Dossier : Les frontières du travail

Les surveillants de prison : marges du travail, travail sur les marges

Guillaume Malochet, maître de conférences en sociologie au Conservatoire national des arts et métiers (Lise-CNRS)

On peut considérer qu'il existe trois façons de définir et d'analyser le travail : par ses institutions, par ses modes d'organisation et par les expériences de ceux qui le réalisent. En effet, le travail est encadré par des institutions juridiques et administratives, régulé par des principes organisationnels concrets et réalisé par des individus qui vivent cette expérience de façons diverses. Pour chacune de ces dimensions, il est possible de mettre en évidence les frontières entre travail et non-travail et les marges de manoeuvre qui en résultent pour les individus. C'est ce que montre cet article à partir de l'exemple des surveillants de prison.

On sait généralement peu de choses sur les surveil-lants de prison et leur travail. Comment leurs missions sont-elles définies par l'institution carcérale ? Les frontières de leur travail sont-elles bien circonscrites ou apparaissent-elles, au contraire, mouvantes, selon le contexte organisationnel dans lequel les surveillants interviennent en détention ? Observe-t-on des divergences d'appréciation et de comportement selon les individus et leurs trajectoires personnelles ? Telles sont les interrogations auxquelles cet article propose de répondre. Comme on le voit, ce sont en fait trois pistes complémentaires qui seront empruntées au fil des pages qui vont suivre : ce que dit l'institution carcérale sur le métier et l'activité des personnels pénitentiaires ; ce que l'organisation concrète du travail en détention permet et légitime comme posture professionnelle ; ce que les surveillants eux-mêmes, pris dans leurs singularités subjectives, conçoivent comme relevant ou non de leur travail.

Le travail encadré par l'institution

Le travail peut s'analyser, en premier lieu, à la lumière des institutions juridico-administratives et professionnelles qui l'encadrent. On songe en l'occurrence au cadre juridique, aux instances administratives et au système de relations professionnelles qui concourent à inscrire le travail dans des règles particulières à un secteur, à lui donner des représentants légitimes, à l'instituer au sens propre. Nous ne développerons pas cette perspective dans le détail car elle mériterait à elle seule un article entier. On se contentera donc d'examiner la manière dont l'administration pénitentiaire définit le travail des surveillants de prison (et donc aussi ce qu'il n'est pas). Ce faisant, un point central apparaîtra : la variabilité historique des définitions institutionnelles de cette activité. Loin d'être immuables, les frontières entre travail et non-travail se déplacent en fonction d'enjeux propres à l'administration pénitentiaire, qui n'ont pas toujours à voir avec la vie des détenus.

Prenons l'illustration sans doute la plus emblématique. Aux termes de la loi1, une double mission incombe au service public pénitentiaire et à ses agents, au premier rang desquels les personnels de surveillance. Aux exigences classiques en termes de garde et de sécurité s'ajoute en effet, depuis une vingtaine d'années, la contribution à la réinsertion des personnes détenues. Si elles constituent les deux piliers des politiques pénitentiaires, la sécurité et la réinsertion n'en apparaissent pas moins antagonistes. Quand l'une domine, l'autre se trouve en retrait. C'est ce qu'enseigne un bref regard rétrospectif. Après la Seconde Guerre mondiale, les travaux de la " commission Amor " (du nom du directeur général des services pénitentiaires de l'époque, Paul Amor) initient une série de réformes visant à placer la réinsertion et la lutte contre la récidive au centre du dispositif pénal. Pour ne citer que deux mesures, datant toutes deux

Texte associé : Qui sont les surveillants de prison ?

de 1958, retenons la création de la fonction de juge de l'application des peines et la mise en place des premières structures de milieu ouvert au sein de l'administration pénitentiaire, les comités de probation et d'aide aux libérés. Dès le début des années 1960, à mesure que le nombre de détenus augmente, les préoccupations sécuritaires reprennent le dessus. Le durcissement du régime de détention culmine avec une succession d'émeutes dans les années 1970. L'accent est alors mis, une nouvelle fois, sur l'humanisation (notamment via la reconnaissance du statut de citoyen pour les détenus en 1975) et la réinsertion (par l'inscription de cette mission dans la loi). Néanmoins, comme le rappelait le directeur de l'administration pénitentiaire devant le Conseil économique et social en février 2005 :

" Ce qui frappait encore jusqu'il y a peu de temps encore, c'était qu'il n'existait aucun texte à caractère général affirmant que la sanction pénale avait, en droit français, pour fonction essentielle la resocialisation du délinquant ".

Le nouvel article 707 du Code de procédure pénale prévoit certes désormais que " l'exécution des peines favorise, dans le respect des intérêts de la société et des droits des victimes, l'insertion ou la réinsertion des condamnés ainsi que la prévention de la récidive. (...) L'individualisation des peines doit, chaque fois que cela est possible, permettre le retour progressif du condamné à la liberté et éviter une remise en liberté sans aucune forme de suivi judiciaire ". Mais plusieurs éléments indiquent actuellement la portée toute relative de la mission de réinsertion dans les établissements pénitentiaires. Deux rapports récents s'en font d'ailleurs l'écho, en soulignant la faiblesse des moyens budgétaires alloués à cette mission, la poursuite d'une politique de construction d'établissements qui s'inscrit dans une logique de répression de la délinquance plutôt que dans une volonté d'amélioration des conditions de détention, la création de postes non pourvus en détention ou encore les conséquences de la réforme statutaire des personnels de surveillance sur le renforcement de leur fonction de sécurité[2][3].

Cette oscillation institutionnelle entre sécurité et réinsertion se retrouve notamment dans les dispositifs de formation initiale destinés aux surveillants. Située depuis le milieu des années soixante à Fleury-Mérogis, à proximité de la maison d'arrêt, l'ÉNAP a été délocalisée à Agen en 2000. Cette installation en province, sur un campus universitaire ouvert, a marqué une rupture. Présentée comme un " laboratoire social et scientifique susceptible d'anticiper et de préparer l'évolution du monde pénitentiaire ", la nouvelle école s'inscrit alors de plain-pied dans la politique de modernisation engagée par l'administration pénitentiaire. Former pour moderniser, telle est bien l'ambition affichée. Les recrutements massifs de surveillants à partir des années 2000 contribuent à légitimer cette politique de professionnalisation au service de l'humanisation des détentions. Les contenus de formation sont adaptés pour favoriser une meilleure connaissance des publics pris en charge. L'accent y est ainsi mis sur les enseignements de droit et de sciences humaines. En parallèle, l'école recrute des universitaires pour mettre la recherche au service de la formation. Des partenariats avec les universités voisines sont également mis en place afin de proposer des cursus complémentaires (un DESS intitulé " Droit de l'exécution des peines et droits de l'homme " est créé dès 2000).

Toutefois, les projets initiaux liant l'évolution des modes de transmission des savoirs à la réforme de l'institution ont bien vite cédé la place à d'autres impératifs. L'exigence de sécurité est aujourd'hui revenue au centre du dispositif de formation[4]. Alors que l'installation à Agen avait contribué à redéfinir le contenu du métier de surveillant d'une manière moins manichéenne, l'administration enterre aujourd'hui ce qu'elle avait souhaité faire germer hier. L'ouverture sur laquelle la nouvelle école avait parié se heurte à ces ambivalences institutionnelles. Ce qui prime désormais dans la formation des surveillants, c'est la volonté de normaliser les pratiques et les représentations des élèves en les ordonnant à la seule dimension sécuritaire de leur activité. Une telle redéfinition des objectifs institutionnels se répercute inévitablement sur les modes de socialisation et les identités professionnelles. Elle permet aussi de voir combien la définition du travail des surveillants de prison est soumise à des contraintes instables. Les frontières entre travail et non-travail pour les surveillants se révèlent donc au coeur d'enjeux politiques forts et fluctuants.

Le travail régulé par l'organisation

Impossible de parler de la prison sans évoquer l'héritage d'Erving Goffman. De son célèbre ouvrage sur la " condition sociale des aliénés mentaux et autres reclus "[5], on retient souvent la notion d'institution totale, qui désigne " un lieu de résidence et de travail où un grand nombre d'individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et rigoureusement réglées " (p. 41). Dans la longue liste des institutions totales, au côté des asiles, camps de concentration, orphelinats et autres couvents, on ne peut manquer de relever les établissements pénitentiaires. Aujourd'hui encore, en effet, cette définition de l'institution totale constitue le point de départ de nombreux travaux sociologiques sur la prison, qui essayent d'en déterminer l'adéquation avec les dynamiques observables en détention[6]. Définir la prison de cette manière, c'est insister sur certaines de ses caractéristiques majeures : espace clos de murs, dont les portes s'ouvrent difficilement, la prison rassemble en son sein des détenus que le corps social choisit d'éloigner et des surveillants qui sont chargés de l'exécution des décisions de justice. L'institution prend en charge l'ensemble des besoins des reclus et tente de leur imposer des manières de penser et d'agir conformes à ses propres fins. Ce travail de dépersonnalisation concerne tout autant le personnel. Dans cet univers où les échanges sociaux avec l'extérieur se heurtent à des barrières tenaces, " tous les aspects de l'existence s'inscrivent dans le même cadre ; chaque phase de l'activité quotidienne se déroule, pour chaque participant, en relation de promiscuité totale avec un grand nombre d'autres personnes, soumises aux mêmes traitements et aux mêmes obligations " (p. 48). Néanmoins, à y regarder de plus près, on constate que l'institution carcérale ne parvient jamais vraiment à modeler les individus dans le sens voulu. Pendant le temps de l'incarcération, les identités antérieures des reclus sont davantage suspendues que radicalement transformées[7]. Des " adaptations secondaires " permettent aux individus " d'utiliser des moyens défendus ou de parvenir à des fins illicites (ou les deux à la fois) et de tourner ainsi les prétentions de l'organisation relatives à ce qu'il[s] devrai[en]t faire ou recevoir, et partant à ce qu'il[s] devrai[en]t être " (p. 245). Là réside la possibilité d'un écart vis-à-vis des injonctions de l'institution. Contre l'arsenal de techniques de mortification et de dépersonnalisation, les adaptations secondaires constituent l'un des " procédés mis en oeuvre par les victimes pour donner à leur vie quelque consistance. Planques, moyens de transport, zones franches, territoires réservés, matériaux nécessaires aux échanges économiques et sociaux constituent quelques-unes des conditions minimales nécessaires pour se construire une vie " (p. 358). Il est donc en détention des lieux, des moments, des arrangements qui offrent aux reclus des marges de manoeuvre pour échapper à l'emprise de l'institution[8]. On pourrait en citer de nombreux exemples, mais prenons simplement celui des pratiques de dons et contre-dons qui ne cessent de s'observer entre détenus et surveillants. Alors même que l'organisation de la vie en détention semble encadrée très strictement par les textes, il n'est pas rare de voir tel surveillant octroyer une douche supplémentaire, tel autre autoriser des échanges de cigarettes ou de nourriture entre détenus de cellules voisines et, réciproquement, tel détenu s'interposer si un surveillant se fait agresser, tel autre partager avec le personnel pénitentiaire des informations sur le climat de la détention, etc. Ces échanges ont une dimension fonctionnelle. Sans eux, le nombre d'émeutes dans nos prisons serait sans doute beaucoup plus élevé. La discipline que l'institution souhaite promouvoir à travers le règlement intérieur se révèle impossible à mettre en oeuvre concrètement, tant elle contredit les ajustements entre individus que nécessite toute vie sociale - et cela d'autant plus, en prison, que l'assignation à résidence empêche le retrait total des interactions. Comme l'explique bien ce surveillant rencontré lors de notre enquête de terrain[9], " Si vraiment on voulait appliquer le règlement strict, ça serait pas possible. On risque de faire péter plusieurs prisons et c'est pas le but non plus ! (Sourires) Mais c'est qu'il faut toujours... Il faut louvoyer, il faut slalomer mais sans vraiment... sans vraiment non plus s'écarter ".

Si l'on regarde donc le travail des surveillants non plus à partir de la définition, fluctuante selon les contextes historiques, qu'en donnent la loi et les textes administratifs (cf. partie 1), mais à partir de sa mise en oeuvre en détention, on est conduit à faire trois constats majeurs :

  • le travail des surveillants de prison est avant tout relationnel, dans la mesure où il ne se réduit pas à l'application de consignes techniques, mais engage ses protagonistes dans des interactions continues et incertaines avec les détenus (et l'ensemble des autres groupes présents en détention : personnels médicaux, avocats, magistrats, enseignants, visiteurs, familles, etc.) ;
  • dans leur activité, les surveillants de prison disposent de marges de manoeuvre et d'appréciation qui sont le fruit de constantes négociations avec les détenus et la hiérarchie pénitentiaire. Autrement dit, le travail des surveillants consiste moins à faire respecter des règles abstraites, qu'à jouer avec elles pour maintenir l'ordre en détention ;
  • la frontière entre ce qui relève du travail et ce qui appartient au non-travail dépend de la nature et du contexte des interactions.

Arrêtons-nous quelques instants sur ce dernier point en l'illustrant avec deux exemples.

Le premier concerne les dimensions techniques du travail des surveillants, c'est-à-dire l'ensemble des tâches qu'ils sont censés effectuer lors de leur service aux étages de la détention2. Parmi celles-ci, entre autres, le sondage des barreaux et la fouille de cellules, choisies au hasard ou sélectionnées par la hiérarchie. Qu'observe-t-on lorsqu'on passe du temps avec les surveillants ? D'une part, rares sont ceux qui réalisent l'ensemble de ces tâches techniques à chacune de leurs prises de service. D'autre part, lorsqu'ils effectuent l'une ou l'autre, ils essaient souvent d'y consacrer le moins de temps possible. Plusieurs explications peuvent être envisagées. Si ces tâches relèvent bien de la compétence des surveillants, elles s'ajoutent à d'autres qui peuvent leur sembler prioritaires, comme le comptage des détenus, la distribution des repas et du courrier ou l'ouverture des portes aux détenus attendus ailleurs (aux ateliers, aux parloirs, au service médical...). Il y a donc dans le travail des surveillants des aspects qui prennent le pas sur d'autres en fonction de rationalisations qui se construisent au fil de l'expérience professionnelle accumulée. Mais surtout, les priorités s'établissent en fonction de critères moraux sur le " sale boulot " et les activités qui donnent le " beau rôle "[10]. En l'occurrence, parce qu'ils sont vus comme emblématiques de la fonction de " garde-chiourme " tant décriée par la profession, certains aspects techniques passent au second plan pour les surveillants. On peut donc observer un déplacement de la frontière entre travail et non-travail selon le degré d'importance conféré à certaines tâches ou la valorisation qu'on estime en retirer, et cela en dépit de l'obligation réglementaire de les effectuer.

Le second exemple est centré, quant à lui, sur la dimension relationnelle du travail des surveillants. On a rappelé dans la partie précédente que la loi donne une double mission de sécurité et de réinsertion au service public pénitentiaire. Néanmoins, alors que les tâches visant à assurer la sécurité des biens et des personnes en détention sont précises et détaillées, les activités de réinsertion sont entourées d'un flou laissé à l'appréciation des surveillants. De fait, nombre d'entre eux s'y impliquent selon des formes variées. Certains vont au-devant des détenus qui semblent avoir besoin d'écoute (à l'approche d'un procès, par exemple, ou lorsque des nouvelles de l'extérieur plongent dans le désarroi, la colère ou l'impuissance). D'autres veillent à maintenir une attitude courtoise et respectueuse à l'égard des détenus, comme pour leur rappeler qu'en dépit de conditions de détention indignes, ceux-ci sont avant tout des citoyens appelés, dans un avenir plus ou moins proche, à quitter leurs cellules. Mais les surveillants ont invariablement tendance à dénigrer leur participation aux activités de réinsertion. Leur travail, expliquent-ils, ne s'inscrit pas dans les actions officielles de réinsertion (enseignement, formation et travail des détenus, activités culturelles et sportives, démarche de soin, préparation à la sortie). Il en découle le sentiment que d'autres - travailleurs sociaux et intervenants extérieurs pour l'essentiel - prennent en charge le travail de réinsertion, reléguant les surveillants dans des fonctions essentiellement techniques comme la garde et la sécurité. Là encore, s'établit entre les professionnels intervenant en détention une division du travail obéissant à des critères moraux de valorisation de l'activité.

Le travail vécu par les acteurs

Comme on l'a vu avec les exemples précédents, la frontière entre travail et non-travail se déplace en fonction de paramètres multiples, tels que le contexte organisationnel - qui autorise parfois des marges de manoeuvre par un jeu sur les règles formellement édictées - ou, de manière inextricable, la conjonction entre des trajectoires biographiques singulières et des interactions quotidiennes qui permettent des ajustements négociés (en l'occurrence, avec les collègues surveillants, la hiérarchie pénitentiaire, les intervenants extérieurs et, bien entendu, les détenus). C'est précisément par ce dernier aspect que nous voudrions poursuivre : qu'est-ce qui explique les différences de perspective repérables entre surveillants sur la question des frontières entre travail et hors-travail ? Autrement dit, si l'on met de côté les facteurs d'ordres institutionnel et organisationnel, comment comprendre les décalages observables entre surveillants sur l'appréciation de la nature de leur travail et des postures professionnelles appropriées ? Évidemment, loin de nous l'idée de prétendre à une quelconque exhaustivité dans la réponse à ces interrogations. Nous proposerons néanmoins quelques pistes d'interprétation à partir de notre enquête réalisée dans plusieurs prisons métropolitaines, ainsi qu'à l'ÉNAP.

S'il fallait insister en préambule sur un point, ce serait sans doute, paradoxalement, l'extrême homogénéité qui semble caractériser les surveillants quant à la manière dont ils conçoivent leur métier ou jugent leur travail. Celle-ci est attestée par de nombreuses recherches quantitatives. La plus récente[11] a consisté à prendre la suite d'une enquête menée en 1997 par Georges Benguigui et Françoise Orlic. Les élèves surveillants de la 130e promotion formée à l'ÉNAP y avaient été interrogés avec le même questionnaire à quatre reprises, au cours de leur formation et pendant les premiers mois suivant leur prise de poste. Dix ans après, on a soumis aux mêmes individus le questionnaire initial, afin d'apprécier l'évolution de leurs représentations. Outre les données sociodémographiques de base (âge, sexe, diplômes...), différents thèmes étaient abordés, parmi lesquels les raisons d'entrer dans l'administration pénitentiaire, l'image que les surveillants avaient de l'institution carcérale et l'explicitation de leurs conceptions du métier de surveillant (nature des missions, rapport à la loi et relations avec autrui). De façon générale, il se dégageait une homogénéité parmi les surveillants interrogés dans les réponses relatives à leurs valeurs et à leurs comportements professionnels. On pourrait donc en conclure que les surveillants adhèrent progressivement à une culture professionnelle spécifique3.

Néanmoins, l'homogénéisation progressive des valeurs et des comportements ne signifie pas que les surveillants travaillent tous concrètement de la même manière et que, dans les faits, en détention, ils conçoivent leur activité de manière uniforme. Il n'est certes pas douteux qu'au fil d'une carrière longue, les surveillants construisent de façon plus ou moins rapide un ensemble d'accords sur les thèmes centraux de leur activité. Ce phénomène ne leur serait pas propre. En revanche, ce sur quoi il faut insister, c'est la difficulté avec laquelle chaque surveillant, pris individuellement, intériorise la culture de son groupe professionnel. C'est ce qui apparaît à l'observateur qui entre en détention avec les méthodes de l'ethnographe et prête une oreille attentive aux premiers pas professionnels des nouveaux surveillants. Pour un individu dont les appartenances se révèlent multiples, le parcours biographique sinueux et les logiques d'action non congruentes, la socialisation ne peut en effet être seulement affaire d'intériorisation d'un rôle déterminé. Les individus qui accèdent à un métier ne sont pas une pâte molle sur laquelle viendraient s'inscrire les valeurs et prescriptions du groupe de référence[13]. Au contraire, c'est au cours de leurs premiers pas en détention que les discours les plus critiques se font entendre chez les surveillants. Ces résistances qui s'amenuisent au cours de la carrière ne font au début l'objet d'aucun travail de lissage - ou presque. Les discours recueillis auprès de surveillants nouvellement recrutés sont témoins de ce que le " choc carcéral "[14] ne concerne pas (toutes proportions gardées) que les détenus.

Voici ce qu'un surveillant stagiaire nous confiait lors d'un entretien :

" Ce que je regrette, en fait, un truc que je ne comprends pas, c'est que tout le monde part du principe qu'en détention, on a les forts et les faibles parmi les surveillants. Ceux qui sont forts et qui, comment dire, useront... voire de violence pour s'imposer. Et ceux qui sont faibles, ceux qui se feront marcher dessus, ceux qui iront vers les détenus pour discuter. "

La disjonction repérable dans cet exemple entre le discours public et les paroles individuelles, entre l'imaginaire collectif des surveillants et leurs pratiques individuelles, concerne une dimension centrale : la délimitation du périmètre dans lequel le travail de surveillance peut légitimement se déployer et celle des moyens auxquels il peut avoir recours.

S'il se dégage bien un accord parmi les surveillants de prison pour considérer que leur contribution en matière de réinsertion se révèle modeste, cela ne signifie pas pour autant que tous se satisfont de cette situation. Certains, comme cette surveillante l'explique, peuvent même s'opposer au discours commun de la profession :

" Je pense pas que je sois très bien perçue par mes collègues masculins. Pour mes collègues masculins, je suis une sociale, je fais trop de social. Mais je fais pas de social du tout, je fais mon boulot, ni plus ni moins. Je fais mon boulot. Le social... C'est vrai que le gars qui va venir me raconter son histoire avec sa femme et sa fille, ben s'il a envie de me la raconter, je le laisse me la raconter. Alors, il y en a beaucoup qui me disent : "Tu devrais faire CIP [conseiller d'insertion et de probation, c'est-à-dire travailleur social], pas surveillante". Mais tant pis, je fais mon boulot, à la limite c'est mon boulot. "

Cette surveillante indique que la réinsertion est renvoyée au " social ", par opposition au vrai " boulot " du surveillant, le maintien de l'ordre et la sécurité. Par " social ", il faut entendre ici tout à la fois le " travail social ", c'est-à-dire le souci d'agir en direction des détenus pour les accompagner dans un processus de réinsertion, et les limites couramment évoquées de ce même travail, l'assistance outrancière et la déresponsabilisation qui s'ensuit. Pour cette surveillante, " faire du social ", c'est privilégier le premier aspect quand ses détracteurs n'envisagent que le second. Plus profondément, un partage s'établit en détention entre les surveillants " sociaux " et ceux qui s'en tiennent à une posture de réserve à l'égard des personnes incarcérées ou, mieux, qui mettent en avant les aspects sécuritaires et réglementaires. Dans cet univers que l'on pourrait comparer à la " maison des hommes " dont parle Maurice Godelier[15], tout ce qui touche à la relation avec les détenus - le soin, la sollicitude, en un mot la réinsertion - est rejeté par les surveillants du côté du féminin. On mesure à travers les propos cités précédemment combien les expériences subjectives au sein d'un même groupe professionnel peuvent différer (en fonction notamment de distinctions de sexe, d'âge et/ou de race) et comment ces variations influent sur les représentations que chacun a des frontières entre travail et non-travail.

Conclusion

Les trois éclairages proposés au fil de cet article ont permis de mieux saisir comment les surveillants de prison travaillent. En analysant la manière dont leur travail est encadré par l'institution et régulé par l'organisation, la façon dont il est vécu subjectivement, l'article montre combien les surveillants jouent quotidiennement sur les marges de leur activité. Pour eux, les frontières entre travail et non-travail sont mouvantes et ténues. Mais, plus encore que pour d'autres professionnels, les inévitables marges de manoeuvre que les surveillants aménagent dans la définition et l'accomplissement de leurs missions apparaissent comme le corollaire du fait que leur travail se positionne aux marges de la société.

Bibliographie

    [1] (appel de cette note dans le texte associé) CONSEIL ÉCONOMIQUE ET SOCIAL, Les Conditions de la réinsertion socioprofessionnelle des détenus en France, 2006.
    [2] COUR DES COMPTES, Garde et réinsertion. La gestion des prisons, rapport public thématique, Paris, coll. " Le Sens commun ", Les éditions des Journaux Officiels, 2006.
    [3] MALOCHET G., " Peut-on former les surveillants de prison ? ", Éducation permanente, n° 179, p. 59-71, 2009.
    [4] MALOCHET G., " Des femmes dans la "maison des hommes". L'exemple des surveillantes de prison ", Travail, genre et sociétés, n° 17, p. 105-121, 2007.
    [5] GOFFMAN E., Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Éditions de Minuit, 1968.
    [6] AMOUROUS C., BLANC A. (DIR.), Erving Goffman et les institutions totales, Paris, coll. " Logiques sociales ", L'Harmattan, 2002.
    [7] SCHMID T., JONES R., "Suspended Identity Dialectic: Identity Transformation in a Maximum Security Prison", Symbolic Interaction, vol. 14, n° 4, p. 415-432, 1991.
    [8] BENGUIGUI G., " Contrainte, négociation et don en prison ", Sociologie du travail, vol. 39, n° 1, p. 1-17, 1997.
    [9] MALOCHET G., À l'école de la détention. La socialisation professionnelle des surveillants de prison. Trajectoires et expériences dans l'institution carcérale, thèse de doctorat en sociologie, Conservatoire national des arts et métiers, 2007.
    [10] HUGHES E., Le Regard sociologique. Essais choisis, Paris, Éditions de l'EHESS, 1996.
    [11] BENGUIGUI G., GUILBAUD F., MALOCHET G., La socialisation professionnelle des surveillants de prison. Une perspective longitudinale et quantitative sur une cohorte de surveillants, rapport remis au GIP Mission de recherche droit et justice du ministère de la Justice, université Paris Ouest - Nanterre la Défense, 2008.
    [12] MONJARDET D., " La culture professionnelle des policiers ", Revue française de sociologie, vol. 35, n° 3, p. 393-411, 1994.
    [13] DUBET F., Sociologie de l'expérience, Paris, coll. " La couleur des idées ", Le Seuil, 1994.
    [14] LHUILIER D., AYMARD N., L'Univers pénitentiaire. Du côté des surveillants de prison, Paris, Desclée de Brouwer, 1997.
    [15] GODELIER M., La Production des Grands Hommes. Pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, Paris, Fayard, 1982.

(1) Cf. loi n° 87-432 du 22 juin 1987 relative au service public pénitentiaire.

(2) On s'en tient ici au poste le plus fréquemment occupé par les surveillants, ce qui conduit à en négliger d'autres, comme la surveillance aux miradors, la surveillance des ateliers et autres parloirs ou encore les postes dits " de sécurité ", qui veillent à la sécurisation des accès internes et externes à l'établissement pénitentiaire.

(3) Il y a culture professionnelle dès lors que des individus adhèrent à des valeurs concernant la définition de leur activité, qu'ils traduisent celles-ci dans des modes d'action techniques et qu'ils participent à leur transmission aux nouveaux entrants. On peut ainsi considérer qu'une culture professionnelle comporte deux aspects majeurs, l'un technique (les façons d'exercer et d'envisager l'activité), l'autre axiologique (les valeurs ou les débats sur lesquels se dégage un consensus parmi les membres du groupe professionnel). La notion de culture professionnelle est souvent mobilisée en sociologie du travail et des professions, en particulier - mais pas exclusivement - pour décrire les dynamiques internes aux professions de sécurité (sur les policiers, voir[12]).

Idées, n°158, page 42 (12/2009)

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