Dossier : Le vieillissement

Vieillir en Afrique

Philippe Antoine, directeur de recherche à l'IRD (UMR CEPED université Paris Descartes - INED - IRD) et Valérie Golaz, chargée de recherche à l'INED (UMR CEPED université Paris Descartes - INED - IRD).

La proportion de personnes âgées demeure encore faible aujourd'hui en Afrique, mais leur effectif augmente de plus en plus rapidement. Leurs conditions de vie sont extrêmement contrastées d'un bout à l'autre du continent. Dans la plupart des pays, l'ensemble des personnes âgées ne bénéficie, à l'heure actuelle, d'aucune politique publique de soutien (retraite, accès aux soins, etc.) et leur prise en charge repose uniquement sur des solidarités privées, principalement familiales1.

L'Afrique est un continent jeune, mais dans lequel le nombre de personnes âgées connaît une croissance de plus en plus forte. En 2005, seulement 5,2 % de la population du continent africain dépassent l'âge de 60 ans alors que cette proportion atteint déjà 9 % en Amérique Latine et en Asie et près de 21 % en Europe. La population africaine demeurera jeune pour quelques décennies encore. Si la proportion de personnes âgées évolue très lentement, les effectifs absolus s'accroissent d'environ 2,6 % par an (un peu plus en Afrique de l'Ouest, un peu moins en Afrique australe) : le nombre de personnes de plus de 60 ans passe ainsi d'environ 12 millions en 1950, à 53 millions en 2005 pour atteindre, selon les estimations des Nations unies[1], 200 millions en 2050. À cette date, le processus de vieillissement aura débuté en Afrique (près de 10 % de personnes âgées de plus de 60 ans). Il sera déjà avancé en Afrique australe. Il n'aura pas encore débuté en Afrique centrale et sera sur le point de commencer en Afrique de l'Ouest et de l'Est[2]. L'Afrique est le continent où la croissance des effectifs de personnes âgées va être la plus rapide2.

Les personnes âgées ne sont pas une priorité politique

La plupart des États africains ont, à l'heure actuelle, de graves difficultés à faire face aux problèmes sociaux posés par des vagues de plus en plus nombreuses d'enfants, d'adolescents et de jeunes adultes. Scolarisation, prise en charge des orphelins, insertion des jeunes sur le marché du travail mobilisent une partie prépondérante de l'attention des organisations internationales et des États. Au sud du Sahara, rares sont les pays qui ont mis en place des politiques publiques ciblées sur les personnes âgées. Les retraites, généralement modiques, sont limitées aux personnes qui ont travaillé dans le secteur formel dans la plupart des pays, à l'exception notable de l'île Maurice, de l'Afrique du Sud et de quelques autres États d'Afrique australe. Dans ces pays, un système de retraite non contributif est en place : tous les citoyens de plus de 60 ans ont droit à une retraite minimale et ce, même en l'absence de cotisation. Au Sénégal et en Ouganda, deux pays très différents du point de vue de leurs caractéristiques démographiques et qui illustrent bien la diversité que porte le continent africain, les politiques à l'égard des personnes âgées en sont encore à leurs balbutiements.

En règle générale, l'accès aux soins ne fait pas l'objet de politiques particulières. Majoritairement dans les campagnes, les personnes âgées connaissent des difficultés d'accès aux soins inhérentes aux carences des infrastructures sanitaires en milieu rural. Dans l'ensemble, en Afrique, la proportion de personnes âgées est plus importante en milieu rural qu'en milieu urbain, essentiellement sous l'effet de la migration des jeunes adultes et des adolescents[3]. Au Sénégal et en Ouganda, où respectivement 41 % et 12 % de la population vivent en ville, ce sont seulement 36 % et 6 % des personnes âgées qui sont urbaines.

Des femmes âgées plus vulnérables que les hommes âgés

Les femmes sont les premières concernées par les problèmes sociaux liés à la vieillesse. Au Sénégal et en Ouganda, on compte à peu près le même nombre d'hommes que de femmes à ces âges. Toutefois, les hommes âgés ont de fortes chances, au vu de la polygamie et de l'écart d'âges important entre conjoints (entre cinq et dix ans), d'avoir au moins une épouse près d'eux. C'est le cas de trois quarts des hommes de plus de 60 ans en Ouganda et de plus de 95 % d'entre eux au Sénégal. Les femmes, elles, ont de grandes probabilités de terminer leur vie comme veuves : à 60 ans, en Afrique, environ une femme sur deux est veuve alors que seulement un homme sur dix a perdu son épouse[3]. Au Sénégal, plus d'une femme sur trois est veuve après 60 ans et près d'une sur deux en Ouganda (voir tableau 1). La proportion de veuves est bien plus élevée dans les campagnes sénégalaises qu'en ville ; le phénomène est par contre plus marqué en ville en Ouganda. Les systèmes traditionnels de prise en charge des veuves (lévirat3, sororat4) tendent à tomber en désuétude et elles sont de plus en plus conduites à tenter de subvenir elles-mêmes à leurs besoins.

Tableau : Indicateurs concernant la situation familiale des personnes âgées au Sénégal et en Ouganda (tableau 1)

Les femmes âgées sont aussi plus vulnérables car en général peu instruites. Cette vulnérabilité est accrue lorsque les femmes n'ont plus d'enfant auprès d'elles, ce qui est le cas dans des contextes de forte émigration ou de prévalence du sida élevée. Le placement d'enfants auprès de personnes âgées peut être un moyen d'éviter leur solitude, mais cette circulation d'enfants recouvre des motivations bien différentes (enfants confiés pour aider les grands-parents, mais le confiage peut aussi concerner des orphelins ou bien survenir après le divorce des parents, ou encore correspondre à des cas de naissance hors mariage, lorsque l'enfant est élevé par sa grand-mère). Selon une étude des Nations unies[4], la plupart des personnes âgées, en Afrique, vivent avec leurs enfants soit comme chefs de ménage, soit dans le ménage de leurs enfants. Alors que les hommes âgés sont plus fréquemment en ménages nucléaires, les femmes âgées sont le plus souvent accueillies dans des ménages étendus, en particulier chez leurs enfants[5], mais aussi chez d'autres parents plus éloignés. En Ouganda, seulement 4,5 % des femmes âgées sont hébergées par un enfant. Le profil est fort différent au Sénégal puisque 38,1 % des femmes âgées sont accueillies par leurs enfants.

La grande différence entre les deux pays - voire au sein du pays pour le Sénégal - concerne la proportion de femmes chefs de ménage. En Ouganda, quel que soit le milieu de résidence, une femme sur deux est chef de ménage. Au Sénégal, cette proportion est bien moindre (15,6 %), mais avec toutefois un différentiel très marqué entre le milieu urbain et les campagnes, où un modèle traditionnel de dépendance féminine subsiste. Cette différence entre les deux pays traduit à la fois l'existence d'un statut plus indépendant reconnu aux femmes en Ouganda, mais résulte aussi en partie des conséquences du sida ; en effet, en Ouganda, de nombreuses personnes âgées ont perdu leurs enfants et n'ont plus de descendant direct pour les accueillir. Du côté des hommes âgés, la plupart sont désignés comme chef de ménage, c'est le cas de 84 % d'entre eux au Sénégal et de 89 % en Ouganda.

Parmi ces chefs de ménage, certains sont seuls dans leur ménage et, là encore, la situation est très différente d'un pays à l'autre : c'est seulement le cas de 1 % de l'ensemble des femmes âgées au Sénégal mais de 12 % en Ouganda. Les mêmes différences subsistent entre les deux pays pour les hommes " seuls " : 1,4 % au Sénégal (presque 3 % à Dakar, la capitale) et 12,5 % en Ouganda (près de 17 % à Kampala). Les configurations domestiques varient beaucoup d'un pays à l'autre et la notion de ménage est parfois réductrice en ce domaine. Elle ne permet pas, dans la plupart des cas, de saisir ni l'ampleur des relations intergénérationnelles (le ménage isolé statistiquement peut vivre à proximité de ses enfants ou d'autres membres de la parenté, ou encore être pris en charge financièrement par eux) ni les relations de voisinage, aussi intenses soient-elles, qui dépassent le cadre de la corésidence. Les fortes variations observées ici attestent donc en partie de configurations domestiques différentes d'un pays à l'autre, qui ne préjugent pas forcément de l'intensité des relations intergénérationnelles.

Les personnes âgées au coeur des relations intergénérationnelles

On a tendance à garder une vision duale de la prise en charge des personnes âgées, opposant la solidarité exclusivement familiale envers la vieillesse dans les pays les moins développés et les systèmes redistributifs hautement sophistiqués des pays les plus développés. Cette opposition est par trop radicale, car il existe toute une gamme de dispositions et d'arrangements concernant la prise en charge des personnes âgées et les flux de redistribution ne sont pas univoques des plus jeunes vers les aînés[7]. La mise en oeuvre d'un système de retraite universel en Afrique du Sud place les personnes âgées au centre des relations intrafamiliales. À l'inverse, en Afrique de l'Ouest comme en Afrique de l'Est, la rareté et la modicité des retraites, et les charges familiales qui pèsent sur les personnes âgées conduisent celles-ci à rester de plus en plus tard sur le marché du travail. La plupart des personnes âgées ne sont pas à la charge de leurs enfants, mais, au contraire, ont encore de jeunes enfants à charge. Souvent, elles doivent également prendre en charge leurs enfants plus âgés qui ne sont pas encore insérés sur le marché du travail. La présence plus tardive des personnes âgées au travail est une question qui occupe actuellement la scène sociale dans les capitales d'Afrique de l'Ouest et le passage à un âge de la retraite plus tardif pour les salariés est l'une des revendications majeures des syndicats de la sous-région.

Les personnes âgées voient leur place parfois confortée. Ainsi en Afrique du Sud, Andreas Sagner[8], qui étudie le comportement des personnes âgées dans la sphère privée, remarque que dans de nombreux foyers, la pension de retraite constitue la seule source de revenus pour l'ensemble des membres du ménage. La mise en place de ce système a contribué à renforcer les liens intergénérationnels autour des personnes âgées, avec en particulier la prise en charge par les personnes âgées de leurs descendants en difficultés, comme les jeunes mères sans revenu ou les jeunes hommes sans emploi[9]. Mais cette situation est encore exceptionnelle puisque qu'une très faible proportion de la population des 60 ans et plus bénéficie d'une pension dans le reste de l'Afrique.

Jusqu'à présent, on parle des personnes âgées comme d'une catégorie unique, mais elles appartiennent à des catégories sociales différentes. Leur devenir et leur place dans la société sont très variables selon leur appartenance sociale. Les inégalités sociales construites tout au long de la vie se cristallisent à l'âge de la vieillesse. Les mécanismes de l'entraide sont perceptibles tant à différents niveaux (familial, communautaire ou associatif, étatique, etc.) qu'à différents moments clefs de la vie, dont le passage au statut de personne âgée qui peut-être également un processus étalé dans le temps. Au niveau familial, l'entraide entre générations fait intervenir de manière différenciée hommes et femmes selon leurs parcours propres. Les femmes sont les plus touchées par le vieillissement (mortalité plus tardive et veuvage) et leur situation demeure précaire en l'absence de structures de solidarités collectives.

Gérer le vieillissement à venir : un défi de plus pour l'Afrique

Les relations entre générations sont un des révélateurs des transformations économiques et sociales actuellement en cours sur le continent africain. De nombreux exemples laissent présager un affaiblissement de la prise en charge des aînés, en particulier dans le domaine de la santé[10][11] où ces personnes sont affectées par des pathologies spécifiques. En milieu rural, face à la raréfaction des terres et la paupérisation croissante, le pouvoir des aînés s'effrite et les signes de recul sont nombreux, en particulier dans le domaine du contrôle matrimonial ou foncier[12]. La proportion de personnes âgées demeure encore faible aujourd'hui en Afrique, mais leurs effectifs augmentent de plus en plus rapidement. Face aux multiples problèmes économiques et sociaux auxquels sont confrontés les États, comment concilier les réponses aux nouveaux défis posés par la situation des personnes âgées et ceux soulevés par une jeunesse nombreuse, désireuse de trouver sa place ?

Bibliographie

    [1] NATIONS UNIES,Perspectives de population, révision 2006.
    [2] VELKOFF V. A., KOWAL P. R.,Population Aging in Sub-Saharan Africa: Demographic Dimensions 2006. Washington, National Institute On Aging, U.S. Census Bureau, 39 p., 2007.
    [3] SCHOUMAKER B., " Le Vieillissement en Afrique subsaharienne ", Espace, Populations, Sociétés. Le vieillissement dans le monde, n° 3, p. 379-390, 2000.
    [4] NATIONS UNIES,Living Arrangements of Older Persons Around the World. New York, 112 p., 2003.
    [5] ZIMMER Z. ET DAYTON J., " Older adults in sub-saharan Africa living with children and grandchildren ", Population studies, vol. 59, N° 3, p. 295-312, 2005.
    [6] MINNESOTA POPULATION CENTER,Integrated Public Use Microdata Series - International: Version 4.0. Minneapolis, University of Minnesota, 2008.
    [7] ATTIAS-DONFUT C. ET ROSENMAYR L.,Vieillir en Afrique. Paris, Puf, 353 p., 1994.
    [8] SAGNER A., " Identity Management and Old Age Construction among Xhosa-speakers in Urban South Africa: Complaint Discourse Revisited ", in Makoni S. and Stroeken K. Ageing in Africa. Burlington, Ashgate, p. 43-66, 2002.
    [9] SAGNER A., MTATI R., " Politics of pension sharing in urban South Africa ", Ageing and society, vol. 19, n° 4, p. 393-416, 2000.
    [10] KOUAMÉ A.,Le Vieillissement de la population en Afrique. Ottawa, CRDI, 46 p., 1990.
    [11] MAKONI S., STROEKEN K.,Ageing in Africa. Burlington, Ashgate, 291 p., 2002.
    [12] ANTOINE P. (ÉD),Les Relations intergénérationnelles en Afrique. Approche plurielle. Ceped, collection Rencontres, Paris, 255 p., 2007.

(1) Les auteurs remercient le Uganda Bureau of Statistics et l'Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie du Sénégal pour les données sur lesquelles est fondé ce travail.

(2) Cf. article de Gilles Pison dans ce numéro.

(3) Le lévirat est la pratique du remariage d'une veuve avec le frère de son époux défunt.

(4) Le sororat est la pratique du remariage d'un veuf avec la soeur de son épouse défunte.

Idées, n°157, page 34 (09/2009)

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