Notes de lecture

La Nuit du visiteur
Benoît Jacques.
Benoît Jacques Books, 2008

Le titre de l'album fait penser immédiatement au chef-d'oeuvre de Charles Laughton, La Nuit du chasseur, unique réalisation signée par l'acteur où l'inquiétant Robert Mitchum mène la vie dure à deux enfants en fuite. Ici, point de fuyard, une situation vraiment statique bien au contraire : le grand méchant loup essaie de pénétrer chez la Mère Grand et s'évertue à lui faire ouvrir une porte qui restera désespérément fermée. Benoît Jacques joue sur tous les codes du conte, pour les subvertir évidemment : la grand-mère use et abuse de sa surdité comme d'une arme de destruction massive. Elle louvoie, répond à côté, lui fait répéter, mais elle n'ouvrira jamais cette fichue porte, le garde-manger restera inaccessible. L'ouvrage commence sur le ton du conte, introduction un peu précieuse qui amène de belle manière un jeu très tonique sur les rimes, très amusantes à défaut d'être riches : on rit en effet - comique de répétition - à voir l'exaspération grandissante du loup qui se traduit alors dans la typographie. La comptine d'abord se fait jeu oulipien (pensons à La Cantatrice sauve, variations infernales sur le seul nom de Montserrat Caballé publiées jadis dans la Bibliothèque oulipienne), pour laisser place ou presque à un réjouissant délire graphique : le "bruit" des lettres blanches va envahir par paliers le fond noir de la nuit et de la page - la mère-grand restant elle au fond de son lit et de sa chambre claire. Cette invasion typographique s'accompagne jusqu'à l'absurde d'un dessin où défile le bestiaire de nos peurs enfantines, de la Bête du Gévaudan à Godzilla. Voilà notre loup près du but, enfin : la porte va s'ouvrir, contre toute attente. Oui, à condition que le loup se souvienne de la formule magique bien connue. "Tire la ciboulette, et la crépinette cuira". Effet comique - de répétition et d'invention encore - garanti : la bobinette ne cherra pas. Il aurait pourtant suffi au loup de disposer de la clef (la clef de l'énigme, la clef de la porte) que le Petit Chaperon rouge trouvera très prosaïquement sous un paillasson passablement fatigué à force d'avoir été piétiné par un loup désespéré. Une grande réussite graphique, dans une technique originale, la linogravure . Désormais moins usitée, on retrouve ici cette technique avec curiosité : l'auteur en use également dans son désopilant Je te tiens, comme il use de l'eau-forte pour le très beau Scandale au château suisse. Réussite graphique et poétique, donc, couronnée fort justement l'an dernier par le Baobab du Salon de Montreuil - un arbre bien accueillant pour une toute petite fille cachée dans la forêt des contes.

Robert Briatte.

Lire au collège, n°82 (05/2009)

Lire au collège - La Nuit du visiteur