Dossier : le documentaire

Histoire, mutations et tendances d'aujourd'hui

Vincent Bocquet

Entretien avec Michèle Cosnard (Rédactrice en chef de Lire pour comprendre) .

Michèle Cosnard est rédactrice en chef de Lire pour comprendre, revue mensuelle publiée par l'association du même nom, et spécialisée dans la présentation et la critique de l'édition documentaire pour la jeunesse. Chaque numéro de la revue présente une sélection thématique de documentaires consacrés, de numéro en numéro, aux sujets les plus variés. Michèle Cosnard a répondu à nos questions, du double point de vue du spécialiste, brossant un panorama dynamique de l'évolution d'une genre, et du critique, confronté à un domaine spécifique appelant des critères d'évaluation particuliers.

Les tendances générales

Lire au Collège : Historiquement, (et brièvement), quels sont les grands jalons (collections, éditeurs) qui ont marqué ce secteur du documentaire à destination du public jeune ?

Michèle COSNARD : Au XIXe siècle, l'éditeur Hetzel, très exigeant en ce qui concerne la production pour les enfants, demande à des grands spécialistes et des illustrateurs réputés de travailler pour lui, par exemple Élisée Reclus, géographe, universitaire, auteur de la première Géographie universelle moderne.

Dans les années trente, avec les éditions du Père Castor, le documentaire prend la forme d'un album en couleurs tout en conservant la même exigence de qualité que dans les productions de Hetzel : cela donne "La vie des bêtes", "Les enfants de la Terre" ou encore "Le montreur d'image" qui fut le premier exemple de l'utilisation de la macrophotographie, ce qui ne l'empêcha pas de disparaître pour ne réapparaître que dans les années soixante-dix.

Dans les années soixante-dix, précisément, Épigones, avec sa collection "Écoramage" est le premier éditeur jeunesse à explorer les milieux et l'interaction entre les êtres vivants, à l'aide, là aussi, de très belles photos. En même temps, les éditions Gamma avec leur collection "Métamorphose de la nature", sont les premières à choisir d'initier le jeune lecteur au cycle de la vie.

Dans les années quatre-vingt, Nathan fit également montre d'exigence en proposant à de grands spécialistes français d'écrire les ouvrages de la collection "Monde en poche".

Puis Gallimard innova avec ce qu'on pourrait appeler le "documentaire plaisir" : "Les découvertes benjamin", des volumes qui avaient le grand mérite d'être à la fois intéressants, agréables et faciles à lire. Puis le même éditeur introduisit en France les images détourées en traduisant les ouvrages de Dorling Kindersley, l'éditeur anglais, avec la collection "Les yeux de la découverte". L'illustration devient alors prépondérante dans le documentaire jeunesse.

LC : Peut-on dresser un panorama de l'édition documentaire en 2004 ? Quelles sont les grandes tendances thématiques, les éditeurs, les collections qui font le panorama de l'édition documentaire actuelle ?

M. C. : Parmi les nouveautés frappantes, l'irruption de la philosophie qui jusqu'à ce jour était réservée aux élèves de Terminale et aux adultes et qui fait une percée vraiment significative dans l'édition jeunesse. Les éditions Milan avaient donné le ton avec la collection "Les goûters philo" qui s'adressent à des jeunes collégiens ; Nathan, avec des titres tel que "La vie c'est quoi ?" ou "les sentiments c'est quoi ?", a lancé une nouvelle collection visant le même créneau et l'extension du public d'une discipline traditionnellement confinée à une cercle restreint de lecteurs.

Pour le reste, il y a eu assez peu de nouvelles collections ; en revanche, plusieurs anciennes collections qui avaient un certain succès mais dont l'aspect ne correspondait pas (ou plus) au goût du public se sont offertes une nouvelle maquette ; c'est le cas, par exemple, de la célèbre "La vie privée des hommes", chez Hachette, dont la présentation datait vraiment trop pour attirer le regard des jeunes générations ou l'excellente collection "Castor doc" de Flammarion qui souffrait d'une mise en page très sobre et d'illustrations en noir et blanc, souvent très petites.

Par ailleurs nous sommes toujours heureux d'assister à la naissance de petites maisons d'édition de qualité, comme les Éditions du Gulf Stream, et à leur succès, du moins auprès des professionnels, en attendant de toucher le grand public.

Certaines petites maisons d'édition ont dû, pour durer et s'agrandir, s'allier à de plus grosses maisons ; c'est le cas de PEMF avec Mango, par exemple. Cela permet à PEMF de publier sous forme de volumes ce qui paraissait jusque-là uniquement en revues vendues par abonnement, et de toucher ainsi un plus grand nombre de lecteurs.

LC : Quels ont été les changements essentiels dans ce secteur éditorial documentaire depuis une dizaine d'années?

M. C. : Outre les phénomènes dont nous venons de parler, nous constatons tout d'abord une production plus abondante, et ce dans tous les domaines. En particulier, il est facile aujourd'hui de trouver beaucoup de livres documentaires pour les tout petits, qui devaient se contenter auparavant des imagiers traditionnels.

En revanche, rançon peut-être obligée de cette nouvelle abondance, la durée de vie des collections est de plus en plus courte. Les collections ont à peine le temps de s'installer qu'elles doivent impérativement devenir rentables, faute de quoi l'expérience cesse sans délai. C'est un problème qui nous touche, nous les professionnels, qui ne disposons pas même du temps forcément requis pour faire connaître ces collections et les faire apprécier au public.

Nous constatons également, et c'est un point positif, que les textes gagnent en qualité scientifique, qu'il y a de moins en moins de réelles erreurs dans le texte. Il reste par contre toujours des approximations, des maladresses ou des affirmations péremptoires qui peuvent parfois induire le lecteur en erreur.

Autre tendance de fond, dont on a vu qu'elle avait accompagné le développement de l'édition documentaire depuis ses balbutiements, les ouvrages pour la jeunesse sont de plus en plus illustrés, et pas seulement ceux destinés aux plus jeunes. Une autre nouveauté très importante, est l'apparition de livres qui proposent des cédéroms, une sitographie de liens Internet ou des DVD. Le lien avec le visuel semble donc être ce qui a le plus changé dans l'édition ces dernières années : le rapport texte / image est maintenant inversé et les ouvrages laissent souvent une place plus importante aux images (illustrations du livres, film vidéo ou images de site Internet) qu'au texte. Le monde de l'édition n'est pas en dehors du monde des médias !

Quant aux thèmes choisis, ils sont marqués par une grande permanence et ce sont souvent les mêmes que par le passé, généralement récurrents de collection en collection : la nature et l'histoire se taillent la part du lion. L'art a également beaucoup de succès : dans ce domaine, de très belles et très intéressantes collections font leur apparition et se vendent apparemment bien, conjuguant la qualité documentaire et le succès commercial. Une thématique plus récente ne cesse de se décliner dans des livres qui se font l'écho des préoccupations des jeunes, surtout au moment de l'adolescence. Ils sont légion à l'heure actuelle, et c'est un phénomène vraiment nouveau. On peut considérer que les Editions de la Martinière sont les premieres à avoir accordé autant d'importance aux problèmes et questionnements des jeunes ados, avec leurs collections "Oxygène" et "Hydrogène". D'autres éditeurs ont suivi et font paraître des collections orientée à l'identique, mais pour les tranches d'âge les plus jeunes.

Ces livres s'adressent directement aux enfants, mais il n'est pas rare de voir des parents chercher dans les rayons d'une bibliothèque ou d'une librairie un ouvrage qui répondrait (à leur place ?) à un souci de leur enfant (énurésie, vol, timidité, éveil de la sexualité...).

Le point de vue du critique

LC : Qu'attendez vous personnellement d'un documentaire pour la jeunesse, qui vous fasse dire que l'ouvrage est réussi?

M. C. : Plusieurs critères sont à prendre en compte pour apprécier un documentaire. Tout d'abord, il faut que le contenu du texte, la présentation et l'illustration soient en adéquation. L'expérience montre qu'un livre qui a l'apparence d'un album pour les petits, ne sera pas lu par des collégiens même si le texte est effectivement écrit pour eux. De même qu'un livre à l'apparence trop sobre, rebutera facilement un trop jeune lecteur.

Il faut également que le livre soit bien organisé : que l'information soit correctement hiérarchisée, qu'il y ait des chapitres, voire des sous-chapitres, qui se suivent en toute cohérence, et s'enchaînent en toute logique.

Le vocabulaire doit être suffisamment adapté à la tranche d'âge visé pour que le lecteur n'ait pas besoin d'avoir trop souvent recours au lexique : c'est très décourageant, nous en avons tous fait l'expérience, et à tous les âges ! Dans certains ouvrages, les mots difficiles sont expliqués directement dans le texte et cette commodité de lecture est bien agréable. Il faut évidemment que le texte tienne compte autant que faire se peut des pré-requis du lecteur potentiel et qu'il ne donne pas des informations de niveaux trop différents.

Je recommanderais volontiers d'être également attentif aux traductions, car mêmes les traducteurs de livres pour la jeunesse sont parfois victimes des "faux amis" qui peuplent les langues étrangères. De plus, les us et coutumes sont différents aux quatre coins du globe, ainsi que les voitures, les camions, ou les coquillages, bref toutes les choses susceptibles de faire l'objet d'un documentaire ! Le contexte culturel est donc important pour juger de la réception d'un ouvrage. Et si un point de vue historique différent peut être intéressant, il nécessite souvent un accompagnement d'autant plus informé.

Nous avons constaté plus haut qu'il y avait de moins en moins d'erreurs dans les documentaires pour la jeunesse. Il faut toutefois faire attention aux approximations qui peuvent induire en erreur, ainsi qu'aux affirmations péremptoires et aux partis pris des auteurs sur des sujets polémiques. Dans le contexte d'aujourd'hui, tout le monde y est bien sûr très sensible sur des sujets tels que les religions ou l'histoire, mais de telles précautions sont loin d'être nulles et non avenues à propos de sujets d'apparence plus neutre, les énergies ou l'astronomie... Lorsque différentes théories s'affrontent dans le monde scientifique, ceest bien le cas concernant ces deux exemples (le cas de l'énergie ayant d'ailleurs des implications politiques évidentes), il est malhonnête d'en présenter une seule comme unique et consensuelle ; l'emploi du conditionnel est alors préférable.

LC : Comment s'articulent en général le texte et l'illustration? Cette articulation est-elle satisfaisante ?

M. C. : Si l'image correspond au texte et si elle est clairement légendée alors oui elle est satisfaisante. Ce qui est, il faut le dire à l'honneur des éditeurs et directeurs de collection, , de plus en plus souvent le cas.

LC : Comment peut-on encore innover dans le documentaire, sur des sujets aussi souvent traités que l'Egypte ancienne, Rome ou la Grèce ?

M. C. : Les éditeurs et les auteurs ont beaucoup d'imagination, vous savez ! En particulier dans le domaine de la forme ; ils font souvent appel à l'animation (transparents, pop up, dépliants, images en relief...). Ils utilisent également beaucoup l'humour, et de plus en plus. Soit l'humour décalé qui plaît tant aux jeunes comme, par exemple, les collections "Regard d'aujourd'hui" et "Regard junior" chez Mango. Ou bien en truffant le texte d'anecdotes et d'illustrations drôles (... ou moins drôles selon notre sens de l'humour !).

Ils mélangent également des genres qui étaient considérés comme très distincts auparavant : la fiction et le documentaire. Ces choix peuvent donner des résultats très intéressants, comme la collection "Les romans de la mémoire" chez Nathan, qui proposent des romans sur des sujets "oubliés" des documentaires en général. Il y a aussi quelques collections qui mélangent la fiction, le documentaire et les jeux... et c'est parfois très réussi.

Et puis si le fond ne change pas, ou moins, ou moins vite, la forme change beaucoup et notre regard s'habitue à la nouveauté. Il faut donc toujours aller de l'avant, apporter du nouveau...ou revenir à des présentations classiques, ce qui peut aussi être un choix original et provocateur. La mode et ses pièges existent aussi dans l'édition...

LC : Quels problèmes spécifiques se posent au critique de documentaires ? En particulier pour ce qui est de l'évaluation de la pertinence scientifique, et de la hiérarchisation qu'il faut bien opérer entre cette pertinence scientifique et les autres aspects à prendre en compte : qualité graphique, lisibilité, accessibilité ?

M. C. : Le critique de livre documentaire doit à la fois être capable de juger de la qualité de la transmission du savoir et de l'exactitude des informations. En jargon, il faut tenir la balance égale entre le jugement sur les qualités didactiques et leur mise en oeuvre pédagogique. Ce n'est pas toujours facile car nous ne savons pas tout sur tous les sujets (!). C'est pour cela qu'à Lire pour Comprendre, nous associons des spécialistes des sujets traités à notre travail. Sur chaque thème abordé nous leur demandons de lire les ouvrages et de nous donner leur avis. Les bibliothécaires et les documentalistes de l'association, quant à eux, nous donnent des pistes sur la façon dont les lecteurs s'approprient les ouvrages. Vous voyez que c'est un vrai travail d'équipe !

LC : Quels sont aujourd'hui les points forts de cette édition documentaire, et d'éventuelles lacunes ?

M. C. : Nous avons parlé tout à l'heure des livres de "société", d'art, d'histoire et de nature, qui sont les points forts de l'édition actuellement. Nous avons beaucoup de livres sur ces sujets, beaucoup de livres très différents, ce qui nous permet d'offrir à chaque lecteur le livre qu'il lui convient selon ses pré-requis et ses envies.

Il y a pourtant des domaines négligés : par exemple, la géographie est toujours le parent pauvre. Comment expliquer cela à l'heure où les enfants voyagent de plus en plus, et de plus en plus jeunes ? Les sciences pures sont aussi très peu présentes sur nos rayons. Seuls quelques livres d'expériences subsistent encore aux côtés des biographies de savants célèbres. Il est vrai que les jeunes Français sont de moins en moins attirés par les sciences, mais est-ce là la raison ? Je ne le pense pas car les livres sur les mathématiques, la chimie ou la physique ont toujours été étrangement rares dans l'édition jeunesse. Peut-être sont ce les responsables d'édition qui ne sont pas attirés par ces sujets?

En réponse à nos interrogations à ce propos, ils répondent invariablement qu'ils n'éditent pas de livres sur la géographie ou les mathématiques, parce que "ça ne se vend pas". Là encore, on fait référence aux goûts du plus grand nombre.

Un peu de pédagogie...

LC : Quel est l'intérêt spécifique du documentaire dans la formation de l'enfant et de l'adolescent ?

M. C. : Le documentaire permet d'exciter la curiosité de l'enfant, il lui permet d'apprendre, de découvrir au gré de son bon plaisir et non pas seulement suivant les programmes scolaires. Vous le savez bien, chez l'enfant, l'affectif est très important dans l'apprentissage. Le plaisir aussi. Et l'on trouve beaucoup de plaisir à lire les livres documentaires d'aujourd'hui ; les ouvrages sont agréables et on apprend sans même s'en rendre compte.

LC : Quelle est l'attitude de ce jeune public à l'égard du documentaire ? Est-elle spécifique par rapport aux pratiques de lecture et de fréquentation d'autres types d'ouvrages ?

M. C. : Les documentaires sont de plus en plus attrayants et lorsqu'un volume est réussi, il provoque chez le jeune l'envie de le feuilleter, puis de le lire et d'en reprendre un autre.

A Lire pour Comprendre nous nous sommes aperçus que le documentaire était souvent le livre... des non lecteurs. Je m'explique : on ne lit pas un documentaire de la même manière ni pour les mêmes raisons qu'on lit un roman ou une BD. On ne vient pas y chercher le seul plaisir de lire, on ne souhaite pas qu'on nous raconte "une histoire". On vient surtout y chercher des informations. On veut apprendre ! La première motivation ce n'est pas le livre ou la lecture, c'est la recherche de l'information. On peut s'y perdre avec délices en commençant par la fin ou le milieu, ou par le sommaire qui permet de sélectionner les pages spécialement intéressantes . Les livres documentaires, pour la plupart, permettent une lecture partielle. On n'est pas obligé de lire tout, d'un bout à l'autre. Ce qui en rend souvent l'accès plus facile et moins intimidant à des catégories de lecteurs hésitants.

C'est une démarche différente, ce qui ne veut bien sûr pas dire que les lecteurs se divisent en deux catégories distinctes et opposées.

Lire au collège, n°68, page 2 (11/2004)

Lire au collège - Histoire, mutations et tendances d'aujourd'hui