allant de son petit chapitre sur l'indifférence de la communauté internationale, le rôle obscur de la France, le silence de médias. Nous rivalisons tous d'explications géostratégiques, d'histoire coloniale, de subtilités politiques. Nous sommes alors, il faut le dire, exceptionnellement intelligents pour cette heure matinale, incroyablement informés et préoccupés. Quel esprit de finesse, quelle clairvoyance ! Nous sommes formidables et nos élèves, dans quelques heures, vont l'être à leur tour.

Un des professeurs fort consciencieux a malheureusement l'indélicatesse et l'imprudence de demander qui des Hutus ou des Tutsis furent les victimes. Un silence s'ensuit. Peut-être même une minute de silence.

Ite missa est !

Lire au collège, n°68, page 46 (11/2004)

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