Utiliser les réseaux sociaux en cours de latin pour une éducation aux médias

Dans la mesure où l'éducation aux médias vise à faire réfléchir les élèves et futurs citoyens sur les supports utilisés pour créer, diffuser, commenter toutes formes de discours, donc pour communiquer, il est évident que les LCA y contribuent de façon privilégiée(1). C'est ainsi, d'une part, que, des murs des esclaves de Delphes, aux volumen et codex, jusqu'aux enluminures du Moyen Âge, le bouleversement induit par les formats numériques vient s'inscrire dans une longue histoire des supports. Les programmes, d'autre part, invitent à créer des situations réelles de lectures : on songe bien sûr aux graffitis des murs de Pompéi ou à telles stèles funéraires. Comment dès lors concilier l'apprentissage d'une langue et la découverte d'une culture qui fut orale puis écrite sur pierre ou papyrus avec les pratiques de nos élèves qui se présentent en classe avec un appareil mobile dans la poche leur permettant de communiquer sans cesse ? L'idée qui a sous-tendu les expérimentations de réseaux sociaux, et plus largement du Web, en classe de latin était de profiter de cette appétence à communiquer sur supports mobiles pour démontrer comme l'enseignement du latin, loin d'être une discipline poussiéreuse des temps antiques, peut avoir à faire avec notre monde numérique actuel dans lequel la construction et la circulation du savoir et des apprentissages sont profondément modifiées.

Ces modifications et bouleversements viennent notamment de la dimension sociale, ce que l'on appelle communément le Web2.0, c'est-à-dire la possibilité donnée à tout individu surfant de s'exprimer, partager, commenter. Cette prise de parole continue a été le point central de l'expérimentation de réseaux sociaux. On a proposé aux élèves d'utiliser Twitter avec plusieurs objectifs : rencontrer sur ce réseau nombre de professeurs de latin et de grec francophones, hispanophones et anglophones surtout, mais aussi de suivre l'actualité diffusée par des sites de bibliothèques universitaires, enfin de dialoguer avec des privati, de simples particuliers, qui manifestent pour cet héritage culturel une passion assez grande pour créer un compte dédié (on trouve des comptes fictifs d'empereurs romains notamment).

Cette année-là, Les Bucoliques de Virgile étaient au programme, or cette oeuvre présentait l'occasion d'étudier l'histoire des supports, dans quelles conditions elle avait été écrite puis composée puis conservée et comment elle l'était à présent.

Par exemple, on a proposé de faire la traduction d'un passage des Bucoliques en s'aidant du fil Twitter pour interagir entre élèves mais aussi avec des internautes extérieurs à la classe, sous l'oeil bien sûr du professeur. Il s'agissait de faire travailler les élèves comme ils auront l'occasion de le faire dans le Supérieur, c'est-à-dire de confronter leurs idées et points de vue avec des pairs mais aussi avec des autorités ; d'utiliser le Web non pour y copier-coller une traduction universitaire aisément accessible sur la toile, mais pour travailler en commun et, toujours, cultiver son esprit critique pour ne pas recevoir telle quelle telle traduction proposée mais de la confronter à sa propre réflexion sur le sens de telle phrase.

Autre activité proposée, qui consista cette fois à constituer un dossier de ressources pour un exposé sur l'oeuvre de Virgile, en demandant sur le réseau social aides et avis. Encore une fois, il s'agissait à la fois de se rendre compte de la profusion des ressources sur les littératures latines et grecques, d'apprendre à travailler à partir de ces ressources pour en faire un travail personnel et d'apprendre à collaborer avec les élèves du groupe de latin (ils ont ainsi fait leurs recherches propres et au hasard des trouvailles, signalé des liens aux autres élèves, liens qui une fois tweetés ont été repris par les internautes et relayés). Pourquoi faire cela sur le Web et non dans un espace dédié ? On a voulu faire pratiquer des usages scolaires (exposés, recherches, traductions) dans une dimension réflexive dans cet espace numérique qu'est la Toile, qui est tissée non seulement par des acteurs économiques et politiques mais aussi (surtout ?) par les internautes, espace, qui plus est, largement investi par les sciences sociales : les universités et écoles ont non seulement des sites mais leurs professeurs ont de plus en plus des carnets de recherches sous la forme de blogs (on songe à la plate-forme "Hypothèses").

Il s'est donc agi d'inscrire le cours de latin dans une histoire de l'écriture, sa création comme sa diffusion, qui non seulement est au coeur de sa discipline mais aussi au coeur du monde dans lequel évoluent nos élèves en tant qu'individus mais aussi futurs étudiants et citoyens qui auront à étudier et à pratiquer ces conversations numériques.

Sitographie

Lire au collège, n°94 (11/2013)

Lire au collège - Utiliser les réseaux sociaux en cours de latin pour une éducation aux médias