Dossier : héros et héroïnes

Héros et anti-héros

Michel Leroux

La célèbre et desséchante proposition de Hobbes dans le Léviathan, selon laquelle " On ne s'occupe naturellement que de soi ", nous rappelle à elle seule que les héros, champions de l'Idéal, de la Veuve et de l'Orphelin, sont, par essence, moralement guindés au-dessus de leurs semblables. Ils courent ainsi le risque de n'être pas viables à long terme, parce qu'on ne circule pas impunément sur des échasses, fussent-elles vertueuses, et qu'il existe une hybris de la grandeur comme de la nullité. Il ne reste en tout cas aux héros soucieux d'échapper à la brièveté de leur destinée, qu'à intégrer à leur personnalité une composante raisonnable de médiocrité humaine. C'est ainsi que les traits de l'anti-héros peuvent contaminer de l'intérieur ceux du héros.

Achille et Ulysse

Le personnage d'Ulysse illustre assez bien ce cas de figure. En survivant largement à son compagnon d'armes Achille, il nous montre en effet qu'il peut être avantageux de ne pas aller jouer les paniers percés en jetant son héroïsme à tous les vents. Le roi d'Ithaque s'en garda bien et notamment à l'occasion de la visite que lui rendirent, selon une tradition postérieure aux chants homériques, Ménélas et Palamède. Venus le recruter pour la Guerre de Troie, ces deux envoyés d'Agamemnon tombèrent sur un simulateur qui avait attelé un âne et un boeuf à sa charrue pour semer des cristaux de sel dans le sable. Une fois sa ruse déjouée, dit la même tradition, Ulysse dut se résigner à les suivre et n'eut rien de plus pressé que d'aller démasquer, à la satisfaction de l'intéressé il est vrai, Achille travesti sous les habits de la rousse Pyrrha, que ses parents morts d'inquiétude l'avaient contraint à revêtir.

Ainsi se dessinent deux figures de héros dont le premier opta, nous dit Homère, " pour une vie brève mais glorieuse ", tandis que le second dut sa longévité à son courage certes, mais aussi à un sens aigu de l'opportunité, voire du coup bas.

Les suggestions du Larousse

Si l'on quitte Hobbes pour un dictionnaire courant, on découvrira que les propositions de l'article "héros" du Larousse encyclopédique, édition de 1979, sont extrêmement suggestives. On y trouve en effet quatre définitions dont la succession évoque plaisamment une importante déflation d'enthousiasme. Les voici : Héros. Nom donné par les Grecs aux demi-dieux ou aux grands hommes divinisés. // Celui qui se distingue par des qualités ou des actions extraordinaires, particulièrement à la guerre. // Principal personnage d'une oeuvre de fiction. // Personne qui tient le rôle principal dans un événement. Si l'on y regarde bien, le passage de la première à la dernière définition dessine un parcours où le héros quitte d'abord l'empyrée pour gagner le domaine de l'extraordinaire, plane ensuite dans la fiction et atterrit enfin dans la réalité où il se trouve désormais dépouillé d'une partie notable de sa dimension.

Achille et nous

En réalité, le ver est dans le fruit. Si grand en effet chez les hommes est le sentiment de la nécessité de la grandeur (sentiment attesté dès les premiers menhirs et relayé par les plus hauts architectes), que la réalisation d'un destin approprié à ces ambitions ne saurait être regardée comme l'affaire de tous. C'est pourquoi le principe de la division du travail, conforme à la naturelle diversité des talents, trouve d'ordinaire à s'employer pour que les rôles de héros, au sens du moins des deux premières définitions du Larousse, ne soient réservés, à temps plein, qu'à une infime minorité. "A temps plein" n'est d'ailleurs ici qu'une façon de parler, puisque le héros achilléen - catégorie où entrent les Roland, les Bayard et leurs nobles avatars - opte précisément pour le placement à risque qui consiste à sacrifier sa vie pour en garantir et prolonger l'éclat.

L'héroï-comique

Mais le bon sens n'est jamais loin, qui vient insinuer le doute sur la validité d'un pareil marché. Et si les héros sont célébrés avec l'éclat d'une juste reconnaissance et portés aux nues au son des trompettes de l'épopée, les composés de lâcheté et de réalisme qui leur survivent, je veux dire nous-mêmes, ne sont pas toujours dupes des péans qu'ils entonnent. Ils ne se hâteraient pas, sinon, de tourner en dérision les grandes figures guerrières dont ils ont diligemment érigé les statues (volontiers quadrupédiques), tressé les lauriers et gonflé les louanges.

De là l'existence du genre héroï-comique que Rabelais, Cervantès, Scarron, Corneille, Offenbach et Halévy, ou encore Céline, pour ne citer qu'eux, ont tour à tour illustré. En riant cependant des matamores et des fiers-à-bras, il y a fort à parier que ce n'est ni aux exploits ni aux sacrifices que nous nous en prenons, mais plutôt à notre admiration elle-même. Qui sait ? Peut-être entrevoyons-nous, sous l'or de nos hyperboles, la monnaie toute verbale au moyen de laquelle nous nous dédouanons de notre médiocrité.

De là aussi, la figure de l'anti-héros guerrier. Mais il nous faut traiter d'abord de ces cas particuliers de l'héroïsme que sont les dieux du stade et les intellectuels.

Héros sportifs et intellectuels

On ne rit pas volontiers, curieusement, de ces surhommes de l'exploit physique que sont les athlètes et auxquels ne correspond aucune figure anti-héroïque. Il fallut un Diogène, au IVe siècle avant J.C., pour doucher l'enthousiasme des supporters de coureurs à pied, en leur demandant perfidement pourquoi ils n'admiraient pas plutôt des lapins. Mais on retient surtout les Odes triomphales où Pindare, un siècle plus tôt, mania le dithyrambe pour célébrer les athlètes vainqueurs aux Jeux Isthmiques ou Olympiques. C'est à croire que nous déléguons plus volontiers la réalisation de nos pulsions héroïques à des conquérants de l'inutile, auxquels nous ne garderions, de ce fait, nulle rancune. L'expansion du dopage n'a pas d'ailleurs changé la donne aujourd'hui, puisque le journal L'Equipe délivre imperturbablement aux amateurs leur ration quotidienne de panégyriques.

Le cas des héros de l'Esprit est plus complexe. La première célébration retentissante d'un Intellectuel figure au début du De rerum natura de Lucrèce (55 av. J.C.) où Epicure, qui a délivré les hommes de la peur des dieux et de la mort, connaît une apothéose digne d'Héraklès. S'il est vrai, cependant, que nous persistons à révérer les grands esprits, il faut reconnaître qu'aucun journal n'appelle le public à une extase cognitive quotidienne. Il existe bel et bien, par contre, dans la figure du Cancre actualisée par celle du Sous-doué, un anti-héros du savoir qui nous permet sans doute d'exorciser on ne sait quel malaise.

Mais puisque nous sommes maintenant sur le terrain des anti-héros, envisageons comme prévu, la variété guerrière de cette catégorie.

Les anti-héros guerriers

L'anti-héros guerrier, très présent dans la littérature universelle, illustre la face la moins éclatante du héros de type odysséen, à savoir le sentiment aigu de l'absurdité face à l'organisation de l'insécurité. A quoi s'ajoute naturellement le désir de sauver sa peau. Sans remonter au Miles gloriosus de Plaute, ancêtre des tranche-montagnes, ou du Capitan de la Commedia del arte, citons, pour mémoire, Candide dans le conte éponyme de Voltaire (1759), Joseph Berta d'Erckmann-Chatrian, à la fois héros et anti-héros du Conscrit de 1813 (1864), ainsi que le mendiant Tellmarch dont Victor Hugo a suavement tracé en 1874, dans son roman Quatre vingt-Treize, un portrait qui s'achève ainsi : "Visiblement il n'avait pas sa raison, il ne s'embusquait derrière aucun buisson, il ne tirait de coup de fusil à personne. De là une certaine crainte autour de lui." (II,6). Mentionnons également Paul Baümer, le sévère narrateur de A l'Ouest, rien de nouveau d'Erich-Maria Remarque (1928) et le Bardamu du Voyage au bout de nuit (1932) découvrant sur le front de 14-18, "perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchaînés (...) que cette imbécillité infernale pouvait continuer indéfiniment". N'oublions, enfin, ni les pantomimes de Charlot soldat (1918) ni la courtoisie déflagratrice que Jaroslav Hasek a prêtée à son Brave soldat Chveïk (1920-1923).

Pour clore le chapitre, il faut encore dire un mot du Panurge de Rabelais, cet autre "homme aux mille tours" dans la version inédite du polytechnicien des farces et attrapes. Il se distingue d'Ulysse en ce qu'il excelle surtout à ruiner le sérieux des "demoiselles sucrées" auxquelles il expédie des poux au moyen de ses sarbacanes, et la contenance des diseurs de messes dont il coud le surplis à la chemise pour que, "se rebrassant" à la fin de l'office, ils montrent "leur callibistris à tout le monde".

La guerre de Panurge n'a, certes, rien de commun avec celle d'Achille ou d'Ulysse. Il est néanmoins aussi bien armé qu'eux, grâce au contenu de ses vingt-six poches que Rabelais célèbre comme Homère le bouclier du roi des Myrmidons. C'est sans illusion, toutefois, que Panurge proclame "ne rien craindre fors le danger", disposition qu'il prouve généreusement en geignant comme un veau pendant toute la célèbre tempête du Quart-Livre.

Quittons maintenant à regret ce personnage fraternel pour envisager, en suivant les suggestions de la troisième entrée du Larousse, les contours du héros réduit à l'état de "principal personnage d'une oeuvre de fiction."

Le personnage principal d'une oeuvre de fiction

Une étude comme celle-ci relevant de la pochade, on ne saurait démêler ici les arcanes d'une évolution psychologique et sociale qui a conduit, dès le dix-septième siècle, le héros littéraire à recentrer peu à peu son idéal sur lui-même. C'est en tout cas le sentiment que donne un personnage comme le Don Juan de Molière, chez qui la réalisation de soi semble primer sur tout le reste. C'est en effet, si l'on s'en tient aux dehors de la fiction, un individu réglant un compte personnel avec l'hypocrisie et le Mystère, qui s'avance, à la fin de la pièce, à la rencontre du Commandeur. Le caractère héroïque de ce personnage reste cependant d'autant plus marqué qu'il est rehaussé par la crédulité et la couardise de son anti-héros Sganarelle, en attendant qu'Adolphe, l'homme qui ne sait pas rompre, vienne lui offrir un siècle et demi plus tard le puissant contraste de son indécision.

La figure de Manon Lescaut illustre, elle aussi, en 1730, cette promotion de soi à laquelle semble désormais se résumer la condition du héros. Sa plus grande vertu, en effet, est moins le service des autres que l'énergie nécessaire à la levée de ses scrupules. Son anti-héros, le chevalier des Grieux, paraît annoncer de son côté, et non sans paradoxe, toute une lignée de héros romantiques, réalistes et naturalistes qui, à l'exception notable des personnages de Stendhal, s'embourbent dans l'échec. Chacun dans son genre, Lucien de Rubempré et Gervaise en fournissent d'assez bons archétypes et, par un nouveau paradoxe, c'est aux anti-héros de ces perdants, le capitaliste triomphant Octave Mouret ou le prince des ténèbres Vautrin, qu'il revient d'assumer à leur place la dimension héroïque.

C'est ainsi que semble se dessiner, au dix-neuvième siècle, une inversion des rôles entre héros et anti-héros.

Il reste maintenant, afin de commenter l'"atterrissage" suggéré par les dernières définitions de notre dictionnaire, à envisager brièvement le héros littéraire d'aujourd'hui.

Le héros littéraire d'aujourd'hui

Faut-il croire que les psychanalysés ont fait une OPA sur le monde de l'édition et qu'un livre n'est le plus souvent aujourd'hui que le sous-produit d'une investigation ombilicale ? On trouve en tout cas, dans la production actuelle, fort peu d'échos de cette énergie présente encore chez Malraux ou Camus où paraissent des êtres résolus à se prononcer hautement.

Mais il faut compter aussi avec les retombées d'une critique littéraire post-jakobsonienne, au nom de laquelle bien des écrivains rougiraient de se montrer "référentiels", c'est-à-dire de prendre parti sur le monde.

Il ne faut pas négliger non plus les effets secondaires d'une pensée structuraliste qui, en évacuant "le sujet", a rejeté, du même coup, les options morales. Qui s'en étonnera ? Dans le silence des valeurs, héros et anti-héros s'évanouissent. Mais ils ne s'évanouissent qu'apparemment, parce qu'un décret théorique ou une mode sont des remparts illusoires contre l'obstination du réel.

C'est pourquoi héros et anti-héros sont aujourd'hui bien vivants. Ils ont trouvé refuge dans la bande dessinée, le roman policier et le roman d'aventures, notamment dans sa version symbolico-médiévo-infantile dont Le seigneur des anneaux et Harry Potter constituent les plus beaux succès. C'est dans ces livres riches en sorciers, licornes, grimoires, lutins, centaures, souterrains, hiboux et pierres philosophales, que de nombreux adultes étanchent à longs traits la soif d'héroïsme que notre époque échoue à satisfaire. On a les héros qu'on peut.

Lire au collège, n°66, page 2 (11/2003)

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