Mass medium

Remix

Robert Briatte

Où le chroniqueur, se donnant pour tâche de célébrer à sa manière le cinquantenaire du rock, dérape dangereusement sur un éloge de la musique classique et, se rétablissant in extremis, achève de tout mélanger et au finale, conclut sur le souvenir magnifique d'un récent concert de jazz.

La musique, ô sagesse populaire, adoucit les moeurs. Et pourtant... "Trop fort !" criaient les parents des années 60 ou 70 à travers les trop minces parois de placoplâtre qui séparaient leur salon des riffs noyant les chambres d'adolescents ("Trop fort !" leur répond en 2004 l'écho du public de la Star Academy...). Toujours est-il qu'une campagne médiatique ingénieuse a démarré au printemps, s'efforçant de vendre à un grand public de consommateurs potentiels censément unanimes un événement culturel rassembleur : le cinquantenaire du rock. En juillet 1954, en effet, Elvis Presley, à en croire les couvertures de nombreux magazines, aurait inauguré cinquante années de "rock' n' roll attitude" en enregistrant pour Sun Records à Memphis, sous la référence Sun 2009, le légendaire That's all right ! (Mama). Cette chanson gentillette relevait plutôt du rockabilly que du rock à proprement parler. Mais Sam Phillips, le propriétaire du studio, parfaitement lucide, répétait depuis quelque temps déjà à qui voulait l'entendre : "Si je trouve un Blanc qui chante comme un Noir, je serai un homme riche". Avec Presley, il sut qu'il avait trouvé la voix. Jeu de scène provocant, présence exceptionnelle, le jeune homme avait du talent à revendre. Le colonel Parker, en devenant son manager, se chargera de le vendre, tout simplement. Tout cela ne doit pas nous faire oublier, pourtant, que le rock and roll en tant que musique naîtra plutôt en 1955 sous la plume surtout de Chuck Berry, auteur et compositeur interprète de Maybellene, Thirty Days, Johnny B. Goode, Memphis Tennessee, Hi-Heel Sneakers, etc. Citons aussi Little Richard et son Tutti Frutti, ou un autre chanteur blanc, Bill Haley et son Rock around the clock. Et pour beaucoup, en fait, le premier authentique rock, c'est la composition qu'enregistre Ike Turner en juin 1951 dans le studio de Sam Phillips, déjà, pour le label Chess Records : Rocket 1988. En résumé, on peut avancer que dès ses premiers pas (de danse), le rock est donc avant tout de la musique noire... à vendre aux Blancs. Désolé de ne pas l'avoir lu plus souvent , aussi clairement, dans les colonnes abondantes qui furent consacrées à cet anniversaire d'une musique de nègres -ainsi qu'on le clamait dans les Etats du Sud- longtemps usurpée par les Parker et Cie... Combat perdu d'avance... Si on nous donna beaucoup à lire, logiquement, on retira de ces lectures avant tout des discographies déguisées sous forme de palmarès et autres classements définitifs sur les cent disques incontournables dont les grandes enseignes ne comprennent décidément pas comment vous ne pouvez pas les avoir encore rachetées en CD... Peut-être parce que le rock fut avant tout une attitude, une manière d'être qui rencontra des aspirations sociales que sut canaliser bien vite l'industrie, on ne trouve toujours pas de livre grand public qui l'examine sous toutes ses coutures musicales. Un phénomène social plutôt qu'une musique, en définitive. Enfermée désormais dans la répétition liée au marketing de la nostalgie, cette musique a pourtant fourni d'immenses compositeurs et interprètes, de Brian Wilson à Robert Fripp, en passant par Paul Mc Cartney. L'effroi nous prend d'imaginer dans vingt ans un clone de Pascal Sevran invitant Robert Plant ou Patti Smith à pousser la chansonnette dans les décombres d'une chaîne de service public.

Guitare électrique et boisson gazeuse

Le constat s'avère aussi cruel qu'à l'époque (le début des années quatre-vingt) où Jacques Attali publia Bruits chez Fayard en même temps qu'il développait le concept de son livre dans une étincelante série diffusée sur les ondes de France Culture : le fracas des guitares électriques couvrait déjà avec peine le bruit insistant et général des écritures comptables dans les bureaux feutrés des multinationales. Andrei Amalrik, écrivant L'Urss survivra-t-elle en 1984 ?, avait imaginé que la guitare électrique à elle seule -accompagnée quand même des bulles d'une boisson gazeuse- ferait s'écrouler le mur de Berlin. Attali tempérait notre enthousiasme : de tous temps la musique, du Kapellmeister Bach au Keith Richards de Street Fighting Man, servait irrémédiablement le pouvoir, jusque même en le contestant. Ici et là, on trouvera bien d'autres tentatives d'analyse du phénomène (cf. Bertrand Lemonnier dans L'Angleterre des Beatles paru chez Kimé en 95, les écrits de Nick Tosches, Greil Marcus et Lester Bangs, en particulier Psychotic Reactions et autres carburateurs flingués paru chez Allia). Un phénomène majeur pourtant, mais en même temps un continent inexploré.Avec raison, Bernard Stiegler, dans son récent De la misère symbolique (Galilée) rappelle que "l'événement musical le plus important du XXe siècle aura été la chanson enregistrée". On pourrait tout aussi bien remplacer "chanson enregistrée" par "musique électique", mais force est de constater qu'en dehors de monographies très documentées, certes, et de mémoires souvent toniques, on ne trouve aucune somme sur le rock (citons quand même la collection Musiques et Cie en 10/18, avec Les Beatles d'Alain Dister ou Otis Redding de Geoff Brown, le Jimi Hendrix de Charles Shaar Murray chez Lieu Commun, Les coins coupés de Philippe Garnier chez Grasset...). N'oublions pas le cinéma qui s'est véritablement nourri du rock, jusqu'à le vampiriser parfois (du décapant Phantom of the Paradise de Brian de Palma à l'émouvant et autobiographique Almost Famous (Presque célèbre) de Cameron Crowe.

Trop jeune pour mourir

On songe quand même pour finir à la vision SF de James G. Ballard dans le stupéfiant Salut l'Amérique ! (Présence du Futur, Denoël, 1978), où un Frank Sinatra éternellement jeune, en fait un androïde, chantait sur la scène glacée d'une Amérique bel et bien morte à son idéal. "Trop jeune pour mourir, trop vieux pour le rock and roll"? Le rock serait-il devenu une musique de vieux révoltés professionnels, d'anciens garçons n'acceptant pas leur âge (on notera qu'il n'a guère favorisé la mixité), une musique presque morte, au moins dans ses représentations majoritaires (n'oublions pas en effet la pléthore de jeunes groupes talentueux qui écument les scènes européennes) ? On pare la musique heureusement de bien d'autres vertus: un ami récemment me racontait qu'une de ses voisines, lorsqu'elle souffre de maux de tête, brûle dans son salon un morceau de 45 tours...

Wagner et le "groove"

A la lecture de Comment parler de musique aux enfants de Pierre Charvet (Editions Adam Biro / Scérén CNDP), on en vient à penser que la musique classique n'a pour sa part jamais été aussi vivante. C'est ainsi qu'il faut parler de musique, et pas seulement aux enfants : ce livre s'adresse en effet à tous. Qui donc ne s'est jamais attiré une réponse faite avec un rien de condescendance à une question apparemment naïve ? Les snobs, bientôt, resteront entre eux. Les autres liront Pierre Charvet qui intitule l'un de ses  : "On a le droit de ne pas tout savoir sur...". Compositeur déjà reconnu, il sait faire partager son savoir et sa passion, avec modestie et compétence, à parts égales. Il pose les bonnes questions : pourquoi Wagner ne "groove"-t-il pas ? Pourquoi les musiciens qui commencent un morceau lancent-ils "trois, quatre..."? Qu'est-ce que le diapason ? On peut d'abord feuilleter et consulter l'ouvrage à sa guise, un peu dans le désordre, et puis on en vient à s'intéresser à la musique contrapuntique ou au système tonal... Mon chapitre préféré : "Au concert" (Les trop petits, c'est non, Bien choisir sa place, Ecouter l'oeuvre avant le concert, Filer à l'anglaise...à l'entracte,...). A l'évidence, il n'y a rien de mieux en effet que le concert, pour toutes les musiques, rock, classique ou jazz. Le jazz, trop souvent considéré comme une musique savante enfermée dans ses improvisations virtuoses et un rituel s'adressant aux seuls initiés. Je conclurai alors sur cette simple image, souvenir d'un concert donné à Vienne le 8 juillet dernier par le quartet réuni autour du saxophoniste Wayne Shorter et du pianiste Herbie Hancock : instruments acoustiques au service d'une musique "archaïque", parée d'une force instinctive et primitive, et montant du plus profond des âmes, la plus moderne en même temps des musiques vivantes, aussi écrite qu'improvisée. Le combat de l'ange contre les diables et les croisés de toutes sortes, il se livrait là encore, pendant que des auditeurs fatigués faisaient retraite, vaincus par la fraîcheur de la nuit, pendant que les comités d'entreprise, en lente procession, vidaient les lieux. Il se livrait dans l'extrême attention de chacun des musiciens à ses compagnons, dans la justesse du jeu de Dave Holland, dans la tension qui se lisait sur le visage de Herbie Hancock, complice mais concentré, dans le jeu subtil et retenu de Wayne Shorter... Dans le désespoir latent qui imprégnait leur visage, en dépit de l'alliance magique des sons, on pouvait lire, à certains moments, que pour la musique de nègres, en effet, le combat n'est jamais gagné.

Lire au collège, n°68, page 43 (11/2004)

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