Mass medium

"Une nuit, nu sous les grondements du ciel "

Ou comment devient-on super-héros chez Alan Moore ?

Jérôme Briaud

Le scénariste anglais de bande dessinée Alan Moore est considéré comme un des plus doués de sa génération. Son domaine de prédilection est le comics avec pour personnages principaux des super-héros. Cependant, à la manière d'un Tarantino pour le cinéma, Moore, en parfait connaisseur de l'univers des comics, qui en a assimilé les règles et les codes, réalise un travail de démythification du genre, dont la lucidité et la profondeur font tout le succès de ses BD. Loin de renier les codes, il les détourne pour en exhiber l'artifice, certes, mais aussi la signification dramatique, insistant sur le tragique de cet univers et pas seulement sur sa bouffonnerie ; le plus souvent, les histoires d'Alan Moore constituent un hommage au genre.

Un Anglais très doué

La comparaison avec le cinéaste américain appelle une autre remarque sur Moore. En effet, le montage décomplexé de ses bandes dessinées obéit à des principes très similaires à ceux du septième art. La minutie du découpage, les variations incessantes de l'échelle des plans, le brouillage de la trame linéaire du temps composent un système narratif d'abord difficile d'accès, qui prend progressivement tout son sens au fil de la lecture. Deux de ses oeuvres ont d'ailleurs été portées à l'écran, (avec plus ou moins de bonheur) : From Hell sur Jack l'éventreur, et La ligue des gentlemen extraordinaires. La littérature critique, qui commence d'être abondante sur cet auteur, s'est beaucoup intéressée jusqu'ici à cette narration si particulière. Nous voudrions aborder plutôt un thème qui traverse toutes les oeuvres de Moore, et qui rend largement compte de son univers : la naissance du héros, son passage d'humain lambda au statut de super-humain, de surhomme, un passage qui n'est jamais exempt d'ambiguïtés significatives, et qui constitue toujours un des noeuds dramatiques du récit.

Dans les oeuvres de Moore, ce passage prend à plusieurs reprises la forme d'un processus d'évolution lente de la personnalité, dont l'intensité monte crescendo pour aboutir à un moment de paroxysme, que le terme "d'illumination" résume tout à fait, et qui métamorphose le personnage en un être radicalement nouveau.

Ce principe, Moore le décline selon des formes variées. Une étude comparée de différents personnages permettra peut-être, en les envisageant dans leur globalité et leur évolution, de faire pressentir la richesse de cet univers, ce qui n'est pas aisé tant Moore prend un malin plaisir à brouiller les cartes. Les personnages que nous évoquerons appartiennent à quatre bandes dessinées qui ont contribué à faire connaître Alan Moore en France : V pour Vendetta dont le héros éponyme est simplement désigné sous le sigle éponyme " V " ; Rorschach, justicier psychotique des Watchmen ; le Joker et Batman qu'on ne présente plus, s'affrontant dans une aventure intitulée Souriez ; enfin Jack l'éventreur de From Hell.

Univers parallèles

Commençons par un rapide résumé de ces histoires. V pour Vendetta est une fresque sombre narrant, dans une Angleterre devenue fasciste, les destins croisés de plusieurs individus, dont le principal est V, résistant ou terroriste (selon l'ambivalence habituelle des vocables et des points de vue) en costume. C'est dans cette histoire que le thème de " l'illumination " est tout à fait central. Watchmen , sous-titré Les Gardiens en français est une série de portraits de super- héros, sur fond de prélude à la troisième guerre mondiale, qui est une démythification du genre. Les super-héros, les gardiens y apparaissent réactionnaires, violents et dépressifs, et s'interrogent sans cesse sur le sens de leurs actes. Ces deux aventures sont situées, l'une dans une Angleterre imaginaire, à la fois improbablement futuriste et esthétiquement archaïque, à la façon du totalitarisme du 1984 de George Orwell ; l'autre dans une Amérique étrangement familière, mais comme décalée : une Amérique dans laquelle, au milieu des années cinquante, des super-héros auraient vraiment existé. En réalité des hommes dépourvus de tout pouvoir exceptionnel, mais ayant choisi de faire triompher la justice en intervenant contre le crime, masqués et portant un costume évoquant un quelconque aspect de leur personnalité. Des coupures de journaux, des mémoires et divers documents entrecoupent le récit et accentuent ce sentiment d'assister à une autre histoire de l'Amérique, pas si loufoque au fond, une histoire qui aurait pu avoir lieu, et dans laquelle , d'ailleurs, la guerre froide ressemble à celle qu'ont connu les Etats-Unis, où Kennedy et Nixon font des apparitions, où les Russes envahissent l'Afghanistan. Comme si, hésitant sur un noeud de l'espace-temps, le monde avait pris une autre pente que celle que nous connaissons, pour accoucher d'un monde que nous nous étonnons de reconnaître comme nôtre. Et, à ld'un personnage, tous les autres sont crédibles à leur manière dans leur rôle de héros costumés, ils pourraient avoir été parmi nous, si une mode s'était déclarée chez des jeunes gens bien intentionnés de chasser la pègre en costume bariolé. Seulement humains (à l'inverse des mutants qui peuplaient les comics américains des années cinquante et soixante), ils doutent, vieillissent, finissent par tomber le masque et écrivent leurs souvenirs. Parfois, ils cèdent leurs droits sur un personnage à un admirateur plus jeune, qui prendra la relève, en disant, comme n'importe quel petit artisan : " Place aux jeunes ". Avec moins de distanciation ironique et plus de noirceur, V comme Vendetta évoque aussi une Angleterre parallèle, un de ces chemins que le temps aurait pu prendre sans invraisemblance excessive, une uchronie. Par opposition avec ces deux univers complexes, Souriez, moins ambitieux, se focalise sur la rivalité et la ressemblance de deux personnages, Batman et son adversaire de toujours, le Joker, dont l'album donne une version de la naissance. Comédien raté, ce dernier vit une journée particulièrement atroce qui le métamorphose en psychopathe. From Hell retrace les crimes de Jack l'Eventreur, dans une Angleterre documentée comme étant l'Angleterre historique de la fin du XIXe siècle, en choisissant l'hypothèse du médecin de la reine comme coupable. Tous ces personnages, par delà la diversité des contextes, sont confrontés à l'illumination selon Moore.

Maintenir une lueur dans l'obscurité de notre simple existence " (C. J. Jung, cité dans Watchmen)

L'illumination selon Moore est le résultat d'un processus plus ou moins long, réflexion consciente ou évolution inconsciente, qui aboutit à une prise de conscience. Cette prise de conscience est pour l'auteur celle de l'absence totale de sens, de l'absurdité inhérente au monde et de l'inexistence de Dieu. Cette absence de sens et cet athéisme impliquent logiquement une liberté d'action totale pour l'homme. Etant affranchi de toutes lois, l'individu est libre de choisir le sens qu'il donnera à son existence. La liberté débouche alors sur l'action et, intérêt des histoires de Moore, ses personnages vont faire des choix d'action très différents. Tous ces choix seront cependant jusquauboutistes et violents, ils chercheront à modifier le monde. Une fois entrés dans la logique de leur action propre, les personnages n'en sortent plus et y trouvent leur accomplissement, ou leur échec.

V est le patronyme adopté par un résistant anarchiste à un régime fasciste qui s'est installé en Angleterre à la fin du XXe siècle. Emprisonné dans un camp de concentration, il est soumis à des expériences médicales et, pendant sa détention, évolue vers l'illumination, en prenant conscience que malgré toutes les contraintes exercées sur lui, il reste un homme libre s'il est libre en esprit. Il en tire une grande leçon : fondamentalement l'homme est libre mais il s'est crée lui-même des contraintes, et la liberté reste toujours possible au prix d'une décision de tout son être, fût-elle parfois si difficile à prendre qu'elle implique l'accession à une état de " surhumanité ". V s'évade concrètement du camp et symboliquement des règles humaines, dont le fascisme à la Orwell, décrit dans un style graphique étonnant, n'est qu'une métaphore. Une nuit, sous les grondements d'un ciel d'orage, il fait exploser le camp avec des bombes artisanales, massacre à peu près tous ses gardiens, nu et dépouillé de tout ce qui était son moi d'autrefois et en agissant avec le naturel et l'aisance de celui qui n'hésite pas. Il semble que son illumination lui ait conféré des capacités physiques supérieures à la moyenne, qui font de lui un super-héros.

Il décide de détruire le régime en place et abandonne son identité pour devenir un symbole de la doctrine qu'il choisit : l'anarchie. S'il n'y a pas de lois inhérentes au monde, il y a toutefois nécessité d'un ordre, mais sans contrainte, un " ordre vrai, volontaire " celui de l'anarchie, de son immense aspiration libertaire et de ses paradoxes intrinsèques.

Evey est une jeune fille recueillie par V. Celui-ci en fait son élève et va lui donner une initiation en plusieurs étapes de façon à la conduire vers l'illumination. Le procédé utilisé pour parvenir à ce stade final est d'ailleurs atroce, et Evey le vit dans sa chair mais l'objectif est de la " libérer ". Pour V, il y a une pédagogie de la liberté, dont il s'est donné pour tâche d'être l'instrument. Cette liberté passe notamment par la disparition de la peur de la mort. Etre libre c'est aussi garder son intégrité et assumer ses choix face aux contraintes (et plus encore face aux contraintes des dictatures) même si cela doit signifier la mort. V dit ainsi à Evey: " Ils t'ont donné le choix entre la mort de tes principes et la mort de ton corps [...] et tu étais calme. Essaie de ressentir cette sensation." " J'avais l'impression d'être un ange." répond Evey.

Evey garde cependant son identité propre, même si elle reprend par la suite le masque de V.

Eric Finch est un policier qui cherche à retrouver V. Appliquant la technique de certains profilers, il se met dans la peau de V. Poussant la technique à l'extrême, il se rend au camp de concentration détruit et prend du LSD pour revivre les expériences subies par V. Il trouve lui aussi l'illumination en prenant conscience de sa liberté propre, lui qui a longtemps suivi le régime en aveugle pour se rassurer. " Qui dirige ma vie si ce n'est moi ? " conclut-il. Dans les trois cas, l'illumination a un aspect plutôt positif, même si elle ne fait que tracer un chemin d'incertitude et de doutes, où la liberté devient tout à la fois le moyen et le but.

"Et si tu regardes l'abîme, l'abîme aussi regarde en toi"((Nietzsche, cité dans Watchmen).

Vient ensuite le personnage de Rorschach, et une vision plus sombre de l'illumination. Comme les autres personnages cités ce dernier est un être humain sans pouvoirs surnaturels, ce qui est d'ailleurs le cas de la plupart des personnages de Watchmen. Il est devenu un justicier masqué en réaction à la violence du monde mais il ne connaît pas tout de suite l'illumination. Sa réflexion et ses expériences le font cependant évoluer vers celle-ci.

Confronté à un crime épouvantable, Rorschach connaît enfin l'illumination. A un psychiatre qui tente de le percer à jour, il dit avoir perdu alors son identité humaine pour ne garder que sa personnalité de super-héros. Il s'affranchit des règles humaines et va jusqu'au bout de la logique du justicier en tuant froidement le criminel qu'il recherchait. Il décrit ainsi sa révolution intérieure :

" Me sentais nettoyé. Sentais la noire planète tourner sous mes pieds, savais, du savoir des chats qui hurlent comme des bébés dans la nuit. [...] Nés de l'oubli, engendrant des enfants voués à l'enfer comme nous ; retour à l'oubli. Il n'y a rien d'autre. L'existence est hasard [...]. Ce monde sans gouvernail n'est pas formé de vagues forces métaphysiques. Ce n'est pas Dieu qui tue les enfants. Ni la malchance qui les massacre, ni le destin qui les fait dévorer par les chiens. C'est nous. Rien que nous. [...] Le vide soufflait contre mon coeur, gelant ses illusions, les pulvérisant. Je renaissais alors, libre de gribouiller ma propre marque sur le vide moral de ce monde. Je fus Rorschach ".

Comme V, Rorschach va jusqu'au bout de son action, acquiert des capacités physiques et intellectuelles hors du commun, dopé par le fait qu'il n'hésite pas, car il est persuadé d'agir pour le bien, en vertu d'un partage manichéen des hommes et de leurs actions qui est sa seule croyance. Il décide de créer un ordre nécessaire. Mais sa version du bien et de l'ordre est très différente de celle qui s'incarne dans le personnage précédent. Le processus est le même, mais les choix sont tout à faits différents.

Dans Souriez, la naissance du Joker est le résultat d'une journée atroce subie par un comédien raté. A la fin de cette journée, l'homme, défiguré, abruti par une succession de catastrophes qui ont fait de sa vie un tas de cendres, devient le Joker, se protégeant de la folie par une autre folie. Cependant le Joker " rationalise " cet effondrement mental. C'est parce qu'il a pris conscience du non-sens du monde qu'il est devenu fou. Faisant l'éloge de la folie salvatrice, le Joker de Souriez fait cette constatation : le monde est une vaste blague, comme il le lance à Batman en multipliant les exemples pseudo-historiques : " Savez-vous ce qui est à l'origine de la seconde guerre mondiale ? Une discussion téléphonique sur le nombre de poteaux télégraphiques que l'Allemagne devait ". La solution est de devenir fou et d'aller jusqu'au bout de la folie. Batman, qui fait horreur au Joker par sa résolution à prétendre que le monde a un sens, alors que lui aussi a connu, enfant, une journée atroce qui l'a transformé, a fait un autre choix : celui de continuer à adhérer aux règles du monde, et même de les seconder dans son action de justicier. Pour le Joker, s'il n'y a pas de sens au monde, il n'y a pas non plus de lois ni d'ordre. Le duel est entre deux hommes, mais aussi entre deux démonstrations qui se veulent rigoureuses et tendues vers leurs ultimes implications.

L'antithèse des personnages cités c'est le docteur Gull : Jack l'éventreur dans From Hell. Lui aussi subit une illumination mais, contrairement à V ou à Rorschah, il pense qu'il n'a pas le choix de son action. Chez Gull il y a la croyance en des principes supérieurs, divins, dont il n'est que l'instrument. Moore fait ici faire un virage complet à son concept, où la liberté était jusque là une valeur centrale, qu'on pouvait détourner, mais qui autorisait précisément de tels détournements. Il reste tout de même des éléments similaires. Le tueur va au bout de sa logique, il acquiert de grandes capacités physiques et intellectuelles, presque surnaturelles, et il se sent affranchi de certaines lois, les lois humaines, qui sont inférieures aux lois " divines ".

L'oeuvre de Moore est forte et distille un sentiment d'étrangeté qui laisse longtemps le lecteur songeur ; elle détient une aptitude singulière à dépouiller de sa gangue infantile l'une des grandes mythologies de la culture de masse contemporaine, la figure du super-héros, ou plus radicalement, celle du héros tout court. De cette figure, les livres d'Alan Moore donnent une image réduite à l'essentiel, ils en exhibent la nécessité et les ambiguïtés. Pourtant, il ne s'agit pas d'une de ces sempiternelles "relectures " sarcastique ou burlesque, sur lesquelles il est de bon ton de s'extasier. Au contraire, l'oeuvre d'Alan Moore prend très au sérieux la matière sur laquelle elle travaille, et, à force d'en radicaliser les présupposés et les implications, elle finit par atteindre à la vérité ultime de cette figure du héros, à ses soubassements moraux et quasi métaphysiques. Le thème de l'illumination est un des aspects de cette vérité. En outre, le thème ne cesse de se renouveler d'un album à l'autre, se déployant sans cesse à partir de nouveaux points d'application, les contextes des histoires étant fort différents, comme nous l'indiquions par ailleurs. Le fait de travailler, chaque fois, avec un dessinateur différent contribue aussi à la construction d'une oeuvre solide mais plurielle, exigeante certes, mais récompensant largement son public. Oserons-nous vous souhaiter, à cette lecture, l'illumination qui serait un bel hommage à Alan Moore ?

Watchmen, V comme Vendetta et From hell en version française sont publiés chez Delcourt
Souriez (Comics USA) est distribué en France par Glénat

Lire au collège, n°66, page 41 (11/2003)

Lire au collège - "Une nuit, nu sous les grondements du ciel "