Prix Lire au collège

Tête de moi, Prix Lire au Collège 2003

Vincent Bocquet

Entretien avec Jean-Noël Blanc.

Le Prix Lire au Collège a été décerné en 2003 à Jean-Noël Blanc, pour Tête de moi, un splendide recueil de nouvelles publié chez Gallimard Jeunesse, dans la collection Scripto. Par ce choix nous avons souhaité couronner un ouvrage remarquable qui nous a paru tout particulièrement susceptible de séduire les jeunes lecteurs que sont nos élèves, tout en gagnant aussi les suffrages de leurs professeurs. La rédaction de Lire au Collège a posé quelques questions à Jean-Noël Blanc sur Tête de moi et sur son art d'écrire.

Notice biblio : Tête de moi

Lire au Collège : Tête de moi a été publié dans une collection pour la jeunesse. Pensiez-vous à ce public en particulier lorsque vous écriviez ces textes ?

Jean-Noël Blanc : Pas du tout. Quand j'écris un texte, je pense à la qualité (éventuelle) de l'écriture. Et comme je crois que cette qualité ne dépend pas du type de lecteur, j'écris du mieux possible et c'est tout. Ensuite, ce sont des occasions d'édition qui vont faire que tel ou tel texte va paraître dans telle ou telle collection. Il me semble que cette façon de procéder est honnête pour les lecteurs en général et les adolescents en particulier, parce qu'elle les respecte, en évitant de les prendre pour des gens limités par telle ou telle catégorie d'âge.

LC : Pourquoi avez-vous choisi de consacrer un recueil de nouvelles au sport ?

J.-N. B. : C'est vrai que j'aime bien écrire des textes relatifs au sport. D'abord parce que ce thème donne un dynamisme à l'écriture, à cause de la compétition. Mais aussi parce que, dans le sport, les individus vont au bout d'eux-mêmes. Ils se dépassent. Ils touchent ainsi des frontières que nous n'approchons guère dans la vie quotidienne. Il y a là une force d'émotion que j'essaie de comprendre et de transmettre.

Texte associé : Le Prix Lire au Collège

LC : L'univers du sport ne fait-il pas naturellement signe à la littérature ? On pense à ces expressions imagées qui caractérisent, par exemple, le lexique du cyclisme, un sport qui vous est cher...

J.-N. B. : Je ne crois pas. Je crois au contraire que sport et littérature ne vivent pas un mariage heureux. En règle générale, en France du moins, les sportifs se méfient des écrivains (c'est lié à un machisme encore puissant), et, inversement, les intellectuels trouvent souvent indigne de s'intéresser au sport. Bien entendu, cette règle statistique connaît des exceptions, et de belles exceptions (il faut par exemple lire Fournel, Les Athlètes dans leur tête). Mais globalement elle continue d'exister en tant que règle majoritaire.

LC : Pourquoi votre prédilection pour les formes courtes, et en particulier la nouvelle ?

J.-N. B. : La nouvelle est un plaisir d'écriture. C'est une gourmandise. Parce qu'il ne suffit pas d'écrire bref pour produire une nouvelle : il faut écrire dense. Et l'on peut toujours être plus dense. Donc on n'en a jamais fini d'écrire une nouvelle. On cherche toujours un ajustement plus précis des mots et des paragraphes. Cette recherche transforme chaque nouvelle en défi technique, et c'est cela qui est excitant pour l'esprit. Un nouvelliste a quelque chose d'un bijoutier qui s'amuse.

LC : Pouvez-vous vous expliquer sur cette expression qu'il vous est arrivé d'employer : " J'écris des romans par nouvelles "?

J.-N. B. : L'expression n'est pas belle, mais je n'ai rien trouvé de mieux pour expliquer que j'ai écrit des recueils de nouvelles dont chaque texte peut certes être lu indépendamment des autres, comme toute nouvelle, mais dont tous les textes, dans le jeu de leurs rapports, constitue une sorte de roman éclaté. Il m'est arrivé d'écrire de cette façon la vie d'un homme (Bardane par exemple), celle d'un quartier (Chiens de gouttière), celle d'un hôtel en une seule nuit (Hôtel intérieur nuit) etc. LC :L'humour et le tragique voisinent dans vos textes, et d'un texte à l'autre; lequel de ces registres préférez-vous, dans lequel vous sentez vous réellement vous-même, comme écrivain et comme homme ?

J.-N. B. : Dans les deux en même temps, bien sûr. Rires et larmes composent un plat finalement assez appétissant. La vie est trop triste pour ne pas en rire, n'est-ce pas ?

LC : Quelles influences littéraires vous reconnaissez-vous volontiers ?

J.-N. B. : Beaucoup, parce que j'aime lire, et que je lis pour voir de près " comment c'est fait " (la construction globale, l'alternance des scènes, l'organisation des dialogues, les trouvailles d'expression, la vivacité du rythme, la justesse des descriptions, etc.). Il y a là un plaisir technique qui fait trouver de l'intérêt à une multitude de livres, et dans des genres très divers. Cela dit, j'aime tout particulièrement Jules Renard, Jules Vallès, Dos Passos, Hemingway, Simenon, et plus près de nous McCann, Saumont, Fournel, je ne sais plus qui encore, cent écrivains au bas mot, et là-dedans je ne veux pas oublier Hugo Pratt ou Hergé.

LC : L'une au moins des nouvelles de Tête de moi, celle qui s'intitule " Les trois jours du champion ", qui manifeste un remarquable art du dialogue, semble un hommage à peine masqué à Hemingway. Y a-t-il d'autres textes que vous ayez écrit en pensant consciemment à tel ou tel ?

J.-N. B. : Non, pas d'autres. Mais il est vrai que, pour cette nouvelle-là, j'ai voulu raconter une histoire en ne me servant que de dialogues assortis de quelques descriptions sèches, à la manière des écrivains américains comme Hemingway (mais Faulkner aussi dans ses nouvelles, ou Chandler dans ses romans). Ce n'était pas un exercice de style (écrire " à la manière de "), mais un moyen de m'approprier une technique d'écriture en la mettant en pratique.

LC : Certaines nouvelles de Tête de moi ont-elles pour vous un sens qui ne soit pas seulement littéraire, mais éventuellement moral, voire politique ? "Tête de moi", ou " une histoire triste, n'est-ce pas ? ", ou " Le petit génie de l'est " pourraient en effet autoriser de telles lectures...

J.-N. B. : Libre au lecteur d'interpréter. Moi, je ne peux qu'inventer des histoires avec les matériaux que j'ai dans la tête, c'est-à-dire ma sensibilité, mes goûts, mes penchants, etc. Ces idées passent bien sûr dans ce que j'écris, mais en aucun cas je ne voudrais démontrer quoi que ce soit. Je crains trop la littérature édifiante pour y succomber (allez, une petite méchanceté en passant : ne trouvez-vous pas qu'il y a beaucoup de textes édifiants, moraux, bien pensants, etc., dans la "littérature pour la jeunesse"? et croyez-vous que les bons sentiments fassent nécessairement de la bonne littérature ?).

LC : L'une de vos nouvelles fait un parallèle entre le sport et l'écriture : est-ce pour vous une pirouette littéraire, ou croyez-vous vraiment que les mêmes choses essentielles soient en jeu dans ces deux activités ?

J.-N. B. : Je suis persuadé que certaines qualités sont identiques, ou au moins parallèles. La constance dans le travail, d'abord. L'acharnement, la volonté. Le refus de baisser les bras. Et puis la nécessité du geste (ou du mot) juste. L'obligation d'être simple, parce que rien n'est plus efficace que l'acte (ou la phrase) simple, même si c'est toujours le plus difficile. L'importance de la technique pour permettre une libération du geste. Et l'envie d'aller au bout, voire l'appétit de victoire. Et le sens de l'anticipation. La science des changements de rythme. Et aussi, dans les sports collectifs, le bonheur de jouer avec les autres, de donner des occasions de briller, d'en recevoir, de s'entendre à demi-mot, à demi-geste. L'intelligence du placement. Et la liste n'est pas finie. Je la vérifie et la renouvelle chaque fois que je pars à vélo : quand je grimpe un col, je suis sûr que mon effort n'est pas éloigné de celui que je produis quand j'écris (cela dit, avec l'âge je grimpe de plus en plus lentement, je flambe moins, je calcule plus ; est-ce pareil dans l'écriture ? Il faudra que j'y réfléchisse. Dans la descente d'un col, par exemple, à 70 km/h : voilà qui devrait être bon pour la vivacité d'une pensée, non ?).

Lire au collège, n°66, page 20 (11/2003)

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