Notes de lecture

Le goût du chlore
Bastien Vivès.
Casterman (série KSTR), 2008

Un adolescent -dont on ne saura pas grand-chose de plus- se rend chaque mercredi à la piscine sur la recommandation expresse de son kinésithérapeute. Il doit avant toute chose soigner une scoliose qui le fait souffrir : tension, apaisement, nous voici - lecteurs - replongés dans un univers que chacun connaît ou a connu, un univers parallèle, comme hors du monde, avec ses codes, ses rituels, ses angoisses propres [comment va-t-on me voir si je nage le dos crawlé ? Comment trouver le bon rythme, améliorer son endurance ?]. Pédiluve, bonnet, douche, disgrâce des corps, mouvements désordonnés. Le "héros" très ordinaire de cette histoire apprend à maîtriser ce monde artificiel au goût de chlore, à trouver son souffle au milieu de l'étendue bleu vert pâle jusqu'à s'y mouvoir avec une certaine aisance, lui l'adolescent trop vite grandi, encore entre deux eaux, encore entre deux âges - entre l'état d'enfance et l'âge adulte. Il est aidé en cela par les conseils d'une jeune fille sûre d'elle, et une relation patiemment se construit, faite de détails et de plus de silences que les quelques mots échangés. Elle, l'initiatrice, lui apprend à s'économiser ; lui, à l'écoute, dans l'attente, désireux d'un désir indéfini, désireux de mieux faire, de coordonner ses mouvements jusqu'à évoluer avec une sorte de grâce. Un "bonheur" naissant aussitôt menacé par l'irruption de l'inévitable copain dragueur, mais qu'importe, de la maladresse initiale, les personnages évoluent vers une forme d'harmonie, et ce en dépit de la modestie de leurs échanges, de la modestie et de la réserve - osons le mot - de cette jeune fille qui transmet avec modestie ce qu'elle a appris alors qu'elle était peut-être ce qu'il est convenu d'appeler une "championne". Tandis que lui reste tenaillé par les défis qu'il se lance, comme celui toujours présent de se dépasser, de nager toute une longueur sous l'eau, de devenir l'autre lui-même qu'il est en train de s'extraire de son corps d'enfant. Peut-on rêver plus belle métaphore pour ce passage en beauté vers l'âge adulte ? Ce récit d'initiation se révèle, dans sa discrétion, magnifique de pudeur et d'émotion. La fin ouverte, on pourra alors la trouver trop ouverte, justement, on aurait aimé une fin heureuse, apaisée. Tension, apaisement. Voici qu'à la faveur d'une immersion, ce qu'elle ne peut ou n'ose lui dire en surface, voici qu'elle le lui dit. Déclaration muette, ar-ti-cu-lée avec le plus grand soin, presque lettre à lettre, mais qui reste muette. On pense inévitablement un bref instant à Lost in translation, le beau film de Sofia Coppola. Lost in the water. Que lui a-t-elle dit ? Il n'a pas "capté". Elle lui promet quand même de lui dire, prochainement, et de vive voix. Il ne la reverra jamais. On aimerait qu'elle lui ait dit "Je t'aime", mais ça ne colle pas Toujours un problème de mouvements. Sous l'eau, on se comprend mal, quand bien même on crierait. Mouvements des lèvres, des bras, des jambes. Mouvements du coeur. J'en suis pour ma part arrivé à lire sur ses lèvres à elle un "Ti-a-m-o" dont j'aimerais qu'il fût vrai. Mais chi lo sa ?

Une fin un peu sèche, c'est un comble, qui laisse en effet ce goût un peu acre, cette légère brûlure au fond de la gorge. Ça passe mal. On est à deux doigts de boire la tasse, de se noyer dans ses propres sentiments. Le fantasme de l'impossible adieu : on ne comprend pas, on ne capte pas. Jeu d'ondes. Ces jeunes adolescents font des longueurs au long d'un récit qui n'en comporte pas. Juste, pour terminer, éprouve-t-on une légère langueur, à la fois délicieuse et triste, un peu déprimante quand même, avec cette fin, disais-je, qui nous laisse sur la rive, ou au bord de l'eau du grand bassin, plus vieux sans doute, plus expérimenté, car marqué à jamais par cette étrange expérience. On ne perdra plus pied. (3e)

Robert Briatte.

Lire au collège, n°82 (05/2009)

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