Lectures

Sociologie politique : l'action publique
Patrick Hassenteufel.
Paris, Armand Colin, coll. " U-Sociologie ", 2008, 294 pages
ISBN : 2-200-01985-3

En France, l'analyse des politiques publiques a pendant longtemps été la chasse gardée des économistes. Pourtant, si l'on veut comprendre comment un problème de société devient un problème public ou si l'on veut savoir qui prend vraiment les décisions et à quelles conditions les politiques publiques réussissent, le sociologue et le politiste ont beaucoup à nous apprendre. C'est ce que nous montre Patrick Hassenteufel dans cet ouvrage de synthèse qui mêle avec talent réflexion théorique et études de cas.

Aux États-Unis, les premiers travaux des sociologues et politistes sur les politiques publiques débutent dès les années 1950 avec les policy sciences. L'objectif de ses promoteurs est de rationaliser l'action publique : la science doit permettre de découvrir le meilleur instrument (one best way) permettant d'atteindre l'objectif que l'État s'est fixé. Cette vision naïve des politiques publiques est mise à mal par la sociologie des organisations qui souligne les dysfonctionnements de la bureaucratie et conduit à une conception plus relationnelle (interactionniste) du pouvoir politique. Non seulement l'État ne doit plus être envisagé comme un " despote omnipotent, omniscient et bienveillant " (selon la formule de l'économiste Dixit), mais encore est-il nécessaire de prendre en compte le rôle de tous les acteurs qui participent à la décision publique et qui contribuent (ou non !) à son succès. L'action collective doit alors être envisagée comme une véritable " construction collective d'acteurs en interaction ".

Cette sociologie politique de l'action publique permet d'ouvrir la " boîte noire " des politiques publiques. Patrick Hassenteufel déconstruit ainsi, pas à pas, le modèle séquentiel rationaliste des politiques publiques. Pour qu'une politique publique émerge, il faut qu'un problème soit mis sur l'agenda politique (Roger Cobb et Charles Elder). Cette mise sur agenda n'a rien d'automatique et dépend très largement du calendrier électoral, des pouvoirs de pression des acteurs et parfois du hasard... Une fois décidée, la mise en oeuvre de cette politique dépend du jeu des interactions entre la puissance publique et les ressortissants : non seulement le " terrain résiste " mais les fonctionnaires ressemblent peu au modèle du bureaucrate webérien appliquant scrupuleusement des règles rationnelles !

Patrick Hassenteufel dresse ensuite le portrait des différents acteurs de ces politiques publiques. Si les acteurs politiques (acteurs étatiques, élus locaux, fonctionnaires européens, membres d'institutions internationales...) tiennent toujours le devant de la scène, les mouvements sociaux contribuent de plus en plus à la production de l'action publique. Et, dans l'ombre, les experts continuent de tirer les ficelles du jeu...

Depuis les années 1980, les politiques publiques ont connu de profonds changements. L'abandon du référentiel keynésien au profit du référentiel de marché (Pierre Muller) provient certes de l'échec des relances keynésiennes dans un environnement mondialisé mais aussi du tournant cognitif néolibéral des " économistes d'État " de Bercy qui rejoignent leurs homologues britanniques subjugués par le chant des sirènes monétaristes dès la fin des années 1970 (Peter Hall).

Cet exemple nous montre toute la fécondité de l'approche mise en oeuvre par Patrick Hassenteufel. En proposant tout au long de l'ouvrage des études de cas (à l'image des meilleurs manuels américains), il démontre l'intérêt de la méthode comparative mais aussi la nécessité d'articuler la théorie aux faits.

C'est bien là tout l'objectif de notre enseignement de SES dont cet excellent manuel va devenir rapidement une référence incontournable.

Gilles Martin, professeur au lycée Lakanal de Sceaux (92).

Idées, n°155, page 78 (03/2009)

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