Dossier : le documentaire

Dis-moi, dodu dodo

ou de la recherche sur Internet considérée comme un beau bobard

Roger Berthet

Autrefois - c'était peut-être il y a longtemps - donc, jadis ou naguère, on aimait ces longues heures passées à feuilleter un dictionnaire ou une encyclopédie. On grappillait, on vagabondait, on errait, bref on passait d'un mot à un autre, une image nous poussait vers un article, une expression confuse vers une entrée précise. Et on lisait, et on lisait, jusqu'à sortir de cette plongée un peu ébloui, un peu abruti, un peu abasourdi mais heureux d'avoir découvert cent choses inconnues.

Oui, c'était le temps jadis, mais aujourd'hui "on trouve tout sur Internet"!

Ah bon...

Partons donc de cette simple affirmation :
"On trouve tout sur Internet".
Encore faudrait-il en être sûr.
Et le plaisir de la découverte ? Qu'en est-il du plaisir ?

Bon! Une petite recherche, alors
Qui a une idée ?
Personne ?
Au fond de la classe, celui qui a délicatement posé sa tête sur son bras et qui va sombrer : "Dodo!"
D'accord, va pour dodo.

On se fixe comme simples règles de ne pas se perdre dans des recherches en cascades trop rapides (on prendra des notes) et si possible de privilégier la littérature (après tout on est en cours de Français !), de ne pas se laisser tenter par les jeux et d'éviter les publicités, enfin de ne rien laisser passer que l'on ne comprenne pas.simple liste de mots associés par connotations donne vite :

  • dormir
  • chanson
  • animal disparu
  • note de musique redoublée
  • onomatopée

(L'idéal est d'avoir dans un premier temps un vidéo-projecteur et de pour projeter les écrans de recherche à tout le groupe ; l'expérience montre sans contestation possible que la recherche individuelle contrevient manifestement à notre refus de la dispersion.)

Nos moteurs de recherche seront : Google, Kartoo, Aleph.

Avec Kartoo le bien nommé (les résultats de la recherche sont présentés sous la forme d'une carte, d'un diagramme, où les mots sont mis en relation) on a des mots associés, "Maurice", "oiseau", "voler", "publicité" et deux sites solitaires. On éliminera la publicité après avoir cliqué sur :

http://www.perdu.com/
qui nous envoie sur cette page somptueuse :
Perdu sur l'Internet ?
Pas de panique, on va vous aider

*<--- vous êtes ici

On trouve :

http://joueb.com/carine/news/100.shtml

site de bavardage entre amis où il est question de "dodo" bien mérité ; sans intérêt.

http://www.alyon.asso.fr/litterature/chansons/index.html, site lyonnais qui propose des chansons et comptines ; on en récupère cinq ; certaines rappellent de bons souvenirs :

Dodo, l'enfant do, Fais dodo...

... et d'autres sont plus surprenantes :

Dodo, ti pitit' maman
Dodo tipitit' maman
Dodo ti pitit' maman
Si ou pas dodo crab'la va mangé
Si ou pas dodo crab'la va mangé
Dodo pitit' crab' lança la lou
Dodo pitit' crab' lança la lou.

Chut à dodo
Coucou ! Fait le lapin (faire coucou)
- Chut ! répond la main (un doigt sur la bouche)
Tu pleures ? (Faire mine de pleurer)
- Chut ! (Plus fort)
Tu ris ? (Rire)
- Chut (encore plus fort)
Alors, tu rêves ? (Hésiter avant de répondre)
- Non, je dors... presque (fermer les yeux).

On laissera les curieux découvrir Dodo Béline.

Sur : http://www.paroles.net/chansons/14815.htm, on trouve une version plus longue de Fais dodo, Colas mon p'tit frère.

Sur : http://www.ac-reunion.fr/PEDAGOGIE1/stjoseph/principal/vincendo/pages%20web%20CE1/dodo.htm, on trouve un premier texte concernant Le Dodo : ou solitaire de l'île Bourbon, espèce aujourd'hui disparue ; et on y apprend que son autre nom est le "dronte".

Sur : http://www.albatore.com/iden.php3?question=dodo, aussi nommé le net de la proximité on nous demande quatre fois le nom de notre ville et rien ne vient, on abandonne.

Sur : http://www.mi-aime-a-ou.com/specialites_pays_ile_reunion.htm, on apprend l'existence de :

La Dodo. Bière brassée à l'île de la Réunion

En 1962, création des Brasserie de Bourbon. Le 9 juin 1963, M. ANVAZINI, maître brasseur créa une bière blonde, légère la DODO-PILS. Le Dodo, "l'oiseau disparu" est l'emblème des Brasseries de Bourbon. Aujourd'hui la publicité "la dodo lé la" est présente sur chaque café et camion-bar. Le plus simple pour commander cette bière : "Garçon une Dodo!".

Le site rajoute obligeamment, et selon l'usage désormais obligatoire : "L'abus de l'alcool est dangereux pour la santé ; consommez avec modération."

Sur : http://coloriage.haplosciences.com/coloring66.html, on trouve deux coloriages dont l'un est presque didactique (mais en anglais... ; on révise donc "thick", "bill", "feather" et "claw" ; oui, d'accord on est en français mais sur Internet sans l'anglais on est bien peu de choses.)

Et "raphus cuculattus", c'est le nom latin du "dronte", fort bien.

Sur : http://www.letssingit.com/?http://www.letssingit.com/zazie-dodo-remi-vr895dk.html, on trouve une chanson de Zazie, Dodo, Rémi :

(...)
Dodo, Rémi
Pas d'quoi en faire une maladie
cela dit
Sans toi, c'est pas l'paradis

Dodo, Rémi
Je n'en f'rai pas une maladie
c'est promis
J'en f'rai p't être juste une mélodie
Rémi

Avec Google (pages en français) : 114.000 références...

  • Le premier site est une page sur le dronte avec un texte de Buffon intéressant mais court et lacunaire. Il faudra une recherche plus approfondie et fastidieuse (car les fichiers sont en PDF images) sur le site de la BNF pour trouver difficilement le texte complet.
  • Le deuxième site est une aide au Visual Basic. On passe.
  • Le troisième site parle du sommeil de l'enfant. On passe.
  • Le quatrième site propose un sketch intégral d'Anne Roumanoff, un texte assez drôle à utiliser, plus tard peut-être.
  • Le cinquième site parle d'un groupe de musique et son auteur est un certain... Dodo.
  • Le sixième donne une version de la berceuse Fais dodo, Colas mon p'tit frère.
  • Le septième site parle de management sous le titre "TGV, boulot, dodo" ; ça rappelle des choses et on peut se demander quelle est l'origine de l'expression "Métro, boulot, dodo".
  • Il faudra un peu d'obstination pour sélectionner uniquement les sites évoquant le dodo et son histoire.

Avec Aleph (moteur dédié aux sciences humaines) c'est la panique car peu de liens fonctionnent, c'est très compliqué et les résultats sont inutilisables sans un déchiffrage de l'information.

Alors on s'arrête ; et on décide d'être un peu plus systématique, de travailler en petits groupes. L'objectif pourrait être de réaliser un court article sur un des sujets de départ pour répondre à une des questions suivantes :

  • Qu'est-ce qu'un dodo (ou dronte) ?
  • Quelle est l'origine du nom des notes de musique ?
  • Les berceuses utilisent-elles souvent des onomatopées ou des termes enfantins ; existe-t-il des poèmes qui les utilisent aussi ?
  • Rien de bien difficile mais le plus surprenant sera de constater :
  • qu'il vaut finalement mieux chercher "dronte" plutôt que "dodo".
  • que les sites sur l'oiseau dodo autrement nommé "dronte" se copient à ce point les uns sur les autres qu'il suffisait de lire les trois premiers.
  • que les notes de musique sont un sujet finalement passionnant et qu'on peut enfin comprendre l'origine de leur nom.
  • qu'au Québec on dit facilement un "dodo" pour une "nuit" : "Dans trois dodos je pars en Amérique."
  • que ceux qui ont choisi "L'origine des notes de musique" ont de la chance car dans Google, le premier site référencé dit l'essentiel (mais très vite), même le nom de l'inventeur, le moine Guy d'Arezzo.
  • que Lewis Carroll a contribué à la renommée du dodo en en introduisant un au chapitre trois d'Alice au pays des merveilles mais qu'il semble que son choix s'est porté sur cet animal parce que comme il était bègue quand il se nommait il prononçait "Do...Do...Dodgson" (Dodgson est son véritable patronyme) et que, bien entendu, on l'avait affublé de ce surnom.
  • que les références littéraires sont bien pauvres sauf si l'on considère les comptines. Mais est-ce vraiment de la littérature ? Au moins on aura une mini-anthologie mais le professeur pourra parler de Jacques Jouet et de son Dictionnaire du français géminé extrait de "Des ans et des ânes" (Ramsay 1988) : "aye-aye... baba... bébé... bibi... béribéri... (...) zinzin... zizi... zozo." Mais un petit coup de Google ("français géminé" recherché dans les pages francophones) fera découvrir sur l'épatant site "fatrazie" les Lallations publiées dans le n° 20 des Oulipoteries : "Dans sa teuf teuf, tonton, tata et son toutou ont été piqués à la tête par une tsé-tsé en tutu; ils sont toc toc : tintin pour le train train." ...de quoi imaginer un jeu avec les mots stimulant.
  • qu'il faut être malin et patient pour apprendre que c'est Pierre Béarn qui est à l'origine du slogan soixante-huitard ("métro, boulot, dodo") même si l'on relève très vite qu'on a donné ce même slogan comme titre à un ouvrage d'entretiens avec ce poète. Et il faudra que le professeur s'en mêle pour que "Bilan des mots clefs" extrait de Couleurs d'usine soit enfin lu :
Bilan des mots clefs

Métro, boulot, bistros, mégots, dodo, zéro
Métro, où l'on s'engouffre en ennemis,
Boulot, qui justifie nos gains, nos soldes,
Dodo, où se résolvent nos fatigues,
Est-ce bien le cycle bouclé des journées sacrifiées pour vivre par l'Humanité costumée ? (...)

  • qu'il faudra aller chercher sur le site d'une librairie en ligne pour avoir quelques indications bibliographiques. Sur le site d'Amazon "dodo" renvoie à cent quarante huit titres mais il y a beaucoup de livres enfantins avec l'onomatopée ( Beau dodo, Binou, Dodo tout le monde, Petit dodo pour un cow-boy) et malgré toute cette richesse sémantique, on confessera que l'inventaire est éprouvant. Il n'y a pas de résumés ; rien n'est simple.

Au fond on n'échappera pas au dossier préparé par le professeur :

  • une nouvelle particulièrement intéressante de Horace Waldrop : Les vilains poulets. Il s'agit de science-fiction mais l'histoire du dodo, de sa découverte et de sa disparition s'y trouve fort bien retracée. On trouve d'ailleurs le texte anglais sur Internet (The ugly chicken). Le texte français est paru chez j'ai lu dans le volume Univers 1982.
  • des livres pour enfants qui parlent du dodo et non du sommeil bêtifiant  :
    • Dick King-Smith, Longue vie aux dodos, Folio cadet. Il existe sur le site Gallimard un dossier pédagogique sur cet ouvrage de lecture facile.
    • Rosy Chabbert, Le dernier dodo, Magnard.
    • Peter Schössow, L'oeuf mystérieux, Albin Michel jeunesse. Un album enfantin mais dont on peut utiliser les illustrations et la trame du récit même en collège.
  • un ouvrage fabuleux sur les animaux disparus Herbert Wendt : Ils n'étaient pas dans l'arche, Denoël (épuisé depuis longtemps, à consulter en bibliothèque).
  • une simple recherche dans les dictionnaires de langue offre des résultats riches et surprenants, et pour le coup les dictionnaires numérisés deviennent précieux, depuis le Trésor de la langue française qui est consultable en ligne jusqu'au Dictionnaire Universel du XIXe siècle de Pierre Larousse qui tient sur un seul DVD en passant par le Furetière, le Littré, le Dictionnaire de Trévoux, le Dictionnaire de l'Académie, tous numérisés.
  • les éditions du Moulin-veste (http://www.moulin.veste.online.fr/) propose une "Brève anthologie de la Poésie en langage enfançon" dans laquelle Charles d'Orléans - trouvé facilement sur Internet avec notre "dodo" - côtoie Hugo, Cros, Cendras, Fargue et quelques-autres.
  • le film L'âge de glace propose une danse des dodos des plus réjouissantes.
  • un texte de Jean-Pierre Collignon dans La cote des mots (Le Monde éditions, 1994), explique l'utilisation du mot "produit-dodo" pour désigner un produit en voie de disparition.
  • un texte de Catherine Vincent paru dans Le Monde en 2002 et intitulé "Le dodo rayé de la planète dans l'indifférence générale" résume efficacement ce que l'on peut dire du volatile.
  • une chronique de Martin Winckler sur France Inter n'était pas mal non plus. Elle est parue dans Odyssée, une aventure radiophonique au Cherche-Midi en 2004.
  • le chapitre trois de Alice au pays des merveilles est simple à trouver sur Internet en anglais. En français c'est la comItemison des traductions qui semble l'activité la plus stimulante. Il en existe presque une dizaine.

Quelles conclusions tirer de cette promenade foisonnante ?

  • avec Internet le plaisir de la découverte en liberté est réel, différent de ce qu'on fait avec un livre, mais bien réel.
  • il vaut mieux malgré tout chercher sur Internet quand on a un projet ou simplement quelques questions précises.
  • on fait des découvertes sur Internet mais il y a de grands pans de connaissance délaissés, des zones d'ombre et des zones bien difficiles à explorer. L'abondance est aussi décourageante.
  • l'exigence d'apprentissage de la recherche n'est pas un vain mot et pour le moment rien n'est fait - sauf dans de rares cas - pour apprendre vraiment aux jeunes à se retrouver dans ce qui est un labyrinthe fantastique.
  • L'apprentissage des différents types de lecture, balayage, attention, repérage... est indispensable. C'est très différent évidemment de la lecture expressive ou de la lecture littéraire.
  • parler anglais n'est hélas pas un luxe si l'on veut profiter d'un maximum de renseignements sur Internet.
  • Il y a encore de beaux jours à venir pour les livres à condition que les jeunes acceptent cette idée que la lecture est nécessaire et qu'elle est un effort ; mais l'effort est aussi important quand on utilise Internet, à moins de se contenter de faire défiler les "pages"...

Lire au collège, n°68, page 11 (11/2004)

Lire au collège - Dis-moi, dodu dodo