Editorial

Editorial du numéro 66 ("Héros et héroïnes")

Le héros : la riche ambivalence du vocable nous a décidés à lui consacrer un numéro de Lire au Collège. Le héros, c'est cette figure d'exception, dont les actes le font participer à un au-delà de la condition commune, tout en nous laissant pressentir que, si nous le voulions vraiment, si nous étions moins paresseux ou plus éveillés, un peu plus doués (mais à peine...), nous pourrions commencer de lui ressembler. Le héros exerce sa puissance fascinante sur cette part de nous-mêmes qui lui reconnaît une humanité supérieure, mais qui est aussi la nôtre. A l'autre bout de la chaîne, le héros comme personnage principal d'une histoire, l'articulation structurale d'une intrigue. Il s'agit, on l'a compris, d'une variation qui n'est pas seulement sémantique, mais qui rend compte assez largement d'une histoire littéraire millénaire, où les héros d'exception l'ont progressivement cédé, au fil des siècles, à des personnages qui, renouant avec l'humanité ordinaire, celle du lecteur que nous sommes, sont devenus de simples fonctions du récit. A bien y regarder, on admettra sans doute aussi qu'un tel cheminement désacralisant s'appliquant à l'évolution des genres littéraires, depuis l'épopée des origines jusqu'à la chronique de moeurs contemporaine, décrit aussi nos exigences de lecteurs, entre la soif d'aventures extraordinaires de l'enfance et la curiosité avisée de l'âge adulte pour l'objet littéraire. Autant dire que la littérature de jeunesse est un champ privilégié du jeu de ces significations, et l'un des lieux (avec le cinéma et la bande dessinée, sans doute) où héros et héroïnes révèlent avec le plus de contraste la diversité de leurs virtualités.

Du héros, Michel Leroux a brossé un brillant portrait en mouvement, montrant comment, très vite, la figure hiératique avait été bousculée par son double farcesque, Achille par Ulysse, Don Quichotte par Sancho Pança et Dom Juan par Sganarelle, le bouffon contaminant progressivement de ses miasmes insidieux les altitudes de son Autre sublime. Anne Gorlier s'est plutôt attachée à décrire les ressorts de l'identification qui nous font aimer des héroïnes ordinaires, celles de Louise Rennison et de Malika Ferdjoukh, dont l'humanité, précisément, rencontre notre quotidien. Virginie Colombel a construit une belle séquence sur l'héroïsme intemporel, de Thésée à Harry Potter. Et Jérôme Briaud s'est saisi de l'occasion que lui donnait notre rubrique Mass medium, pour évoquer une oeuvre multiple et polysémique, qui constitue à bien des égards une archéologie du genre héroïque.

Outre nos rubriques habituelles, la chronique d'Albert Chesneau et nos notes de lecture, nous sommes très heureux d'offrir à nos lecteurs, à l'occasion du Prix Lire au Collège 2003, un entretien avec Jean-Noël Blanc, l'auteur de Tête de moi. Un texte auquel nous avons décerné le Prix 2003 en nous réjouissant autant du plaisir qu'il donnerait aux collégiens que de celui qu'éprouveraient leurs enseignants. Ce n'est pas si fréquent.

Lire au collège, n°66, page 1 (11/2003)

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