Lectures

Manuel de l'ethnographe
Florence Weber.
Paris, Puf, coll. " Quadrige ", 2009, 334 pages
ISBN : 2-13-056641-0

Cet ouvrage reprend sous une forme organisée et problématisée des articles publiés par Florence Weber entre 1978 et 2002. Plus qu'un manuel qui expliquerait comment mener une enquête de terrain et rédiger un compte-rendu, ce livre permet d'appréhender de façon concrète la démarche scientifique du chercheur, et en particulier la posture intellectuelle qu'il doit tenir vis-à-vis de " son terrain ".

Alors que Marcel Mauss enseignait aux étudiants l'ethnographie sans avoir jamais mis les pieds sur le moindre terrain (ce qui a donné lieu à la publication de son Manuel d'ethnographie composé à partir des notes de cours d'un de ses étudiants), Florence Weber nous propose de partager ses expériences d'ethnographe dans un Manuel... qui n'est est pas un !

L'étudiant un peu dérouté par le titre comprendra cependant très vite qu'un vade-mecum lui serait de peu d'utilité pour s'initier à l'approche ethno-graphique et que l'acquisition d'une démarche intellectuelle exigeante qui est ici proposée sera pour lui beaucoup plus féconde.

Cette démarche se décompose en " quatre opérations ethnographiques ".

L'auto-analyse est la première opération indispensable. Si le besoin de réflexivité est nécessaire à tout chercheur en sciences sociales, il prend une place essentielle en ethnographie. Non seulement l'ethnographe ne doit pas être le porte-parole du groupe qu'il observe mais, de plus, il doit être conscient de l'influence de sa propre identité sur son objet de recherche : au cours d'une observation participante, l'indigène n'est pas toujours celui que l'on croit ! Tenir un journal d'enquête est alors indispensable ; publier des extraits de ce journal peut participer à l'auto-analyse et, en tout cas, favorise la transparence vis-à-vis du lecteur. Une fois le matériau collecté, l'ethnographe doit le confronter à d'autres sources. La deuxième opération consiste alors à recourir à l'histoire et aux statistiques : " c'est le décalage entre des résultats statistiques et des résultats ethnographiques qui oblige à expliciter les conditions sociales et histo- riques de production des catégories statistiques comme des catégories ethnographiques ".

Passer des faits à la théorie est certainement l'étape la plus difficile. C'est la troisième opération : la mise en concepts (selon la formule de Jean-Claude Passeron). Les premiers travaux de Florence Weber l'ont tout d'abord conduite à explorer les liens entre l'appartenance locale et l'appartenance sociale. Son terrain de prédilection, Montbard1, lui a permis d'appréhender la culture populaire en dehors de l'usine mais aussi de saisir la lecture spatiale des faits sociaux.

Ses recherches plus récentes d'ethnographie économique2 l'amènent à explorer " les frontières du marché ". Remettant en cause l'hypothèse d'une opposition centrale entre don et marché, elle propose une typologie fine des formes de l'échange.

La quatrième opération est " le retour sur l'actualité politique ". Alors que le chercheur se doit d'adopter une neutralité axiologique, il ne peut esquiver le contexte politique dans lequel se déroule son travail de terrain. Dans deux articles coécrits avec Michel Pialoux, Florence Weber tente de décrypter la crise du syndicalisme à la lumière de leurs terrains respectifs (usine Vallourec de Montbard et usine Peugeot de Sochaux pour M. Pialoux) mais aussi de comprendre le " divorce " entre la gauche et les classes populaires.

Tout l'ouvrage apparaît ainsi comme un véritable plaidoyer en actes pour les sciences sociales où l'ethnographe est à la fois un sociologue et un anthropologue à l'écoute de l'historien, du statisticien, de l'économiste et du politiste.

Gilles Martin, professeur de SES au lycée Lakanal à Sceaux (92).


(1) Weber Florence, Le Travail à-côté. Une ethnographie des perceptions, Paris, Éditions EHESS, nouvelle édition revue et augmentée, 2009

(2) Dufy Caroline, Weber Florence, l'ethnographie économique, Paris, La Découverte, coll. " Repères ", 2007

Idées, n°156, page 76 (06/2009)

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