Dossier
Aux frontières du travail

Igor Martinache, ATER en science politique à l'université de Lille 2 (59)

Le dossier que nous vous proposons a été inspiré par le colloque " Travail, identité, métier : quelles métamorphoses ? ", qui s'est tenu au Collège de France au mois de juin dernier, dont une partie était précisément consacrée aux " frontières du travail ".

En sciences sociales, définir le travail est sans doute l'un des exercices les plus difficiles qui soit. Cela tient à la mutation continue des activités susceptibles d'en relever, mais aussi et surtout au fait que cette reconnaissance est l'enjeu de luttes sociales profondes. Autrement dit, elle constitue une question éminemment politique.

Si l'oeuvre de Durkheim était une cathédrale, sa thèse sur la division du travail social1 en serait la pierre angulaire. Non content de décrire ce processus, il en analyse en effet les implications sur la nature du lien social. Force est d'abord de constater que la répartition du travail ne cesse de se transformer dans nos sociétés, tant dans le contenu des activités que dans les statuts associés. Autant de phénomènes qui sont au coeur des programmes d'enseignement et de recherche des sciences économiques et sociales : salarisation, tertiarisation, précarisation ou dualisation de la population active2. Mais ils posent aussi la question de la définition même du travail, et en particulier de la frontière entre travail et " non-travail ". Ravivée par un récent arrêt de la Cour de cassation requalifiant la participation à une émission de téléréalité en relation salariale, cette problématique est sans doute insoluble. Car deux difficultés se posent à l'analyse : la signification d'une activité donnée ne cesse d'évoluer avec le temps, mais aussi en fonction des points de vue à un moment donné.

Étymologiquement, " travail " dérive ainsi de tripalium, un dispositif de contention à trois pieux inventé par les Romains pour punir les esclaves ou immobiliser le bétail. Comme Dominique Méda l'a montré3, le travail n'a émergé comme valeur centrale qu'au XVIIIe siècle. Durant l'Antiquité et le Moyen Âge, les activités productrices étaient hautement méprisées et réservées aux esclaves et autres catégories infériorisées. Or, elles s'avèrent pourtant nécessaires à la cohésion sociale : tel est le coeur de la pensée de Durkheim, qui observe que la spécialisation croissante des travailleurs les rend toujours plus interdépendants.

L'ambivalence du travail est également au centre des écrits de Karl Marx, qui note dès les Manuscrits de 1844 que " la division du travail est un moyen commode et utile, une utilisation habile des forces humaines pour la richesse sociale, mais elle diminue la capacité de chaque homme pris individuellement "4. Nul mieux que lui n'a analysé les conséquences de la marchandisation de la force de travail - exploitation et déshumanisation en tête. Et pourtant le penseur allemand s'est également appliqué à dépeindre une vision utopique du travail comme " activité autonome ", permettant à chacun de déployer pleinement ses qualités et de devenir un " individu total ". Cette dimension créatrice permet de comprendre pourquoi beaucoup prolongent leur journée de travail par un nouveau labeur, jardinage ou bricolage. Ce " travail à-côté ", étudié notamment par Florence Weber ou Olivier Schwartz5, est toutefois majoritairement masculin. Pas plus que le travail professionnel, le travail domestique n'est en effet homogène, et si son contenu reste inégalement réparti entre les sexes d'un point de vue quantitatif, il l'est également par rapport à la valeur sociale des tâches à accomplir. La durée du travail doit ainsi être pensée qualitativement. Malgré l'" inversion du gradient " en la matière mise en évidence par Jonathan Gershuny6, c'est-à-dire le fait que les plus qualifiés consacrent désormais davantage de temps que les autres à leur activité professionnelle, le sens de l'" exploitation " ne s'est ainsi pas inversé. Car comme l'explique Darren Hamermersh7, ce n'est plus tant le seul temps libre qui est recherché que le temps de loisirs passé avec les proches. Or, les salariés moins qualifiés étant davantage soumis à des horaires atypiques (la nuit ou le week-end par exemple), ils demeurent défavorisés par rapport à cette " nouvelle " richesse.

La question des frontières du travail soulève donc aussi la problématique du travail dénié qui, loin d'être neuve, est cependant profondément ancrée dans les esprits, comme le révèle le langage ordinaire. La réduction du " travail " à l' " emploi " y est lourde d'implications. Elle plonge non seulement le labeur domestique, scolaire ou bénévole dans une certaine invisibilité socio-économique, mais, comme le montre Robert Castel8, elle prive aussi potentiellement ceux qui les effectuent des supports attachés au statut salarial, nécessaires à la construction d'une individualité positive. Ce point décisif rappelle à quel point la division du travail est indissociable de la stratification sociale, et les concepteurs de la nomenclature des professions et catégories socioprofessionnelles ne s'y sont pas trompés9. Reste que les deux processus sont en interaction, comme l'a bien noté Everett Hughes en analysant dans les hôpitaux la délégation du " sale boulot " (dirty work), c'est-à-dire les tâches jugées fastidieuses et dégradantes pour ceux qui les accomplissent10. Toute société en comporte nécessairement son lot, qui échoue le plus souvent aux catégories dominées. Mais c'est réciproquement aussi parce que certaines tâches sont effectuées par elles qu'elles sont dévaluées. C'est alors une sorte de " triple peine " qui frappe les intéressés, la pénibilité du travail s'accompagnant le plus souvent d'une certaine indignité, d'une faible rémunération et d'un statut précaire. Premiers concernés : femmes, jeunes, mais aussi travailleurs immigrés. Concernant ces derniers, l'enquête de Nicolas Jounin dans le secteur du bâtiment met bien en évidence l'institutionnalisation d'une division " raciste " des tâches, interrogeant autrement la relation entre frontières et travail.11

Des travailleurs qui s'ignorent

Repérer la limite entre travail et non-travail peut consister à étudier l'évolution d'une activité particulière. Marie-Anne Dujarier montre ainsi ici comment les firmes incluent subrepticement les consommateurs à la production, tandis que Florence Weber et Loïc Trabut analysent la progressive reconnaissance officielle du travail des aidants familiaux.

Article : Quand consommer, c'est travailler

Article : Comment rendre visible le travail des aidants ?

La précarité comme rançon de l'accomplissement

S'il n'est pas souhaitable que le travail colonise l'ensemble du monde vécu, ignorer le caractère laborieux de certaines activités peut donc installer leurs pratiquants dans une certaine précarité. La minorité de " chanceux " aux gains démesurés masque ainsi le cas de la majorité des sportifs de haut niveau12, mais aussi des artistes qui ont entrepris de vivre de leur " passion ", comme le montre ici Pierre-Michel Menger. Et comme ce dernier l'envisage par ailleurs13, cette condition incertaine semble préfigurer l'évolution générale des statuts d'emploi. Mais reconnaître leur utilité sociale ne suffit pas à protéger les travailleurs de l'incertitude. En témoigne la sphère de l'" économie sociale et solidaire " qu'étudient Matthieu Hély et Pascale Moulévrier, non sans pointer le rôle de certains travaux sociologiques dans l'entretien d'une vision enchantée des relations sociales.

Article : L'art analysé comme un travail

Article : " Economie sociale et solidaire " : quand les sciences sociales enchantent le travail

Travailler aux marges

Les frontières du travail apparaissent enfin particulièrement saillantes aux marges de la société. S'y déploie notamment l'activité des surveillants de prison. En l'étudiant, Guillaume Malochet rappelle aussi l'écart irréductible qui sépare le travail prescrit de sa réalisation. Une autre manière de signifier que le travail échappe de toute manière à sa définition.

Article : Les surveillants de prison : marges du travail, travail sur les marges


(1) De la division du travail social, Paris, coll. " Quadrige ", PUF, 2007 (1re éd. 1893).

(2) Cf. IRES, Les Mutations de l'emploi en France, Paris, coll. " Repères ", La Découverte, 2005.

(3) Cf. Dominique Méda, Le Travail, une valeur en voie de disparition, Paris, coll. " Alto ", Aubier, 1995.

(4) Cité par André Gorz, p. 47, Métamorphoses du travail, coll. " Folio Essais ", Paris, Gallimard, 2004.

(5) Respectivement dans Le Travail à-côté, Paris, éd.de l'EHESS, 2009 [1989] et Le Monde privé des ouvriers, Paris, PUF, 1990.

(6) Changing Times: Work and Leisure in Postindustrial Society, Oxford, Oxford University Press, 2000.

(7) "Timing, Togetherness and Time Windfalls", Journal of Population Economics, vol. 15, p. 601-623, 2002.

(8) Voir notamment La Montée des incertitudes, Paris, coll. " La couleur des idées ", Seuil, 2009 et Les Métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995.

(9) Cf. Alain Desrosières et Laurent Thévenot, Les Catégories socioprofessionnelles, Paris, coll. " Repères ", La Découverte, 2002 [1988].

(10) Cf. Le Regard sociologique. Essais choisis, (textes rassemblés et présentés par Jean-Michel Chapoulie), Paris, éd. de l'EHESS, 1997.

(11) Chantier interdit au public, Paris, La Découverte, 2008.

(12) Cf. Sébastien Fleuriel et Manuel Schotté, Sportifs en danger, Bellecombe-en-Bauges, éd. du Croquant, 2008.

(13) Cf. Portrait de l'artiste en travailleur, Paris, Seuil, 2003.

Idées, n°158, page 4 (12/2009)

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