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La Culture des problèmes publics. L'alcool au volant : la production d'un ordre symbolique
Joseph Gusfield Traduction et postface de Daniel Cefaï.
Paris, Economica, coll. " Études sociologiques ", 2009, 350 pages
ISBN : 978-2-7178-5610-1

En étudiant le cas des accidents automobiles dus à l'alcool, Joseph Gusfield montre à travers cet ouvrage - plutôt destiné aux étudiants du supérieur car relativement difficile d'accès - que l'émergence de ce problème public, dans les années 1970 aux États-Unis, procède d'une construction sociohistorique. La longue mais pertinente postface de Daniel Cefaï resitue l'ouvrage dans la filiation de ses différents héritages de pensée.

" L'alcool au volant tue " : l'ambitieux projet de J. Gusfield est de montrer qu'une telle affirmation, derrière son évident effet-choc de campagne de sécurité routière, est en fait issue d'une construction socio-historique ! Celle-ci fait de questions initialement privées, que ce soit la consommation d'alcool ou la conduite d'une automobile, un problème public : on peut définir celui-ci comme un problème social visible depuis l'espace public (se distinguant ainsi de problèmes sociaux qui restent d'ordre seulement privé), que des acteurs pensent pouvoir résoudre ou atténuer, et qui fait l'objet d'un jugement moral. Il se constitue donc comme un enjeu de luttes culturelles et symboliques, que ce soit pour sa représentation ou en ce qui concerne les acteurs chargés de le prendre en charge (privés et/ou publics).

Mais les termes dans lesquels s'énonce un problème public varient selon les contextes nationaux, comme l'illustre le fait que les expressions françaises de " sécurité routière " ou d' " accident " n'ont pas d'équivalents exacts en anglais américain.

En l'occurrence, l'auteur montre d'abord que, dans le cas américain, l'assimilation du " conducteur-buveur " à un individu dangereux s'est opérée sur la base de fictions telles que l'utilisation abusive de chiffres (" dix millions d'Américains sont alcooliques ", la mesure approximative de l'alcoolémie sanguine) ou de mises en équivalence douteuses, qui sont nécessaires pour susciter une prise de conscience publique. L'auteur ne vise pas à démonter en tant que telles des perceptions publiques solidement ancrées, mais plutôt à montrer que ces fictions sont nécessaires pour que se constitue un problème public.

Dans le quatrième chapitre, écrit comme une pièce de théâtre, Gusfield fait une analyse relevée de la façon dont la science se prête à un tel usage erroné de ses données.

Il montre comment le droit a également participé à cette concentration de la responsabilité civile sur le " conducteur-buveur ", qui a focalisé l'attention aux dépens d'autres données du problème (de l'état des routes jusqu'aux autres moyens de transport potentiels...).

Certains lecteurs critiqueront cette déconstruction méthodique d'un problème public si tragique, d'autres y verront au contraire une confirmation de la thèse de l'auteur, à savoir que l'importance d'un problème public résulte fondamentalement d'une représentation sociale et culturelle.

Joseph Gusfield a été formé à l'interactionnisme symbolique de la seconde école de Chicago par Herbert Blumer et Everett Hughes (tout comme son ami Erving Goffman ou Howard Becker) - d'où peut-être son intérêt pour la déviance - et après une dizaine d'années d'enquête, à une très forte rigueur pour articuler matériaux empiriques et concepts analytiques, ces derniers empruntant souvent à la littérature.

Pierre Blavier, élève de l'ENS de Cachan (94).

Idées, n°158, page 77 (12/2009)

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