Dossier : Les journées de l'économie

Le bonheur : économie et vie quotidienne

Pauline Gandré, élève de l'ENS-LSH (69)

La conférence des Journées de l'économie, qui traitait d'un sujet singulier et relativement nouveau en économie, " le bonheur ", a été une de celles qui a attiré un public nombreux. Aussi surprenant que cela puisse paraître, depuis une quinzaine d'années, certains économistes prétendent pouvoir apporter leur contribution à l'explication du bonheur individuel et national, au même titre que les psychologues et les philosophes.

Ils mettent en particulier en avant le caractère relatif du bonheur. Leur analyse se révèle féconde, notamment en termes de recommandations de politiques publiques1.

Le vendredi 21 novembre 2008, à Lyon, Andrew Clark, chercheur à la Paris School of Economics, spécialiste reconnu de l'économie du bien-être, et Nicolas Sauger, chargé de recherche au CEVIPOF, étaient réunis sous la houlette de Christian Ménanteau, journaliste économique, pour évoquer l'ambitieuse question du bonheur sous un angle économique. Le sujet de cette conférence est représentatif de l'exploration par l'économie de champs nouveaux que l'on considérait jusque-là réservés à la sphère privée. Ainsi, Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia ont-ils publié, en 2008, un livre au titre volontairement provocateur, Sexe, drogue... et économie, et au sous-titre significatif , " Pas de sujet tabou pour les économistes ! ". Désormais, l'économie n'hésite plus à manier des données qualitatives et même subjectives et à s'intéresser au domaine de la vie quotidienne2. La question du bonheur n'est pas nouveau en économie. Ses fondements théoriques reposent sur la philosophie économique de l'utilitarisme, développée au XVIIIe siècle par Jérémy Bentham puis par son disciple John Stuart Mill. Cette philosophie systématise le principe d'utilité et en particulier d'utilité sociale, celle-ci visant à atteindre " le plus grand bonheur du plus grand nombre ". Plus tard, la théorie néoclassique a donné naissance à " l'économie du bien-être " qui cherche à déterminer l'allocation des ressources économiques permettant d'augmenter le bien-être d'au moins un individu sans diminuer pour autant celui d'un autre individu. Au début du XXe siècle déjà, l'économiste Arthur Cecil Pigou s'interrogeait sur la répartition optimale des revenus qui favoriserait la croissance la plus rapide. Mais ce qui caractérise l'économie du bonheur actuelle, c'est qu'elle prétend pouvoir mesurer le bien-être, notamment par des indicateurs subjectifs, tout en prenant en compte de nouveaux facteurs, et elle aboutit par là même à des conclusions radicalement nouvelles.

Les paradoxes du bonheur et sa mesure

Croissance et satisfaction de vie

Le constat étonnant qu'ont mis en avant les intervenants de la conférence, Andrew Clark et Nicolas Sauger, est le même que celui fait par tous les économistes s'intéressant au sujet depuis une quinzaine d'années : l'argent ne fait pas vraiment le bonheur dans les pays industrialisés.

En effet, si ces pays ont connu une très forte croissance depuis la seconde guerre mondiale, il en va différemment du niveau de satisfaction de vie des individus. Ainsi, entre 1958 et 2004, le PIB réel par habitant a été multiplié par trois aux États-Unis et en Europe, et par six au Japon. Pourtant, les habitants de ces pays ne sont pas plus heureux en moyenne qu'il y a cinquante ans.

Graphique : Croissance du PIB et stagnation du bonheur aux Etats-Unis, 1973-2004 (graphique 1)

Le résultat proposé par Nicolas Sauger sur la question du niveau de richesse comme facteur de bonheur est un peu différent. Il montre que dans la plupart des pays européens, à l'exception du Luxembourg et de l'Italie, la croissance du PIB s'est quand même accompagnée d'une hausse du niveau de satisfaction. Il souligne cependant que cette hausse a été bien moindre que celle qu'on aurait pu attendre. On observe que les individus plus fortunés se déclarent en moyenne plus heureux, et il en va de même pour les habitants des pays riches par rapport aux habitants des pays pauvres. Il semble en fait que si une hausse du revenu ne s'accompagne pas d'une hausse du niveau de satisfaction, c'est surtout à partir d'un certain seuil.

L'idée d'une dissociation entre hausse du rythme de la croissance et des revenus dans les pays industrialisés et hausse du niveau de satisfaction de vie ne date pas d'hier. Andrew Clark a ainsi évoqué le paradoxe observé par l'économiste américain Richard Easterlin dès 1974. Ce dernier s'est appuyé sur des enquêtes de satisfaction de vie réalisées sur plusieurs décennies aux États-Unis, au Japon et en Europe. Il a été le premier à montrer que la croissance du PIB ne s'était pas accompagnée d'une croissance du niveau de satisfaction de vie dans ces pays[1]3.

Le développement des données qualitatives et la mesure du bonheur

Ce qui a rendu le constat du " paradoxe d'Easterlin " possible, c'est l'utilisation d'enquêtes et de types de données nouveaux en économie. Pendant les années 1950-1960 et jusqu'au début des années 1970, les économistes ont surtout travaillé sur des données agrégées, témoignant de l'avènement de la macroéconomie. Ils se sont alors focalisés sur les facteurs de la croissance économique et sur ses cycles. Puis, dans les années 1980-1990, les travaux microéconomiques et microéconométriques sur données de panel se sont développés. Enfin, au tournant du XXe siècle, la généralisation des données qualitatives utilisées dès les années 1970 a permis d'élargir l'approche économique à de nouvelles questions, en rendant compte du niveau de satisfaction de vie des individus.

Les enquêtes de satisfaction de vie consistent à demander à chaque individu interrogé d'évaluer s'il est " très insatisfait " (1), " plutôt insatisfait " (2), " plutôt satisfait " (3) ou " très satisfait " (4) de la vie qu'il mène. L'échelle peut parfois aller de 1 à 10. Les données obtenues sont ensuite rassemblées dans la World Database of Happiness, la banque de données mondiales sur le bonheur4. Une des enquêtes incluant ce questionnement en Europe est l'European Social Survey (ESS)[2]. Nicolas Sauger, chargé de la coordination du volet français, a présenté la méthode et les résultats de cette enquête réalisée sur trente pays européens. Réitérée tous les deux ans, elle donne lieu à une multitude d'interprétations, aussi bien en économie qu'en science politique ou encore en sociologie, notamment parce qu'elle est un des moyens d'évaluer le bonheur des Européens. La présentation de Nicolas Sauger visait à mettre en avant l'existence de deux types d'indicateurs de bien-être : les indicateurs du bonheur individuel et les indicateurs du bonheur collectif. L'ESS regroupe, en effet, à la fois des variables individuelles et collectives pour expliquer le bonheur. Il apparaît qu'en moyenne les habitants des différents pays européens attribuent la note de 7/10 à leur situation personnelle, signifiant qu'ils sont " plutôt heureux " au niveau individuel. Dans la plupart des pays étudiés, moins de 10 % de la population déclare s'être souvent ennuyée dans la semaine précédant l'entretien, et les chiffres sont à peu près similaires pour le fait de s'être senti seul. Ils sont cependant plus élevés concernant le fait d'avoir mal dormi.

En revanche, au niveau collectif, le fonctionnement de la démocratie et le système éducatif obtiennent tout juste la moyenne, le système de santé est noté autour de 5/10, et la situation économique plusieurs mois avant la crise 4/10. Pire encore, lorsque l'on s'intéresse à la perception du gouvernement national, quel que soit le pays, quelle que soit la période, on est à moins de 4/10. On observe en fait que la variance des réponses individuelles est beaucoup plus élevée, et que les notes attribuées sont plus basses pour les questions portant sur la perception des institutions et de la situation nationale que pour celles portant sur la situation individuelle.

Ruut Veenhoven, chercheur à l'université Erasmus de Rotterdam, directeur de la World Database of Happiness et éditeur du Journal of Happiness Studies, a montré que l'utilisation de ces données qualitatives permettait des comparaisons solides entre les pays et les individus. En contrôlant les différences linguistiques et de valeurs entre les pays, il obtient les mêmes résultats qu'avant contrôle de ces variables. Les différences culturelles ne modifiant pas significativement les réponses aux enquêtes de satisfaction, on peut donc bien procéder à des comparaisons[3]. Le développement des données qualitatives a véritablement enrichi les perspectives de l'économie du bonheur en permettant des mesures subjectives du bien-être individuel. L'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) participe à la généralisation de l'utilisation de ces données qualitatives en mettant en place un projet global de mesure du progrès des sociétés organisé autour de forums mondiaux. Les travaux sur lesquels repose ce projet proposent une nouvelle génération d'indicateurs pour mesurer ce progrès.

Mais certains chercheurs tentent d'aller plus loin dans la mesure du bonheur. Sir Richard Layard, économiste britannique, spécialiste de la question du bonheur, évoque, dans son essai Le Prix du bonheur paru en 2005, une forme de mesure objective du bonheur individuel qui s'appuie sur les neuro-sciences. Lorsqu'un individu est heureux, certaines zones de son cerveau sont activées, ce qu'on peut observer expérimentalement. R. Layard reprend par exemple les travaux de Richard Davidson, de l'université du Wisconsin, et écrit qu'" il est possible de placer une personne dans un appareil à IRM ou dans un TEP scanner (tomographie par émission de positons) et de lui montrer des images agréables ou désagréables. L'expérience a été faite avec les images d'un nourrisson souriant et heureux et avec celles d'un nourrisson difforme. [...] L'image "agréable" active le côté gauche du cerveau, l'autre le côté droit "[4] (p. 30).

Mais les indicateurs globaux de bonheur, s'appuyant sur des données objectives, se multiplient également. Ils cherchent à se substituer au PIB qui apparaît désormais comme une mesure imparfaite du bien-être. Pour n'en citer que quelques-uns, on peut évoquer l'Indice de développement humain (IDH) utilisé par les Nations unies depuis 1990, et influencé par les travaux d'Amartya Sen, ou encore l'Indicateur de bien-être économique (IBEE) développé par les chercheurs canadiens Lars Osberg et Andrew Sharpe en 1998. Cependant, ces indicateurs composites réunissent des variables nombreuses et hétérogènes, ce qui soulève certains problèmes méthodologiques et suppose quand même une approche normative pour déterminer comment pondérer chaque variable, quel poids leur attribuer dans le bien-être global5. La question de la mesure du bonheur, que les économistes considèrent maintenant possible, est véritablement un domaine de l'économie en pleine expansion.

L'intérêt sous-jacent de l'intervention de Nicolas Sauger, qui n'est pas économiste mais chercheur en sciences politiques, est qu'elle témoigne du fait que l'économie du bonheur se fonde sur le dialogue avec d'autres disciplines comme la psychologie, la sociologie et la philosophie. Néanmoins, l'approche économique du bonheur présente certaines spécificités disciplinaires. Premièrement, elle s'appuie tout particulièrement sur les données et l'analyse statistique. Deuxièmement, comme le souligne Andrew Clark dans un entretien audiovisuel pour le site de la Vie des idées6, cette approche repose sur l'idée que le bonheur est une mesure de l'utilité telle qu'elle est conçue par la microéconomie standard. À partir de là, le principe de maximisation de l'utilité s'applique au bonheur. L'économiste cherche alors à identifier les variables qui permettent de maximiser le bien-être et peut ainsi proposer des recommandations. Les disciplines comme la sociologie et la psychologie complètent cette analyse en prenant en compte le contexte social. Le prix Nobel d'économie 2002 a d'ailleurs été attribué au psychologue Daniel Kahneman pour ses travaux pionniers introduisant de la psychologie dans l'analyse économique. D. Kahneman et d'autres chercheurs, comme Vernon Smith ou Amos Tversky, ont fondé l'économie expérimentale (ou comportementale) dès les années 1970. Au moyen d'expériences en laboratoire, ils ont exploré les comportements individuels et notamment leur faible conformité avec la théorie des choix rationnels.

Sur la question de l'interdisciplinarité, Andrew Clark écrit que " le bonheur est, en tant que tel, un sujet qui, plus peut-être que d'autres, tend à créer des liens entre les différentes sciences sociales. En tant qu'économiste, c'est un des aspects de l'économie du bonheur qui me rend particulièrement heureux moi-même7 ".

Cet apport interdisciplinaire est à la base d'un des résultats fondamentaux de l'économie du bonheur : ce dernier est, dans une certaine mesure au moins, relatif.

Qu'est-ce qui nous rend heureux ?

Le bonheur est relatif

Andrew Clark analyse la question du bonheur d'un point de vue microéconomique. Il insiste sur la rupture opérée avec la microéconomie traditionnelle qui considère que, pour maximiser son utilité, un individu doit consommer le plus possible dans la mesure permise par sa contrainte budgétaire. Or, ceci est en contradiction avec les résultats d'un grand nombre d'enquêtes qualitatives. S'appuyant sur une démarche économétrique qui lui permet d'analyser l'incidence propre d'une variable, toutes choses égales par ailleurs, Andrew Clark montre qu'une augmentation du revenu d'un individu ne s'accompagne pas d'une hausse similaire du niveau de satisfaction personnelle. Pourquoi le revenu ne fait-il donc pas plus le bonheur au niveau individuel que le PIB au niveau national ? Pour Clark, l'explication est très simple. Deux phénomènes de comparaison entrent en jeu. Premièrement, les individus comparent leur revenu à celui des autres. Si leur revenu augmente mais que le revenu des individus qui les entourent augmente aussi, alors ils ne sont pas plus heureux qu'avant. Dans un document de travail de la Paris School of Economics paru le 13 janvier 2009[5], Claudia Senik et Andrew Clark affinent cette analyse en se demandant à qui un individu donné se compare plus particulièrement. Il en ressort que chacun se compare à un " groupe de référence ". Le plus souvent ce groupe de référence est le groupe des collègues, ce qui est le moins néfaste pour la satisfaction. En effet, il peut être rassurant de savoir qu'on travaille dans une entreprise qui de manière générale offre des salaires élevés. Dans le cas plus rare où le groupe de référence est le groupe des amis, l'impact sur le niveau de bonheur est beaucoup plus négatif. Sur le modèle d'une fonction d'utilité standard, Andrew Clark construit une fonction de bien-être W. Cette fonction dépend d'un certain nombre de caractéristiques individuelles, dont le revenu y, mais aussi le revenu des autres (plus précisément celui du groupe de référence) représenté par la variable y*. L'expression de la fonction de bien-être considérée est alors : W = W (y, y*,...). Dans l'article évoqué ci-dessus, Claudia Senik et Andrew Clark forma-lisent la comparaison sociale avec une fonction d'utilité faisant apparaître la variable revenu à laquelle on soustrait le revenu du groupe de référence : U = U (y, y-y*,...). Si cette variable est positive, elle jouera positivement sur le bien-être, et inversement si elle est négative. On peut alors utiliser les données obtenues dans les enquêtes de satisfaction pour réaliser des tests écono- métriques et déterminer l'effet d'une variable sur le bien-être ou l'utilité. S'il est encore problématique de mesurer ces deux grandeurs, on peut au moins comparer les différents effets entre eux et les niveaux de bonheur de divers individus. Les deux chercheurs montrent que le phénomène de comparaison des revenus est associé à une plus grande demande de redis- tribution des revenus, il n'entraîne donc pas un goût pour les inégalités et ce, d'autant moins que l'on se compare aux membres de sa famille et plus vaguement aux " autres ". Ce phénomène de comparaison sociale a également été évoqué par R. Layard qui parle de " course au statut " où chaque individu veut atteindre une position sociale plus élevée, mais cela ne peut se faire qu'au détriment de la position sociale d'un autre individu : " Mon gain est aussi une perte. Nous avons affaire ici à un jeu à somme nulle. [...] Si mon revenu augmente par rapport au vôtre, cela signifie que le vôtre diminue par rapport au mien du même montant. Le processus ne produit aucun gain réel pour la société. "[4] (p. 162-163).

L'autre phénomène de comparaison mis en évidence par Andrew Clark est celui que l'individu réalise entre sa situation passée et sa situation présente. Il apparaît alors qu'on s'habitue assez vite à avoir un revenu élevé et que l'on n'en tire plus autant de satisfaction après un certain temps que dans les premières années. On peut modéliser ce phénomène avec une fonction de bien-être W dans laquelle on introduit la variable retardée du revenu d'ordre 1 soit : W = W (yt, yt-1,...). Ce processus d'accoutumance est d'autant plus visible qu'avec la croissance les standards de niveau de vie s'élèvent. Il ne faut cependant pas omettre le constat que, dans chaque pays, les riches se déclarent en moyenne plus heureux que les autres.

Les facteurs explicatifs du bonheur

Néanmoins, il est évident que le niveau de richesse n'est pas la seule variable qui influe sur le bonheur. Dans son essai Le Prix du bonheur, R. Layard évoque les sept grands facteurs de bonheur ressortant de ses travaux qu'il appelle les " Sept Grands ". Ceux-ci sont : " les relations avec notre famille, notre situation financière, notre travail, le groupe auquel nous appartenons et nos amis, notre santé, notre liberté individuelle et nos valeurs personnelles "[4] (p. 73). L'Enquête sociale européenne révèle que l'âge et la qualité de l'éducation sont d'autres exemples de variables individuelles expliquant le bonheur. Ainsi, les jeunes sont plus heureux que les vieux qui le sont plus que la génération intermédiaire. La qualité de l'éducation, notamment en mathématiques et en lecture, joue également favorablement sur le bonheur8.

Des facteurs plus macroéconomiques, en particulier à l'échelle de la nation, interviennent aussi. Ceux-ci ont été évoqués par Nicolas Sauger, les principaux d'entre eux étant en effet pris en compte dans l'Enquête sociale européenne. La qualité des institutions, du système éducatif et de santé, l'impression de liberté d'expression... influencent également le niveau de satisfaction. Leur évaluation par les individus au sein d'enquêtes de satisfaction rend alors compte de la perception du niveau de bonheur collectif. Deux chercheurs de l'université de Zurich, Bruno Frey et Alois Stutzer, ont ainsi montré que plus les habitants d'un pays ont la possibilité de participer à la vie politique, de s'exprimer au moyen de référendums, plus ils ont l'impression de vivre dans un pays démocratique, plus ils sont heureux[6].

Entretien : Trois questions à Andrew Clark

Mais si les phénomènes de comparaison évoqués ci-dessus ont d'abord été identifiés pour la variable " revenu ", ils jouent également sur la perception d'un certain nombre d'autres facteurs explicatifs du bonheur. Andrew Clark s'intéresse ainsi à la question du statut sur le marché du travail, de la situation familiale, de la santé et de la religion. Il montre alors que le chômage rend très malheureux, et que c'est une position à laquelle on ne s'habitue jamais vraiment. Cependant, cette situation est par exemple vécue moins durement lorsque l'on vit dans une région où il y a un fort taux de chômage, révélant le processus de comparaison en Oeuvre. Il semble qu'il en soit à peu près de même pour la santé. Une mauvaise santé rend largement malheureux, mais de façon moins frappante lorsqu'on n'est pas le seul à être malade. En ce qui concerne la question de la situation familiale, Andrew Clark évoque la perception du mariage, du divorce et des enfants au fil des ans. Le phénomène d'accoutumance est très visible dans les résultats qu'il présente sous forme de graphiques. Dans le cas du mariage (graphique 2), on voit qu'après quelques années les femmes " s'habituent " au mariage, il ne leur procure plus autant de bonheur. Les hommes, quant à eux, semblent particulièrement heureux l'année précédant le mariage et le sont tout de suite moins dès l'union scellée.

Graphique : On s'habitue au mariage (graphique 2)

Parallèlement, le moment du divorce est assez dur à vivre mais moins que les années qui le précèdent, et les individus concernés semblent s'y habituer assez vite. L'arrivée des enfants procure une joie immense qui s'atténue ensuite avec les années.

La variable " religion " est elle aussi digne d'intérêt, surtout dans une perspective d'analyse du groupe de référence entendu comme le voisinage de l'individu. Le phénomène de comparaison joue ici dans l'autre sens. Il apparaît que les individus pratiquant une religion apprécient de vivre dans un quartier où leurs voisins partagent leurs croyances. Plus surprenant, les athées eux-mêmes préfèrent vivre dans un quartier où la majorité de leurs voisins sont croyants. Pour être heureux, il semble donc qu'il faille avoir un revenu au moins aussi élevé que le revenu moyen de notre groupe de référence, un emploi stable, une bonne santé et une vie de famille satisfaisante. Pour pouvoir tirer des conclusions fiables des données présentées, il importe qu'elles soient obtenues sur de grands échantillons représentatifs de la population considérée. Quoi qu'il en soit, l'approche économique et même économétrique est ici avant tout intéressante en ce qu'elle révèle que les phénomènes de comparaison ne se limitent pas au revenu.

Mais, alors, si le bonheur est relatif, y a-t-il encore des facteurs qui peuvent nous rendre heureux indépendamment de notre position dans la société et au sein de notre groupe de référence ? Cette question est pertinente en termes de politiques publiques, celles-ci visant à maximiser le bien-être d'une majorité d'individus dans la société et non pas d'un groupe par rapport à un autre.

L'enjeu majeur de l'approche économique du bonheur : les politiques publiques

Les premières pistes

L'économie du bonheur n'est pas qu'une science pour rire, elle n'est pas qu'un champ exotique de l'économie que d'aucuns considéraient un peu fumiste à ses débuts. Elle aboutit à des résultats lourds d'enjeux en termes d'orientation des politiques publiques. Ainsi, pour Andrew Clark : " Le bien-être nous permet d'évaluer certaines politiques publiques de manière très concrète. Par exemple, combien d'argent faut-il pour compenser le bruit pour les individus qui habitent près d'un aéroport ? Une analyse statistique démontre que le bien-être individuel augmente avec l'argent, comme on peut imaginer, mais diminue avec les décibels auxquels l'individu est exposé à la maison. En comparant la taille de ces deux effets (argent contre décibels), nous avons une idée de combien chaque décibel "coûte" en termes d'euros9. " Mais si l'intervention de ce dernier aux Journées de l'économie était censée répondre à la question " Que peut-on faire pour être heureux ? " et donc donner certaines indications de politique publique, elle a plutôt permis de conclure à la nécessité de mettre au jour un facteur ne souffrant d'aucun des phénomènes de comparaison évoqués. En effet, en influant sur ce facteur, on serait sûr de ne pas favoriser un groupe d'individus par rapport à un autre. On serait également certain que le bonheur que les individus en retireraient ne s'atténuerait pas avec le temps. Cependant, ce facteur reste encore à trouver. Les premiers résultats de la toute jeune économie du bonheur permettent au moins de dire qu'une politique active de lutte contre le chômage, d'amélioration des systèmes de santé et d'éducation et de développement de la participation à la vie politique de leur pays joue favorablement sur la satisfaction des individus. Dans un document de travail du Centre d'études pour l'emploi, intitulé " L'économie du bonheur peut-elle renouveler l'économie du bien-être ? ", paru en février 2007[7], Lucie Davoine souligne que les travaux récents en économie du bonheur peuvent se traduire par une pluralité de recommandations poli-tiques qui sont parfois opposées à celles de l'économie traditionnelle et viennent nourrir le débat public. Elle montre ainsi que puisqu'on observe que le chômage rend plus malheureux que l'inflation, l'arbitrage bien connu en économie entre inflation et chômage peut se faire en faveur de la lutte contre ce dernier. Elle souligne que l'économie du bonheur peut également amener à recommander un plus grand interventionnisme de l'État, une plus large place accordée à la résolution des problèmes sociaux.

Un projet ambitieux : construire une " science du bonheur "

Sir Richard Layard va plus loin et préfère faire l'ambitieux pari de créer une " science du bonheur " à la croisée de l'économie, de la sociologie, de la psychologie, de la philosophie et même des neuro-sciences, qui ferait de la maximisation du bonheur collectif le principe à la base de toute politique publique. Les recommandations qu'il émet dans ce domaine sont plutôt originales. Il propose ainsi de mettre en place une taxe progressive sur les revenus pour inciter les individus à ne pas trop travailler, ce qui, selon lui, nuit au bonheur, et donc à passer plus de temps avec leur famille et leurs amis. Certaines de ses propositions sont également plus conservatrices, réhabilitant le mariage et la famille.

Mais le projet de R. Layard a fait l'objet d'un certain nombre de critiques. Si certains jugent ses idées carrément " réactionnaires10 ", d'autres mettent plus particulièrement en cause le principe ultime de maximisation du bonheur collectif11. En effet, toute forme de bonheur ne se vaut pas, et l'essentiel est peut-être avant tout de créer les conditions du bonheur comme le préconise Amartya Sen dans sa théorie des " capabilités "[8]. On peut définir ces dernières comme " la capacité réelle qu'ont les individus d'atteindre les buts qu'ils se fixent. L'étendue des " capabilités " des personnes est celle de leur liberté réelle ou positive d'accomplir certains " fonctionnements ", comme par exemple lire, écrire, avoir un travail, être politiquement actif, être respecté des autres, être en bonne santé physique et mentale, avoir reçu une bonne éducation et une bonne formation, être en sécurité, avoir un toit, faire partie d'une communauté, etc.[9]. Ainsi, si Andrew Clark se déclare " totalement pour " la création d'une science du bonheur, il évoque " le problème de "l'esclave heureux" d'Amartya Sen, qui s'est habitué à sa situation et n'est pas moins heureux qu'un être libre. Doit-on conclure que l'esclavage n'est pas grave ? Le bonheur mesure-t-il tout ce qui est important dans la vie ? Nous ne sommes pas à la fin de nos recherches, mais les questions qui sont posées sont fascinantes, et d'une importance indéniable12 ".

La commande au début de l'année 2008 d'un rapport par le président de la République française à une commission sur la Mesure de la performance économique et du progrès social, réunissant notamment Joseph Stiglitz et Amartya Sen, et coordonnée par Jean-Paul Fitoussi, est révélatrice des enjeux en cause[10].

Une position plus extrême : la décroissance

Une position plus extrême sur la question est celle de la décroissance qui trouve ses origines dans le concept de " croissance zéro " mis en avant par le Club de Rome en 1972, avant même la naissance de l'économie du bonheur. Elle consiste à penser que, puisque la croissance ne fait pas forcément le bonheur dans les pays industrialisés, il faut Oeuvrer à la décroissance, ouvrant la voie à de nouveaux modes de vie et de consommation. Elle s'inscrit plus particulièrement dans une perspective environnementale et repose sur le constat que l'on produit et consomme au détriment des ressources naturelles13. Si cette posture est assez radicale, elle révèle néanmoins que la variable " qualité de l'environnement " est un facteur de bonheur comme l'a souligné Nicolas Sauger dans sa présentation, à tel point que certains la font passer au premier plan.

Toutes ces pistes de politiques publiques qu'a ouvertes l'économie du bonheur révèlent donc bien sa fécondité et la nécessité de continuer à explorer ce domaine.

Un champ en pleine expansion

La conférence sur le bonheur qui s'est tenue lors des Journées de l'économie n'est qu'un indicateur de plus que ce champ est en pleine expansion. L'économie du bonheur cherche à expliquer les para- doxes de nos sociétés modernes et révèle en parti- culier que le bonheur est relatif. Elle doit être prise au sérieux dans l'orientation des politiques publiques même si certaines questions restent encore à explorer. Il importe en outre de s'interroger sur la pertinence de faire de la maximisation du bonheur sans distinction le principe ultime de la vie en collectivité.

Bibliographie

    [1] EASTERLIN R., " Does Economic Growth Improve the Human Lot ? " in Nations and Households in Economic Growth : Essays in Honor of Moses Abramovitz, New York Academic Press, 1974.
    [2] EUROPEAN SOCIAL SURVEY : www.europeansocialsurvey.org
    [3] VEENHOVEN R., " Progrès dans la compréhension du bonheur ", Revue québécoise de psychologie, vol.18, 1997, n° 2, p. 29-73.
    [4] LAYARD R., Le Prix du bonheur, Paris, Armand Colin, 2007.
    [5] CLARK A., SENIK C., " Who compares to whom ? An anatomy of income comparisons in Europe ", Working Paper, 13 janvier 2009, PSE.
    [6] FREY B., STUTZER A., "Happiness, economy and institutions", Working Paper n° 15, Institute for Empirical Research in Economy, Université de Zurich, 1999.
    [7] DAVOINE L., " L'économie du bonheur peut-elle renouveler l'économie du bien-être ? ", Document de travail, février 2007, Centre d'études pour l'emploi.
    [8] SEN A., Commodities and Capabilities, Oxford, India Paperbacks, 1987.
    [9] CENTRE D'ANALYSE STRATÉGIQUE, " Au-delà du PIB, le bonheur ? ", Note de veille n° 91, 28 février 2008.
    [10] Commission sur la Mesure de la performance économique et du progrès social :
    www.stiglitz-sen-fitoussi.fr/fr/index.htm

    Pour voir la vidéo de la conférence et des documents complémentaires sur le sujet :

  • Bibliothèque virtuelle des Journées de l'économie, 2009, conférence sur le bonheur :
    www.touteconomie.org/bonheur.html

(1) Synthèse élaborée à partir de la conférence " Le bonheur " lors des Journées de l'économie (21 novembre 2008 à Lyon).

(2) Les principaux centres de recherche en économie comportementale et plus particulièrement en économie du bonheur sont le Center for Economic Performance de la London School of Economics, autour de Sir Richard Layard et Andrew Oswald, le Center for the Study of Living Standard d'Ottawa, autour d'Andrew Sharpe, l'Institute for Empirical Research in Economics de l'université de Zurich et la Paris School of Economics, autour d'Andrew Clark et Claudia Senik.

(3) Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.

(4) http://worlddatabaseofhappiness.eur.nl.

(5) Voir la Note de veille du Centre d'analyse stratégique n° 91[11].

(6) Sur le site de la Vie des idées: www.laviedesidees.fr/Bonheur-et-vie-quotidienne.html

(7) Citation extraite de " Six questions à Andrew Clark (PSE) ", Bibliothèque virtuelle des Journées de l'économie.

(8) Voir le Powerpoint de Nicolas Sauger dans la Bibliothèque virtuelle des Journées de l'économie.

(9) Citation extraite de " Six questions à Andrew Clark (PSE) ", Bibliothèque virtuelle des Journées de l'économie.

(10) Voir la critique de l'essai de R. Layard par Alexandre Delaigue le 28 juin 2005 sur le blog d'économie Econoclaste dans la rubrique " Notes de lecture "

(11) Voir le point de vue de la sociologue Marie Duru-Bellat sur " La science du bonheur " sur le site de la Vie des idées : www.laviedesidees.fr/Y-a-t-il-une-science-du-bonheur.html.

(12) Citation extraite de " Six questions à Andrew Clark (PSE) ", Bibliothèque virtuelle des Journées de l'économie.

(13) Voir l'article de Serge Latouche dans Le Monde diplomatique de février 2003 et reproduit en partie dans le n° 2.938 de Problèmes économiques.

Idées, n°156, page 6 (06/2009)

IDEES - Le bonheur : économie et vie quotidienne