Petite chronique linguistique

Le point de vue du linguiste

Jean-Pierre Brisset, grammairien fou et humoriste involontaire

Albert Chesneau

"Officier de police judiciaire" selon l'intéressé, en fait surveillant à la gare d'Angers-Saint-Serge (mais que pouvait bien être un surveillant de gare en ce passé pourtant proche et déjà obscur ? et quels rapports un tel personnage entretenait-il avec la police ?), Jean-Pierre Brisset demeure un inconnu pour les dictionnaires courants qui n'en font pas mention. Il vécut de 1857 à 1923 et se passionna pour les langues vivantes. Bien avant ses quarante ans (c'est l'âge critique selon Péguy, ce qui doit être vrai puisque c'est aussi l'âge où de son côté le facteur Cheval se mit à la construction de son Palais Idéal), il fut "frappé d'une illumination soudaine", comme il le dit lui-même, et il entreprit d'expliquer toutes les langues "suivant une inspiration qu'il avait eue dans sa jeunesse, avant d'avoir jamais vu une seule grammaire". Prenant le français pour exemple, il publia à cette fin toute une série d'ouvrages : La Grammaire logique (1883, rééditée en 1980 par les éditions Baudoin à l'intention des lecteurs modernes), Les Mystères de Dieu (1891), La Science de Dieu ou la création de l'homme (1900), Les Prophéties accomplies (1906), Les Origines humaines (1913, réédition Baudoin 1980). L'année même où sortit ce dernier ouvrage, Jules Romains fit élire Jean-Pierre Brisset "Prince des Penseurs" contre Henri Bergson, dans un de ces canulars dont il se délectait ; mais ce fut André Breton qui le révéla au grand public en citant quelques extraits savoureux de La Science de Dieu dans son Anthologie de l'humour noir (J.J. Pauvert 1966). Humour involontaire, d'ailleurs, plutôt que noir (Breton dit "humour de réception", par opposition à "humour d'émission"), car Brisset, qui croit dur comme fer à ce qu'il écrit, demeure sérieux comme un pape en toute occasion.

Comme cela se produit assez souvent pour ce genre d'esprits, Jean-Pierre Brisset s'alimente à une sorte de mysticisme. D'où les titres de presque tous ses livres. Il croit partager avec Dieu le secret de la création, caché selon lui dans la mystérieuse ouverture de l'évangile selon saint Jean : "Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu". Prenant les termes au pied de la lettre, Brisset conclut, premièrement, que "la parole qui sort des lèvres de l'homme est Dieu" et deuxièmement, que la clef de cette parole réside dans le calembour, en raison même de la piètre estime où on le tient généralement. D'où "la grande loi" qui veut que deux énoncés de même prononciation renvoient à deux significations corrélées entre elles. Par exemple, le rapprochement des deux formules "Les dents, la bouche" et "Laides en la bouche" indique clairement que les dents sont destinées à devenir des chicots horribles à voir. Constat qui en dit long sur les conditions d'hygiène dentaire de l'époque. Ou encore, autre exemple, "pour connaître où la vie se développa" :

Où es-tu? - L'eau j'ai. Où es-tu logé ? On l'eau j'ai, d'ai en l'eau ; on logeait dans l'eau (...) L'ore l'eau, l'orlo, mot italien, désigne le bord d'eau, qui se dit aussi bordo. B'ai eau re, b'ai ore, appelait à boire au bord. Le rivage se disait: ore, hors, à l'ore, alors. L'ore logé ou le hors logé fut le premier horloger, car dans l'eau on n'était pas à l'heure où attirait le hât l'heure, hâle ai heure, le hâleur. L'heure était donc aussi le bord de l'eau.

(Origines ..., p.89)

Cette suite de calembours atroces, Brisset l'appelle " une analyse". Les origines humaines en contiennent plusieurs centaines qui, passé le premier amusement du lecteur, deviennent rapidement illisibles. En les recoupant inlassablement, Brisset parvient à une double synthèse : en ce qui concerne le corps "nous venons de grenouilles qui se sont transformées en dieux, plus tard devenus des hommes " (p. 248) ; et parallèlement en ce qui concerne l'esprit, "nous mourûmes à l'état d'enfants de la terre en quittant nos corps de grenouilles ; mais nous renaquîmes avec nos pères, les dieux, et depuis nous sommes nés à toujours..." (p. 264). Si farfelu que soit le message, il faut reconnaître qu'il est ici magnifiquement écrit.

De même que Pascal s'interrogeait sur le bon usage possible des maladies, interrogeons-nous sur le bon usage à faire de ces propos d'un grammairien fou. Et tout d'abord ce bon usage existe-t-il ? André Breton pensait que oui. Tout en affirmant que Brisset était mûr pour l'asile d'aliénés (auquel il échappa par une mansuétude sociale que ne connut pas Antonin Artaud), il en fait néanmoins le chef de file d'une lignée présentée comme prestigieuse :

"Il est frappant que l'oeuvre de Raymond Roussel, l'oeuvre littéraire de Marcel Duchamp, se soient produites, à leur insu ou non, en connexion étroite avec celle de Brisset, dont l'empire peut être étendu jusqu'aux essais les plus récents de dislocation poétique du langage : Léon-Paul Fargues, Robert Desnos, Michel Leiris, Henri Michaux, James Joyce et la jeune école américaine de Paris".

Voilà donc un jugement très contrasté, porté sur une oeuvre hors-norme à laquelle on décerne un prix de poésie tout en reconnaissant qu'elle défie le sens commun (et non pas parce qu'elle défie le sens commun ; ce critère à lui seul n'est pas pertinent). Double décision extérieure à l'oeuvre, car les jugements littéraires ne sont comme on le sait que des produits de l'esprit. Si bien qu'une différence de jugement ne tient pas au texte, qui demeure toujours le même, mais à la réception qui lui est faite dans l'esprit de tel ou tel, et pour ainsi dire à la nature de la dose que cet esprit lui injecte en le produisant ou en le lisant : dose de sérieux (Brisset composant sa Science de Dieu) ou dose d'humour (André Breton lisant l'ouvrage de Brisset).

Dès lors un nouvel impératif se fait jour : Lector caveat, "que le lecteur prenne garde". Faut-il ou non se démarquer du jugement d'André Breton quand on est un lecteur moderne ? et d'une façon plus générale, que faire de l'héritage des Surréalistes ? Il est bien évident que chacun ne peut que donner sa propre réponse à ces questions. Personnellement, j'inclinerais à penser ceci. Certes, l'objectif des Surréalistes était clair, quoique mû par la contradiction : utiliser la violence pour détruire une civilisation dont précisément ils exécraient la violence. Il n'est sans doute pas inutile de rappeler que le Surréalisme est né de la condamnation des massacres de masse de la Guerre de 1914. Ainsi donc ses maîtres-mots furent "violence" et "destruction", deux mots auxquels répondaient automatiquement dans le non-dit des profondeurs deux antonymes exacts chargés du même sens qu'ils exprimaient par antithèse. Sans toutefois le dire expressément, les Surréalistes nous exhortaient donc à découvrir par nous-mêmes que nous avions aussi à construire un monde non-violent, au rebours du monde barbare que nous habitions. Cette façon bizarre de laisser une idée s'exprimer toute seule par contraste, en la tenant dans le plus total des non-dits alors même qu'on en développe longuement l'antithèse, il ne serait pas impossible que les Surréalistes l'aient empruntée à Victor Hugo, qui en raffolait. Par exemple, pour nous faire comprendre, mais sans jamais le dire, que le pape était à ses yeux un despote intolérant, avare, mysogyne, sanguinaire, etc., Hugo lui prête un rêve interminable tout au long duquel ce pape admoneste les rois et les prêtres pour les ramener à plus d'humanité, fait la charité aux pauvres, bénit les mères, s'interpose entre les armées pour obtenir la paix, etc., puis s'exclame en se réveillant : "Quel rêve affreux je viens de faire" (Le Pape). Le drame, en ce qui concerne les Surréalistes, c'est qu'à force de laisser la partie constructive de leur message dans le non-dit ils l'ont tuée complètement, dans le moment même où leur public en accueillait avec bienveillance la partie militante et destructrice ("Détruire ", dirent-ils), la seule qui fût expressément revendiquée, et fascinante de surcroît parce qu'allant de pair avec la barbarie du siècle. D'où, aujourd'hui, le droit à la méfiance en ce qui concerne l'héritage surréaliste. De telle sorte qu'en fin de compte, à coller trop étroitement au jugement de Breton sur Jean-Pierre Brisset et à continuer d'encenser sans précaution ce qu'il faut bien appeler les insanités de ce dernier, nous pourrions bien courir le danger d'applaudir en toute ingénuité à notre propre décervelage.

Lire au collège, n°66, page 45 (11/2003)

Lire au collège - Le point de vue du linguiste