Lectures

L'Amérique que nous voulons
Paul Krugman.
Paris, Flammarion, 2008, 360 pages
ISBN : 2-0812-1443-9

Dans cet ouvrage, Paul Krugman, professeur à l'université de Princeton et prix Nobel d'économie 2008, cherche à comprendre les raisons de la montée des inégalités aux États-Unis depuis les années 1980. À travers l'étude d'un siècle d'histoire économique, il met en avant l'importance cruciale des facteurs politiques pour expliquer le carac- tère plus ou moins égalitaire de la répartition des fruits de la croissance américaine. Il se montre très virulent vis-à-vis des différentes administrations républicaines qui se sont succédée depuis R. Reagan et appelle de ses vOeux le retour en force de l'État-providence dans son pays.

Alors que les inégalités économiques avaient largement reculé aux États-Unis depuis la crise des années 1930, P. Krugman constate leur retour en force depuis les années 1980 et cherche à analyser, dans cet ouvrage, les raisons de ce phénomène. Pour lui, ni la mondialisation ni le progrès technique (souvent évoqués pour expliquer la montée des inégalités puisqu'ils jouent en défaveur des travailleurs peu qualifiés) ne sont des facteurs explicatifs suffisants de l'évolution constatée. Ce ne sont pas les facteurs économiques, les forces spontanées du marché, mais bel et bien les facteurs politiques qui permettent de comprendre fondamentalement la nou-velle dynamique qui s'est mise en place après les années 1970. Le New Deal lancé par F. Roosevelt pour contrer la crise des années 1930 avait mis en place des institutions et favorisé l'émergence de normes sociales durablement favorables à la réduction des inégalités. C'est au contraire à un travail de déconstruction de ces normes et institu- tions auquel s'est attelé le " conservatisme de mou-vement "qui a pris peu à peu le pouvoir au sein du parti républicain et dirigé le pays sous les mandats de R. Reagan ainsi que de G. H et G. W. Bush.

Comment un parti a-t-il pu arriver au pouvoir pour mettre en Oeuvre une politique finalement défavorable au plus grand nombre ? Pour P. Krugman, le parti républicain a su dissimuler son objectif premier (mener une politique favorable à une petite élite) derrière un discours exploitant certaines peurs des Américains (le communisme sous R. Reagan, le terrorisme sous G. W. Bush...). Mais, plus fondamentalement, c'est le racisme profondément ancré dans l'histoire et la culture d'une partie de l'Amérique qui permet d'expliquer à la fois les succès des républicains, qui ont réussi à faire basculer à leur profit l'électorat blanc du sud à partir des années 1980, et la faiblesse de l'État-providence américain si on le compare à celui des autres puissances occidentales. La thèse forte de ce livre est en fait que ce sont les tensions interraciales, réactivées par les succès obtenus par le mouvement des droits civiques, et leur exploitation méthodique par le parti républicain qui permettent d'expliquer la réticence d'une partie de l'Amérique à développer des politiques de solidarité collective qui auraient profité majoritairement aux minorités noires.

Pour P. Krugman, un nouveau rapport de force politique est toutefois en train de se mettre en place. Tout d'abord, le fiasco de la guerre en Irak va ôter pour longtemps aux républicains la possibilité d'exploiter des " armes de distraction massive " pour masquer le caractère profondément élitiste de leur politique. Plus fondamentalement encore, les mentalités sont en train de changer : les Américains deviennent plus sensibles aux méfaits du creusement des inégalités mais aussi moins racistes. L'exploitation politique du racisme se heurte de plus à l'augmentation du nombre d'immigrés devenus citoyens américains, qui constituent une force politique croissante. La voie est donc ouverte pour une nouvelle ère politique où le parti démocrate devra remettre la croissance au service de tous, grâce notamment à une fiscalité plus progressive, un renforcement du mouvement syndical et une politique sociale plus active. Le renouveau de l'État-providence devra alors passer prioritairement par la mise en place d'une assurance maladie universelle qui fait cruellement défaut au peuple américain. La victoire d'un candidat démocrate, et qui plus est noir, aux dernières élections américaines peut être vu comme un début de confirmation des analyses de P. Krugman développées lors de l'été 2007. Ce livre, qui constitue une attaque frontale contre les valeurs et les politiques développées par le parti conservateur américain, a le mérite de rappeler le caractère crucial des choix de société dans la répartition des fruits de la croissance. Il montre avec force le poids fondamental des facteurs politiques dans les évolutions économiques, qui ne sont jamais le simple reflet des effets impersonnels du marché.

Gilles Bosc, professeur au lycée Albert-Einstein de Sainte-Geneviève- des-Bois (91).

Idées, n°156, page 79 (06/2009)

IDEES - L'Amérique que nous voulons