Lectures

Sociologie du travail : les relations professionnelles
Antoine Bevort, Annette Jobert.
Paris, Armand Colin, 2008, 268 pages
ISBN : 2-200-34571-6

Dans cet ouvrage de synthèse, Antoine Bevort et Annette Jobert cherchent à dresser un bilan de l'état des relations professionnelles en France. Ils partent d'une description détaillée du rôle de chacun des acteurs de ce champ d'étude (les syndicats, le patronat, l'État et les grandes institutions du paritarisme) pour analyser, dans un second temps, l'évolution des conflits sociaux, les difficultés rencontrées par la négociation collective dans notre pays et les nouveaux défis auxquels vont être confrontées les relations entre les partenaires sociaux dans le cadre de la construction européenne et des bouleversements que connaît le marché du travail.

Après avoir présenté, dans une première partie, les grands acteurs et les institutions des relations professionnelles en France, les auteurs s'attardent ensuite sur les conflits et leurs modes de régulation. Si les grands mouvements sociaux n'ont pas disparu (cf. les mobilisations contre la réforme de la Sécurité sociale en 1995, contre la réforme des retraites en 2003, contre le CPE en 2006...), les grèves déclinent dans le secteur privé depuis les années 1980, et les acteurs, les enjeux centraux des conflits ont changé. Du fait d'un taux assez élevé de syndicalisation et d'un statut d'emploi qui l'expose moins à la dégradation du rapport de force qu'ont connu les travailleurs du secteur privé face à leurs employeurs, la fonction publique a pour sa part toujours massivement recours à la grève. Elle représente un peu plus du dixième de la population active salariée mais plus des deux tiers des journées individuelles non travaillées dans les années récentes. " C'est donc moins le déclin des grèves que leur déplacement vers la fonction publique qui caractérise l'évolution de la conflictualité. " Cette évolution donne aux enjeux des conflits une dimension souvent plus politique, et les nouveaux mouvements sociaux s'opposent en premier lieu à l'État et à ses grandes orientations culturelles et sociales : les nouvelles questions sociales dépassent donc le cadre traditionnel de l'entreprise et des conflits du travail, même si ces derniers restent bien présents.

Le maintien d'une forte conflictualité en France met par ailleurs en évidence les faiblesses de la négociation collective dans notre pays. La négociation de branche pâtit notamment de l'individualisation croissante de la gestion du personnel dans les entreprises et du développement des activités de service où la tradition de syndicalisation et de négociation est plus faible. Cette situation est défavorable aux travailleurs dans un contexte de chômage de masse qui réduit leur pouvoir de négociation face aux employeurs. Le manque de dialogue social entre les partenaires sociaux et l'État rend de plus difficile la mise en Oeuvre de réformes structurelles. En l'absence d'une concertation préalable de grande ampleur susceptible d'aboutir à des concessions réciproques, les projets gouvernementaux se heurtent, en effet, souvent à des mobilisations de grande ampleur.

Cet ouvrage, qui propose une description et une analyse méticuleuse des relations professionnelles en France, a le mérite de mettre en évidence les insuffisances de la démocratie sociale dans notre pays. Les relations professionnelles devront de fait faire face à plusieurs défis dans les années à venir. Tout d'abord, la loi sur la modernisation du dialogue social votée en 2007 et qui fixe une obligation de dialogue entre l'État, les organisations syndicales de salariés et d'employeurs avant toute réforme portant sur " les relations du travail, l'emploi et la formation professionnelle " devra faire ses preuves. Ensuite, le renforcement de la légitimité de la négociation collective passera, d'après les auteurs, par une remise en question des principes actuels de représentativité des syndicats, une représentativité élective devant se substituer selon eux à la règle de présomption de représentativité dont jouissent certaines organisations. Enfin, la régulation sociale reste encore largement à construire dans le cadre européen, et le retard pris par " l'Europe sociale " met en péril tout l'édifice communautaire en favorisant la mise en concurrence des systèmes nationaux par les multinationales, et en rendant ainsi très abstraits pour les citoyens les bienfaits du modèle social européen.

Gilles Bosc, professeur au lycée Albert-Einstein de Sainte-Geneviève-des-Bois (91).

Idées, n°156, page 78 (06/2009)

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