Dossier : La culture

Les réceptions " ordinaires " d'une écriture de la honte sociale : les lecteurs d'Annie Ernaux

Isabelle Charpentier, maître de conférences en sciences politiques, université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines (78) et CSE (EHESS-CNRS)

Isabelle Charpentier a consacré sa thèse aux enjeux des usages littéraires de la connaissance sociologique dans l'oeuvre d'Annie Ernaux dont elle souligne le " positionnement improbable ", indissociablement littéraire, social et politique. Elle présente ici une analyse des réceptions de l'auteure par ses lecteurs " ordinaires " à partir des lettres qu'Annie Ernaux a reçues. Elle revient sur l'intérêt de ce type de matériau et les caractéristiques des lecteurs avant d'analyser les recompositions identitaires qu'induit pour eux cette démarche de correspondance.

Revendiquant une position originale - sinon marginale - dans le champ littéraire, Annie Ernaux affirme dans Une femme (Paris, Gallimard, 1988) qu'elle entend placer son oeuvre " au-dessous de la littérature, [...] quelque part entre la littérature, la sociologie et l'histoire ". Situant sa démarche à la croisée de l'autobiographie littéraire et de l'auto-analyse, il s'agit pour elle, dans une oeuvre qui, sous de multiples aspects, se présente néanmoins avant tout comme " littéraire ", de retracer tout au long de ses récits sa trajectoire sociale, en essayant de fournir les éléments d'une analyse sociologique tant de ce parcours que des effets qu'il a produits sur son écriture. L'écrivaine cherche ainsi à rendre compte de ses propres conditions sociales de production (et de celles de ses " semblables sociaux "), mais aussi de la position qu'elle occupe dans le monde social, plus précisément de l'ensemble des positions qu'elle y a successivement occupées, pour devenir ainsi " l'ethnologue d'elle-même ".

L'oeuvre d'Annie Ernaux vise à décrire les effets des déplacements dans l'espace social sur les perceptions du monde social et politique au sens large du terme, les effets de la confrontation à la culture légitime par le biais de l'école, la rupture que cette dernière introduit avec le milieu familial d'origine - l'auteure est fille d'ouvriers devenus cafetiers-épiciers en zone rurale dans l'immédiate après-guerre -, les malaises qu'une telle trajectoire ascendante crée chez les individus qui l'expérimentent.

Elle met en récit l'idée de " trahison de classe " et de " honte sociale ", dans un style évolutif : soucieuse d'éviter le double écueil misérabiliste et populiste pointé par Claude Grignon et Jean-Claude Passeron[1]1, l'écrivaine tend en effet à atteindre une écriture " blanche ", dépouillée des attributs stylistiques habituels en littérature, pour aboutir à ce qu'elle nomme elle-même une " langue des choses ", brouillant ainsi les frontières entre deux genres traditionnellement ennemis, la littérature et la sociologie.

Je me suis intéressée aux réceptions d'Annie Ernaux par ses lecteurs " ordinaires " (i.e. non professionnels) qui sont nombreux. Ce sont les lecteurs qui prennent la plume pour écrire à Annie Ernaux que je vais évoquer ici, celle-ci m'ayant aimablement donné accès aux lettres qu'elle reçoit. Lecteurs auxquels l'écrivaine s'est elle-même rapidement intéressée, archivant leurs courriers et répondant à chacun personnellement et de manière individualisée.

Annie Ernaux et ses lecteurs : une attention intéressée

L'intérêt d'Annie Ernaux pour son propre courrier procède d'une évolution : au moment de la publication des Armoires vides en 1974, récit pour lequel elle reçoit un nombre limité de lettres (moins d'une vingtaine, certaines sont égarées), elle me confie en entretien qu'elle attachait " beaucoup plus d'importance à la réception du livre par les critiques du Monde, de Libération, etc. Leur "lecture" me paraissait la plus juste et la plus gratifiante ". Même démarche au moment de la parution en 1977 du second opus, Ce qu'ils disent ou rien, autofiction pour laquelle elle reçoit un nombre encore inférieur de courriers (une dizaine au total). Pourtant, familiarisée par la suite avec une certaine littérature sociologique - on songe notamment à l'influence, clairement revendiquée par l'écrivaine, des travaux de Pierre Bourdieu -, et sans doute déjà " déçue " par quelques réceptions critiques, elle commence à porter la plus grande attention à ses réceptions " ordinaires ", auxquelles elle déclare désormais attacher une importance essentielle, plus déterminante que celles des lecteurs " autorisés " :

" Depuis, j'ai compris que les critiques littéraires pouvaient dire beaucoup de choses sur un texte mais qu'ils étaient incapables de rendre compte de la lecture réelle du lecteur, de déterminer la place que celui-ci occupera dans ce texte, de l'emploi qu'il en fera. Le seul moyen pour un écrivain d'évaluer un peu cette lecture réelle, c'est de parler avec des lecteurs et surtout de recevoir et lire des lettres. "

C'est principalement depuis la réception critique très controversée de Passion simple (1992) qu'Annie Ernaux " joue " ainsi le " public " contre la " critique ". Elle affirme dès lors s'intéresser prioritairement (si ce n'est exclusivement) au rôle " créateur " des lecteurs, à leurs appropriations et à leurs usages de ses textes. La communauté imaginée des lecteurs ordinaires, élevés à la dignité de seule instance légitime de jugement, paraît ainsi incarner la seule reconnaissance recherchée par l'auteure.

Le courrier des lecteurs : un matériau rare, complexe à objectiver sociologiquement

Un matériau tel le courrier des lecteurs d'Annie Ernaux apparaît comme particulièrement précieux pour la recherche sociologique : en effet, décalées par rapport aux réceptions lettrées ou semi-lettrées, les lectures " ordinaires " sont en général aussi beaucoup plus difficilement appréhendables, puisqu'elles sont, par définition, moins communément et aisément formulables et formulées[2][3].

J'ai eu l'opportunité d'accéder à la majorité du courrier reçu et archivé par Annie Ernaux pour huit ouvrages : soit un corpus d'environ 1 500 lettres expédiées entre 1974 et 1998 directement à l'auteure ou adressées à son éditeur qui les lui a ensuite redirigées, et dont les dimensions varient de quelques lignes à une dizaine de pages. J'ai soumis ce courrier à un double traitement :

  • quantitatif d'abord, en réalisant une prosopographie des lecteurs-correspondants. Ce premier travail statistique a été rendu possible par la fréquence des propriétés sociales (origine sociale, trajectoire scolaire, professionnelle, matrimoniale...) livrées par les lecteurs, que leur propre tentative d'auto-socioanalyse porte à spécifier dans les courriers qu'ils adressent à l'écrivain ;
  • qualitatif ensuite : l'étude du contenu de ces lettres révèle en effet, sous différents aspects, ce que les représentations de soi et du monde social doivent à une littérature singulière, de type autobiographique, sociologiquement instruite.

Cette double approche devait permettre d'objectiver statistiquement les caractéristiques des lecteurs, en vue de dégager un certain nombre de corrélations robustes et de dessiner des " communautés d'interprétation ", c'est-à-dire des " groupes de lecteurs partageant le même style de lecture et une même stratégie identifiable d'interprétation2 ", sans pour autant s'interdire d'analyser le matériau dans ses spécificités.

L'une des hypothèses centrales de la recherche était de montrer que la lecture des récits d'Annie Ernaux était susceptible de permettre aux lecteurs d'activer, d'actualiser ou de consolider des représentations du monde social et de soi, de sa propre place dans le monde social, de faciliter la " gestion " de trajectoires sociales improbables, douloureusement vécues. Grâce aux " traces " imprimées dans la correspondance lectorale, l'objectif était de démontrer qu'une telle expérience littéraire, en ce qu'elle objective des impressions informulées, confuses, parfois même refoulées, contribue à la (re)construction de soi et à l'élaboration d'un rapport spécifique au monde social et politique, qu'elle donne aussi des instruments pour penser. J'ai donc cherché à saisir les appropriations concrètes dont cette oeuvre était l'objet, par des récepteurs différemment situés dans l'espace des rapports de classe mais aussi de genre, en analysant les expériences sociales, les compétences, les ressources et les activités interprétatives que les récepteurs mobilisent pour s'approprier cette oeuvre, dans un contexte biographique et à un moment précis de leur trajectoire.

Les oeuvres autobiographiques d'Annie Ernaux incitent en effet à des formes de " déploiement du moi " du correspondant, qui se dévoile, n'hésitant pas, dans sa lettre, à révéler spontanément, souvent de manière très précise, des éléments biographiques de sa propre trajectoire (et de celle de sa famille) à cette auteure inconnue, qui ne sait rien de lui, mais que le lecteur a, par contre, le sentiment de connaître ou dont, au moins, il se sent proche socialement et affectivement. Au sens de la théorie statistique, un tel échantillon n'est évidemment pas parfait : en effet, ces lettres ne peuvent en aucun cas être considérées comme représentatives des opinions et des réceptions de l'ensemble des lecteurs de l'écrivain. En outre, on le sait, les aptitudes à la lecture en général et l'exposition à l'autobiographie en particulier, mais aussi à l'écriture, sont socialement et culturellement sélectives à l'instar de la probabilité de prendre la plume pour parler de soi à un écrivain connu et reconnu, souvent admiré. Pourtant, globalement, les limites inhérentes à ce type spécifique d'échantillon apparaissent finalement compensées par la richesse des éléments qu'il contient.

Ces précautions méthodologiques étant posées, il convient de mettre en relation les propriétés sociales saillantes des lecteurs-correspondants avec les appropriations de l'oeuvre d'Annie Ernaux que révèlent leurs courriers.

Les propriétés sociales des lecteurs et leur appropriation de l'oeuvre d'Annie Ernaux

Le genre des correspondants : une variable (relativement) discriminante

Premier constat : les lectrices apparaissent plus mobilisées que les lecteurs. Les lettres émanant de femmes représentent les deux tiers de l'ensemble du corpus étudié. Toutefois, la répartition par sexe du courrier fait apparaître de sérieuses nuances selon les ouvrages concernés : les lettres féminines représentent ainsi 69,3 % du courrier reçu par Annie Ernaux après la parution de La Place et de La Honte (moins d'un tiers de lettres d'hommes), cette proportion tombant à 61 % pour le courrier reçu pour Passion simple (39 % de lettres masculines), et à 55,2 % pour Une femme et Je ne suis pas sortie de ma nuit.

L'objectivation statistique déconcerte bel et bien les impressions premières : n'en déplaise aux critiques masculins de l'ouvrage, on ne trouve pas, loin s'en faut, que des lettres de " midinettes " dans le courrier adressé à Annie Ernaux pour Passion simple : certes, comme pour les autres récits, les correspondants demeurent majoritairement des femmes, mais les lecteurs masculins sont également très mobilisés.

Pour renforcer cette première photographie d'ensemble, on peut raisonner de manière " inversée " sur le pourcentage que chaque ouvrage représente dans les courriers envoyés par chacun des deux sexes ; la distribution très nettement sexuée des envois de lettres en fonction du type d'ouvrage concerné est encore plus accusée : de manière très contre- intuitive sociologiquement, plus de la moitié (51,8 %) des courriers masculins sont relatifs au récit dont on peut penser qu'Annie Ernaux l'a plus ou moins volontairement dépouillé de ses références sociologiques explicites antérieures, Passion simple (44,7 % de lettres féminines), alors que les ouvrages à contenu plus directement " social " (La Place et La Honte) ne concentrent qu'un peu plus du tiers des envois masculins, contre 43,2 % des lettres féminines.

L'importance cruciale des " effets de génération " sur l'identification projective

La génération à laquelle appartient le correspondant apparaît ensuite comme une variable particulièrement discriminante. Dans plus des trois quarts des cas, l'âge des lecteurs est mentionné dans la lettre ou peut être estimé - on notera toutefois que les femmes sont deux fois plus nombreuses que les hommes à préciser leur âge exact. Les correspondants sont relativement âgés, puisque plus des deux tiers ont plus de 40 ans et appartiennent donc, à l'instar d'Annie Ernaux, aux générations nées entre les deux guerres (années 1920-1930) ou juste au début du second conflit mondial. On soulignera que les moins de 30 ans représentent néanmoins 16,8 % du corpus : près des trois quarts écrivent alors pour La Place, ouvrage étudié en classe ; l'activité prescriptrice des enseignants du secondaire apparaît ici déterminante, certains allant même jusqu'à encourager leurs élèves à écrire à l'auteure. Les trentenaires, qui sont aussi les moins représentés dans le corpus, écrivent à plus des deux tiers à Annie Ernaux pour Passion simple.

Plus de 9 quadragénaires sur 10 s'identifient explicitement dans leur lettre aux expériences décrites par l'écrivaine (la proportion tombant à 40,4 % pour les moins de 30 ans) et 8 sur 10 l'encouragent à continuer à écrire (36,5 % des moins de 30 ans). L'identification semble donc d'autant plus prégnante que l'effet de génération joue, renforcé par une origine géographique et sociale, une trajectoire et une socialisation analogues : en effet, plus de 45 % des correspondants âgés de 40 à 59 ans ont effectué, à l'instar de l'auteure, des études de lettres ou de sciences humaines et sociales ; plus des deux tiers des lecteurs de plus de 40 ans sont, comme Annie Ernaux, originaires des catégories " populaires " (ouvriers, employés, petits commerçants ou artisans) et se trouvent en situation objective de mobilité sociale et culturelle ascendante. Ces premiers constats confirment que les conditions de possibilité d'une appropriation " conforme " relèvent souvent de la combinaison de plusieurs variables sociologiques (sexe et/ou âge et/ou origine sociale/géographique et/ou type de scolarité secondaire et supérieure et/ou profession actuelle, etc.).

Des lecteurs provinciaux et urbains, d'origine provinciale et rurale

Autre aspect de la connivence liant Annie Ernaux et ses lecteurs : les correspondants sont essentiellement provinciaux et urbains, d'origine provinciale mais rurale. Plus d'une lettre sur deux est ainsi envoyée de province, plus d'une sur cinq de Paris, plus d'une sur six de la banlieue parisienne et environ 7 % de l'étranger. 44 % des correspondants résident dans une grande ville (Paris, capitale régionale, préfecture départementale), plus d'un tiers dans un village ou une petite ville et un sur cinq dans une ville moyenne (sous-préfecture). Beaucoup de correspondants qui vivent aujourd'hui en ville ont grandi en milieu rural : près de 62 % des lecteurs sont ainsi d'origine provinciale et, dans cette catégorie, plus de 60 % sont nés dans un village ou une petite ville dans lesquels ils n'ont, en général, guère envie de revenir. Le déracinement géographique choisi, l'absence de désir de revenir sur les lieux de l'enfance, qui sont aussi les premiers lieux des humiliations sociales dont les " responsables " sont identifiés par leur appartenance à des " collectifs nominaux non réalisés "[4] - " les notables ", " les bourgeois ", " les riches ", " les fil(le)s de... " ou, plus fréquemment encore, " les autres ", " eux " que les lecteurs opposent à " nous " -, marquent la volonté d'échapper aux origines stigmatisantes ; cette posture se rencontre très fréquemment dans les lettres de lecteurs d'origine populaire et rurale déclassés par le haut, qui s'autolabellisent d'ailleurs comme tels (on trouve aussi dans les courriers des expressions telles : " les bâtards culturels ", " les transfuges "... sans que l'on sache ce que la diffusion des termes doit à la lecture d'Annie Ernaux ou, plus généralement, à la dissémination sociale du vocabulaire sociologique).

Des déclassés par la culture

Rapporté à la population française saisie par générations, le lectorat qui écrit à Annie Ernaux est plutôt diplômé. Les correspondants précisent leur niveau de diplôme dans la majorité des cas : tous ouvrages confondus, plus de 60 % des lettres portent trace d'une telle indication, la proportion s'élevant à 80 % pour les lecteurs qui écrivent à propos de La Place ou de La Honte. Toutes générations confondues, le titre scolaire détenu est dans plus de deux cas sur trois supérieur au baccalauréat.

22,6 % des correspondants sont titulaires d'un certificat d'études primaires après lequel ils (ou plutôt elles, puisqu'il s'agit principalement de femmes, souvent d'origine rurale, filles de petits commerçants ou artisans) ont précocement arrêté à regret, en raison de contraintes matérielles, une scolarité souvent présentée comme prometteuse, pour entrer dans la vie active et occuper des positions professionnelles subalternes - en tout cas rarement conformes aux prétentions initiales - et/ou pour épouser un homme souvent plus âgé, mieux doté en capitaux culturels et/ou économiques. La réussite socioprofessionnelle d'Annie Ernaux correspond pour ces lectrices à leur propre " identité rêvée ". Ce moment de rupture biographique, souvent vécu sur le mode d'un rendez-vous manqué avec " le monde des idées " entraîne, en effet, un certain nombre de conséquences : tentant d'entretenir au maximum le petit capital scolaire qu'elles ont parfois acquis, ces femmes font montre de bonne volonté culturelle et développent des pratiques autodidactiques ; insistant de manière récurrente sur leur " amour de l'art et de la littérature ", elles demeurent frustrées de (et fascinées par) la possession de capitaux intellectuels - on notera d'ailleurs la présence de 30 % d'écrivains amateurs déclarés parmi les correspondants (soit deux fois plus que dans la population française).

Ce sont les appropriations des récits les " plus sociaux " d'Annie Ernaux qui retiendront dorénavant notre attention, d'un point de vue plus qualitatif.

L'écriture de la honte sociale : l'expression de l'ethos de classe des transfuges

Si l'origine sociale des correspondants, mesurée à la profession du père, apparaît dans plus des trois quarts des lettres, ils indiquent leur propre profession dans 80 % des cas. La base statistique de l'ensemble apparaît donc assez large pour montrer que les groupes sociaux s'investissent de manière très différenciée dans la correspondance avec Annie Ernaux. Assez logiquement, les ouvrages " sociaux " de l'écrivaine constituant une offre singulière de symbolisation de l'expérience du transfuge de classe, on trouve parmi les lecteurs une écrasante majorité (80 %) de mobiles sociaux ascendants (beaucoup de cadres du secteur public et d'enseignants) issus de familles populaires (plus de la moitié, 52,7 %, ont un père petit commerçant ou artisan, les autres pères sont employés, souvent d'origine rurale), partageant donc avec Annie Ernaux une homologie de position d'origine.

Caractérisés par un rapport ambivalent et insécurisé à la culture légitime, les déclassés par le haut, détenteurs de capitaux culturels acquis par le biais de l'école (les réussites scolaires paradoxales incarnées par la figure historique du " boursier " sont ainsi bien présentes dans les courriers) ou dans des pratiques autodidactiques, ont souvent très précocement intériorisé l'indignité de leurs origines sociales.

Cette double non-appartenance suscite une honte sociale tenace et qui perdure tout au long de la vie des individus, quelles que soient les positions qu'ils ont finalement réussi à conquérir. Pierre Bourdieu rappelait avec justesse que " les actes de connaissance et de reconnaissance pratiques de la frontière magique entre les dominants et les dominés que la magie du pouvoir symbolique déclenche, et par lesquels les dominés contribuent, souvent à leur insu, parfois contre leur gré, à leur propre domination en acceptant tacitement les limites imposées, prennent souvent la forme d'émotions corporelles - honte, humiliation, timidité, anxiété, culpabilité "[5]. Dans les courriers des lecteurs transfuges, on constate de fait que l'effet puissant d'hystérèse se traduit avec une acuité particulière dans le rapport anxieux entretenu à la langue des dominants, dans les tentatives inquiètes de maîtrise de l'hexis corporelle valorisée, dans les contraintes variées d'autosurveillance constante que l'on s'impose par peur de trahir le stigmate des origines modestes, ou encore dans des stratégies d'évitement de contact avec les catégories dominantes. La trajectoire ascendante et le sentiment perpétuel d'insécurité sociale et culturelle qui l'accompagne est ainsi vécue dans la souffrance et le déchirement.

L'intérêt porté à ces verbalisations des humiliations subies, aux sentiments d'injustice et aux révoltes qu'ils peuvent générer, omniprésents dans les courriers, prend un relief particulier dès lors que l'on sait que les modalités selon lesquelles la souffrance sociale est socialisée et exprimée jouent un rôle central dans l'établissement du rapport au monde social et politique. On constate en outre que les correspondants, dans la lignée du raisonnement tenu par Annie Ernaux, se montrent particulièrement étanches aux effets de la vulgarisation de la psychologie et de la psychanalyse, rejetant nettement les ressources de ces modes individualistes d'interprétation du monde, pour se focaliser sur l'analyse des déterminants et des effets sociaux du déclassement. Dans la mesure où l'exploration littéraire des blessures sociales à laquelle se livre Annie Ernaux rend publics des implicites sociaux, des situations et des sentiments éprouvés mais non dits, parfois même refoulés, la lecture des récits est parfois très clairement présentée comme vecteur d'autosocio- analyse. Dans la mesure où il crée des résonances et des congruences révélant des solidarités de classe, l'effet cathartique qui en résulte pour des agents socialement prédisposés à recevoir favorablement une telle offre de symbolisation de l'expérience du transfuge est alors considéré comme remplaçant avantageusement une quête purement psychanalytique - même si de telles appropriations lectorales, où les dimensions émotionnelles et éthiques du rapport au monde social affleurent en permanence, ne sont pas forcément constituées politiquement et donc susceptibles d'être immédiatement reconverties en militantisme social et/ou politique. Plus ou moins consciemment perçue par les lecteurs comme une manière de renverser les stigmates hérités d'une enfance populaire, l'élection de la littérature que propose Annie Ernaux est, dans de nombreux cas, conçue en tant que telle comme un acte politique de résistance à la violence symbolique et à la domination sociale, aux lignes de partage qu'elle impose et, in fine, d'émancipation.

Indissociablement vecteur et ressource d'identification projective, l'oeuvre d'Annie Ernaux permet aux lecteurs transfuges d'appliquer à leur propre trajectoire l'objectivation réflexive à laquelle se livre l'écrivaine et de décrire dans les lettres qu'ils lui adressent leur itinéraire sociobiographique dont ils proposent des interprétations, plus ou moins partielles, partiales et plausibles. Rompant cette forme particulière de désocialisation, d'anomie induite par la progression sociale et culturelle, qui sépare le transfuge de sa classe d'origine sans intégration compensatrice dans le milieu d'aspiration, les récits suscitent chez des lecteurs qui se vivaient jusqu'alors comme des " cas uniques ", isolés, l'envie de mettre à leur tour en mots ce sentiment de double non-appartenance, sur le mode de l'aveu, de la confession (les correspondants reprennent très fréquemment pour qualifier le processus une expression d'Annie Ernaux elle-même : le " don reversé "). Sortant du silence et quittant leur statut de récepteurs anonymes pour devenir les témoins de leur propre histoire, ils s'exposent en s'autorisant à écrire à l'auteure. Le fait qu'ils osent ainsi s'exprimer est d'autant plus remarquable qu'ils précisent très souvent que c'est la première fois qu'ils entreprennent une telle démarche : se raconter et s'adresser ainsi à un écrivain.

Agissant comme un révélateur des conditionnements sociaux pesant sur les trajectoires individuelles, la lecture des récits puis le fait d'écrire à l'auteure permet à ces cohortes de déracinés de dessiner un univers commun d'expériences relativement homogènes. La lecture fait ainsi resurgir des réminiscences souvent douloureuses pour les correspondants : reflux d'expressions ou de comportements parentaux oubliés, sentiment de " revivre " certaines scènes ou situations... tous ces éléments en écho fondent le pacte de lecture instauré par l'écrivaine, qui rencontre les horizons d'attente spécifiques chez les lecteurs. En ce qu'elle suscite, réactive ou relance un retour sur le positionnement social, par la mise tant à distance qu'en perspective des origines et du passé sociaux des correspondants, la lecture de tels récits permet la conceptualisation de l'expérience sensible du déclassement. Les courriers mettent en forme des savoirs préexistants sur le monde social, plus ou moins diffus, confus et disparates, voire refoulés, qui traduisent les dispositions réflexives et préréflexives d'agents sociaux en position d'homologie, au moins relative, avec l'écrivaine - en effet, les " pentes " ou, si on veut parler comme les statisticiens, les " dérivées " des trajectoires sociales (i.e. l'écart entre le milieu d'origine et le milieu d'accueil) sont variables, et ces modulations sont importantes dans la compréhension des appropriations des récits d'Annie Ernaux. Une telle homologie de (dis)position(s) constitue, in fine, la première condition de possibilité de la connivence très forte et affectivement investie entre l'auteure et ses lecteurs, et suggère en creux les modalités (étroites) d'une réception " conforme " de l'oeuvre. Sur le principe du " moi aussi ", une " communauté élective à distance3 " de lecteurs transfuges s'invente ainsi en pointillé dans le courrier, où tout un " ethos de classe4 " se révèle. Les déclassés se découvrent appartenir à une catégorie certes floue, mais dorénavant perçue comme vaste, alors même qu'ils croyaient être les seuls à vivre cette souffrance sociale. À ceux qui vivaient leur honte sociale dans le secret de leur for intérieur, Annie Ernaux démontre que leur cas n'est pas personnel ou psychologique, qu'il est un cas parmi d'autres, et qu'il n'est qu'un cas parmi d'autres, tous socialement construits. Les exemples abondent dans les courriers de telles stratégies de références identitaires à une communauté en pointillé, imaginée - et d'ailleurs largement imaginaire, le " groupe " des lecteurs de l'écrivaine n'existant et ne pouvant prendre conscience de lui-même qu'à travers elle. Mais ce sont pourtant ces références qui fondent pour le correspondant le droit à l'expression, et elles peuvent s'accompagner de la désignation d'Annie Ernaux comme porte-parole du " groupe " ainsi " découvert ".

Dans la mesure où elle constitue un vecteur mimétique de la (re)composition de l'identité personnelle et sociale des déclassés, leur permettant de trouver une " cohérence " dans une vie marquée par les ruptures, les changements et finalement la conversion, la lecture de l'écrivaine produit un effet d'oracle ; elle fonde (et s'incarne dans) la prise de parole directe des transfuges : les événements sociobiographiques passés sont interprétés et finalement reconstruits au travers et en fonction de l'expérience en miroir renvoyée par l'auteure.

Une lecture de " réconciliation "

Contre le sens commun et l'ethnocentrisme, une telle démarche de recherche permet d'appréhender les processus pluriels d'identification dans leur dimension complexe, créatrice et active. De manière décalée, l'étude du courrier des lecteurs d'A. Ernaux offre un matériau original pour éclairer la formalisation et la consolidation de schèmes de pensée et d'action, situés " en deçà " du discours politique, qui peuvent favoriser l'émergence d'une conscience de classe. En divulguant des modes sociologiques de raisonnement sous le " prisme " d'un pacte de lecture qui se présente avant tout comme " littéraire ", c'est-à-dire en dehors de toute inculcation explicite, et en privilégiant une écriture " simple ", cette oeuvre rend ces schèmes accessibles à des univers traditionnellement éloignés de la sociologie - même s'ils sont socialement prédisposés à recevoir ce type de narration -, mais aussi participe d'un tel processus, puisqu'elle donne des instruments pour penser le monde social. Lecture de pacification, voire de réconciliation avec les origines familiales, les ouvrages remplissent fondamenta- lement une fonction de " réassurance " sociale pour les correspondants : tout se passe comme si les récits des blessures liées au déclassement entraînaient une sorte de " rupture " qui autorise in fine à renouer avec des origines sociales modestes, sans les renier mais avec une nouvelle distance critique.

Bibliographie

    [1] GRIGNON C., PASSERON J.-C., Le Savant et le Populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, EHESS/Gallimard/Seuil, 1989.
    [2] LAHIRE B., La Raison des plus faibles. Rapport au travail, écritures domestiques et lectures en milieu populaire, Lille, Presses universitaires de Lille, 1993.
    [3] LAHIRE B., " Lectures populaires : les modes d'appropriation des textes ", in Revue française de pédagogie, juillet-août-septembre 1993, n° 104.
    [4] BOLTANSKI L., DARRE Y., SCHILTZ M.-A., " La dénonciation ", in Actes de la recherche en sciences sociales, mars 1984, n° 51, p. 7.
    [5] BOURDIEU P., La Domination masculine, Paris, Seuil, 1998, p. 44.

    Ouvrages complémentaires

  • CHARPENTIER I., Une intellectuelle déplacée. Enjeux et usages sociaux et politiques de l'oeuvre d'Annie Ernaux (1974-1998), Thèse de doctorat de science politique, Amiens, université de Picardie-Jules-Verne, février 1999 ; Comment sont reçues les oeuvres ? Actualités des recherches en sociologie de la réception et des publics, Paris, Créaphis, 2006 ; " Anamorphoses des réceptions critiques d'Annie Ernaux : ambivalences et malentendus d'appropriation ", in Thumerel Fabrice (dir.), Annie Ernaux : une oeuvre de l'entre-deux, Arras, Artois Presses Université Sodis, 2004, p. 225-242 ; " De corps à corps - Réceptions croisées d'Annie Ernaux ", in Politix, 3e trim. 1994, n° 27, p. 45-75.
  • CHARTIER R. (dir.), Pratiques de la lecture, Marseille, Rivages, 1985.
  • CHARTIER R., Culture écrite et société, Paris, Albin Michel, 1996.
  • HOGGART R., 33 Newport Street. Autobiographie d'un intellectuel issu des classes populaires anglaises, Paris, EHESS/Gallimard/Seuil, 1991.
  • JAUSS H. R., Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1990.
  • THUMEREL F., Le Champ littéraire français au XXe siècle. Éléments pour une sociologie de la littérature, Paris, Armand Colin, 2002, coll. " U ".

(1) Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.

(2) On reprend ainsi l'orientation définie par Roger Chartier, dans " Texts, printing, readings ", in The New Cultural History, Berkeley et Los Angeles, Lynn Hunt éd., 1989.

(3) Expression empruntée à Dominique Cardon, " "Chère Ménie..." - Émotions et engagement de l'auditeur de Ménie Grégoire ", in Réseaux, 1995, n° 70, p. 53.

(4) L'expression " ethos de classe " est ici utilisée dans le sens que lui confère Pierre Bourdieu : " formule génératrice non constituée comme telle qui permet d'engendrer, sur tous les problèmes de l'existence ordinaire, des réponses objectivement cohérentes entre elles et compatibles avec des postulats pratiques d'un rapport pratique au monde " in La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979, rééd.1985.

Idées, n°155, page 19 (03/2009)

IDEES - Les réceptions " ordinaires " d'une écriture de la honte sociale : les lecteurs d'Annie Ernaux