Notes de lecture

Mon amour Kalachnikov
Sylvie Deshors.
Éditions du Rouergue (collection doAdo Noir), 2008

Agathe est une jeune fille métisse et, bien que française, son physique rappelle clairement ses origines chinoises. Étudiante en histoire, elle vient d'emménager à Lyon. Elle fait du baby-sitting le soir. Un matin, elle est convoquée par la police. Le père du bébé qu'elle gardait hier est mort assassiné, au moment où elle partait.

Comme l'indique le nom de la collection -doAdo Noir -, ce roman de Sylvie Deshors est un véritable roman noir destiné aux adolescents. Comment est-ce possible ? Sexe, violence, drogue et bas fonds dépeints dans un livre pour la jeunesse ? En douceur, et sans choquer ? Oui, cela s'avère tout à fait possible. Le sexe, par exemple, s'appelle ici amour. Les étreintes sont des souvenirs doux, forts "J'aime sa force retenue, le poids dense de son corps magnifique...Sa douceur...Ses gestes envers moi quand nous faisons l'amour" (p.95), "... souvent elle joue à les étirer entre ses doigts, y promène sa langue. Bouche sèche. Je hennis cheval fou, pur sang lâché dans un torrent. Tumulte. Mon grain de riz fait monter la température" (p.30) et poétiques "Mon amoureux dont les caresses me portent au bout de la nuit (p.117)". Pour autant, leur vie de couple n'est pas toute rose et leur relation est complexe (p. 110). Quant à la violence des actes :- Agathe casse les rétros de toutes les Scénic qu'elle croise (p.114)- elle trouve des explications. En l'occurrence, elle agit ainsi pour se venger d'une agression qu'elle a subie. Mais son nom de famille est Gentil (p.133), et le prénom de sa meilleure amie Lucia-Paz. En fait, et c'est ce qui sauve le roman de la noirceur totale sur ce plan, cette violence est nommée, identifiée et par la même occasion dénoncée : "Effacer toute cette violence" p. 193.

Sylvie Deshors, c'est aussi une écriture. Elle pose des jalons et glisse dans le récit des hasards qui n'en sont pas. Dans la salle d'attente d'un avocat, Agathe tombe sur un article du Comité Contre l'Esclavage Moderne (CCEM) (p.152), et cette lecture n'est pas sans lien avec la suite de son aventure (p. 196).

Sylvie Deshors introduit dans le cours de son texte assonances et allitérations "... ici aussi, les branches sont blanches de givre" (p.170). Elle mélange astucieusement passé et présent (p.154) pour rendre compte de l'absence d'Agathe, absence qui s'explique par le fait qu'elle est vraiment préoccupée - ce que l'on peut comprendre. Elle laisse entendre certaines questions auxquelles elle ne répond que cent pages plus loin, par un simple clin d'oeil. Par exemple, Gilan écrit et chante ses textes. Depuis le début du roman, les premières paroles de Mon amour Kalachnikov rythment le récit comme un refrain, comme un oracle. Mais est-ce Gilan qui les écrit ? La réponse se trouve page 168 "Ce mec Martin Angor, il assure avec son texte. Pourquoi j'ai pas eu l'idée de l'écrire moi-même ?". Avec tout cela, difficile de croire que l'anecdote de la bavure policière (pp.183 -186) est innocente. Le roman noir est ancré dans un présent qui parle au lecteur. Ici, le vocabulaire en témoigne, la FNAC ou les téléphones portables. Mais là encore, Sylvie Deshors use de toute sa finesse pour ne pas plaquer cette réalité et évite avec brio le risque démagogique du "parler jeune". Comme dans tout roman noir, la ville tient une place primordiale. Mon amour Kalachnikov se déroule à Lyon et donne des envies de tourisme littéraire. Tout y passe, les traboules, la Croix-Rousse, la Place des Terreaux, Fourvière, le Parc de la Tête d'or, etc.... Mon amour Kalachnikov est un roman noir mais je ne crois pas qu'il donnera des cauchemars à ses lecteurs, comme par exemple Roald Dahl en donne à Agathe avec ses histoires de meurtres à coup de gigot ... (3e- lecteurs vraiment confirmés)

Chloé Prieto.

Lire au collège, n°82 (05/2009)

Lire au collège - Mon amour Kalachnikov