Notes de lecture

Enseigner la souffrance et la mort avec " C'était la guerre des tranchées " de Jacques Tardi.
Vincent Marie.
Scéren / CRDP Poitou-Charentes (collection La BD de case en classe), 2009

La guerre de 14-18 est une matrice du XXe siècle. Pour aborder sa complexité et approcher son histoire, le recours aux albums de Jacques Tardi, très documentés, est une bonne piste. Le projet de Vincent Marie dans cet ouvrage est le suivant : " inscrire l'oeuvre de Tardi dans une interrogation sur la visibilité et la lisibilité de la Grande Guerre auprès d'un public adolescent et de fait montrer aux élèves en quoi cette bande dessinée contribue à participer à la construction du champ discursif culturel sur les mémoires de la Grande Guerre. "

L'ouvrage est organisé en trois chapitres qui sont autant d'axes pour aborder l'album de Tardi. L'auteur s'intéresse d'abord au problème de la représentation : comment, pourquoi montrer la guerre en images ? Cette entrée esthétique et artistique consiste à définir l'esthétique tardienne, à rechercher ensuite quelles en sont les influences artistiques (peinture, photographie et cinéma) et pour finir à essayer de définir à partir d'elles une généalogie de l'imagerie de la Grande Guerre. On est dans une logique d'études comparées avec des documents iconographiques et littéraires dont l'auteur fournit quelques exemples, auxquels il faudrait ajouter, me semble-t-il, des reproductions de journaux de l'époque. L'auteur propose de mettre en place avec les élèves une étude de cas sur le traitement cinématographique d'un assaut d'une tranchée ennemie ou des travaux de groupe sur la manière de montrer une guerre moderne chez Tardi (décorum des ruines, industrialisation de la mort, humanité broyée par la guerre, guerre mondiale, engagement total des sociétés).

Le deuxième chapitre est consacré à la " coloration " historique du récit. Même si la bande dessinée de Tardi n'est pas un ouvrage historique, son choix de retracer des micro-histoires à partir d'une solide documentation lui permet de nous plonger dans l'intimité des soldats tout en inscrivant son récit dans la réalité historique. Vincent Marie donne les pistes pour une étude transversale de C'était la guerre des tranchées : repérage des dates, des espaces, des thèmes abordés. Les études de cas consistent en la recherche de la présence de l'eau dans l'univers quotidien des soldats et dans l'histoire du couple Bouvreuil, bel exemple du regard compassionnel empreint de désespoir que Tardi porte sur la guerre.

Pour finir, l'auteur aborde le problème de la mémoire et de l'histoire : il s'agit de rechercher quelles sont les différentes strates mémorielles présentes dans les planches de cette bande dessinée, de réfléchir sur la notion de témoin, sur les rapports entre temps et récit, entre mémoire et oubli ou encore entre vérité et subjectivité. Tardi mélange les citations de la propagande officielle et la réalité atroce des souffrances vécues par les poilus et notamment par son grand-père, s'inspire du travail d'Otto Dix dans une logique pacifiste et crée une oeuvre originale grâce à cette imbrication de plusieurs mémoires. La comparaison avec l'utilisation propagandiste des personnages de Bécassine ou des Pieds nickelés permet de souligner combien les contextes de création et de réception d'une oeuvre sont essentiels dans la construction d'une mémoire iconographique de la guerre de 14-18.

Une abondante bibliographie, des extraits de réflexions d'historien et un abécédaire de la guerre des tranchées complètent très utilement cette étude documentée qui donne toute sa place de médiation culturelle à la bande dessinée.

Daniel Salles.

Lire au collège, n°83 (03/2010)

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