Notes de lecture

Je mourrai pas gibier
Alfred.
Delcourt, 2009

Après Pourquoi j'ai tué Pierre ?, l'auteur de bande-dessinée Alfred s'est lancé dans l'adaptation d'un roman " coup de poing ", Je mourrai pas gibier de Guillaume Guéraud. Déjà, lors de sa sortie en février 2006, les débats avaient été vifs : doit-on mettre entre toutes les mains un roman qui évoque le coup de folie meurtrier d'un adolescent ? L'adaptation, fidèle au texte original, retrace en effet le parcours de Martial, dans un village où les querelles de clocher se cristallisent autour du profil professionnel. Ici, on a que deux possibilités : on travaille à la scierie ou dans les vignes. Martial s'y refuse et part à l'internat étudier la mécanique. Quand il revient les weekends, c'est pour assister, impuissant, à la violence gratuite et méchante de son frère envers "l'idiot du village". Le jour du mariage de son frère, Martial tire dans la foule, tuant plusieurs membres de sa famille, avant de se jeter par la fenêtre.

L'adaptation d'Alfred est remarquable. L'enfermement, le mal-être, le contexte social étouffant du village de Mortagne sont parfaitement traduits. L'incapacité de l'adolescent à communiquer, sa confusion, est mise en scène avec talent, à l'image de la couverture qui le montre fusil en main, assailli d'images, de personnages ; autant d'ingrédients qui rendent l'issue tragique inéluctable et qui dans le dessin d'Alfred, habitent véritablement Martial. Au centre du récit, une pleine page nous montre le personnage principal, assis sur un tabouret : il "rumine", il interroge tous ces visages, toutes ces vies "petites"; et le verbe "ruminer", présent huit fois dans la page, se transforme peu à peu en un gribouillis illisible, donnant une sensation définitive d'enfermement. Le huit-clos sordide inventé par Guéraud s'exprime ici grâce à une palette de couleur restreinte, grise, sombre ; les décors sont réduits à leur plus simple expression, souvent en aplats de couleurs. Car ce qui compte ici, c'est la psychologie des personnages, qui évoluent dans un monde violent, sans perspective. Les traits des personnages sont flous, excessifs. Alfred fait le choix du noir et blanc et d'un cadrage décentré pour les différents meurtres qui ponctuent la scène finale. Mise en exergue ou mise à distance ? Dans les deux cas, cette bande-dessinée permet d'évoquer le mal-être adolescent qui, malheureusement, ne s'exprime pas uniquement dans la fiction, comme nous le rappelle la récente fusillade au lycée de Winenden en Allemagne.

Perrine Devevey.

Lire au collège, n°83 (03/2010)

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