Dossier : La culture

Entre sociologie de la consommation culturelle et sociologie de la réception culturelle

Bernard Lahire, professeur de sociologie à l'université de Lyon/ENS-LSH (69), directeur du GRS (UMR 5040 CNRS)

Bernard Lahire présente ici deux grandes approches en sociologie de la culture : la " sociologie de la consommation culturelle " et celle de la " réception des biens culturels ". Il revient sur leurs spécificités, en mettant en évidence la fertilité de leurs oppositions. La sociologie de la réception culturelle met ainsi en évidence le risque de légitimisme culturel de l'étude de la consommation culturelle, tandis que cette dernière permet de souligner le caractère trop relativiste et romantique de l'analyse de la première. Ces deux postures proposent ainsi des approches différentes sur les oeuvres et les publics sans pour autant s'exclure mutuellement.

En guise d'introduction, je voudrais apporter quelques éléments de comparaison concernant deux programmes de recherche en sociologie de la culture : le premier qu'on appelle " sociologie de la consommation culturelle ", le second qu'on peut nommer " sociologie de la réception des biens culturels " (sachant que certains sociologues ou historiens préfèreraient parler de " sociologie de l'appropriation des biens culturels ").

Il ne s'agira pas pour moi, ici, de dire que ces programmes sont concurrents et qu'il faut choisir son " camp ", ni même d'appeler à remplacer un programme par un autre, mais de montrer comment ces deux approches des faits culturels et artistiques n'ont ni les mêmes finalités scientifiques, ni les mêmes objets, ni parfois les mêmes méthodes. Si je précise cela, c'est parce que historiquement, pour des chercheurs de ma génération, l'une (la sociologie de la réception) arrive après que l'autre (la sociologie de la consommation culturelle) ait déjà produit un certain nombre d'effets de connaissance. Et c'est pour cette raison que certains représentants du premier type d'approche ont pu se sentir menacés ; de même que certains représentants du second type d'approche ont pu penser leurs recherches dans une logique de lutte contre la sociologie de la consommation culturelle. Mais, même si ces programmes de recherche ne sont pas totalement étanches et révèlent parfois utilement leurs limites mutuelles, il serait absurde, me semble-t-il, de penser les choses de cette manière. On peut très bien, selon les objets que l'on étudie, pratiquer l'une ou l'autre de ces approches, et parfois même pratiquer l'une et l'autre.

Les références théoriques majeures

La sociologie de la consommation culturelle est devenue classique en France depuis près de quarante ans maintenant. C'est Pierre Bourdieu qui en a le plus complètement formalisé, théorisé le programme (notamment dans l'ouvrage La Distinction. Critique sociale du jugement, paru en 1979). Mais elle a inspiré aussi les grandes enquêtes du ministère de la Culture sur Les Pratiques culturelles des Français de 1973, 1981, 1989 et 1997.

La sociologie de la réception, quant à elle, puise ses sources théoriques en France dans plusieurs grandes directions :

  • l'esthétique de la réception de Hans Robert Jauss[1]1 ;
  • les réflexions sur l'appropriation culturelle de Michel de Certeau[2] ;
  • les éléments de réflexion sur une sociologie de la réception artistique (picturale) de Jean-Claude Passeron[3] ;
  • une partie des travaux relevant des Cultural studies avec la figure notamment de Richard Hoggart, fondateur du Centre pour les études culturelles contemporaines de Birmingham en 1964, et dont l'ouvrage The Uses of Literacy est introduit en France par Jean-Claude Passeron en 1970, sous le titre La Culture du pauvre[4]2.

Des objectifs scientifiques différents mais pas inconciliables

La sociologie de la consommation culturelle entend saisir la distribution inégale des oeuvres, des compétences ou des pratiques culturelles. C'est fondamentalement une sociologie des inégalités culturelles et des fonctions sociales de l'art. Les fonctions sont notamment des fonctions de distinction culturelle : lorsqu'on a affaire à un espace culturel hiérarchisé où tout ne se vaut pas, il y a, en effet, un profit de distinction à se démarquer du " vulgaire " (dans les deux sens du terme : le " commun " et le " grossier ") en s'associant à ce que l'on perçoit comme de la " haute culture ", de la " grande culture ".

Il faut rappeler que cette sociologie des pratiques culturelles, comme la sociologie de l'école qui en a constitué le premier acte, s'est bâtie contre l'idéologie du don de nature ou du goût naturel. Face à ceux qui pensent que la sensibilité culturelle, esthétique est une chose innée, la sociologie de la consommation culturelle va montrer qu'il existe une correspondance statistique très forte entre la hiérarchie des arts (des plus légitimes aux moins légitimes) et, à l'intérieur de chaque art, la hiérarchie des genres et la hiérarchie sociale des consommateurs (ou publics)3.

De son côté, la sociologie de la réception s'intéresse davantage aux formes variées de l'expérience faite avec l'art ou avec différentes sortes de biens culturels, aux formes multiples d'appropriation des oeuvres d'art ou des biens culturels, aux manières plurielles de s'approprier les mêmes textes, les mêmes tableaux, les mêmes spectacles, etc.

Il faut souligner ici que des chercheurs ont, par certaines de leurs formulations, mis en relation les deux approches en laissant entendre que les différences culturelles se donnent à voir autant, sinon davantage, dans les différentes manières de s'approprier les oeuvres que dans la distribution inégale de ces oeuvres. Cela n'a pas donné lieu concrètement à des programmes de recherche empiriques allant véritablement dans ce sens. Mais ce lien établi entre la sociologie ou l'histoire de la réception et les questions d'inégalités sociales devant la culture qui est au coeur de la sociologie de la consommation culturelle me semble important à souligner. Je pense notamment à certains textes dans lesquels l'historien Roger Chartier écrit que " les modalités d'appro- priation des matériaux culturels sont sans doute autant, sinon plus, distinctives que l'inégale distribution sociale de ces matériaux eux-mêmes "[5] (p. 63). En formulant les choses ainsi, R. Chartier indique que l'histoire reposant sur des données statistiques et saisissant utilement les distributions inégales de biens matériels ou symboliques doit être largement complétée par une étude historique sensible d'une part à la description détaillée de ces biens, d'autre part à l'examen des modalités et des contextes de leurs usages contrastés.

Quand bien même l'analyse statistique établirait que des auteurs comme Émile Zola ou Victor Hugo seraient autant lus dans les différents groupes sociaux, il resterait encore à voir si des groupes sociaux différents s'approprient identiquement ou différemment les mêmes oeuvres. Germinal ou Les Misérables peuvent être lus dans tous les milieux sociaux, mais de manières très différentes.

Il n'en reste pas moins que l'étude des formes de réception n'a pas pour nécessité absolue de s'arrimer à une sociologie des inégalités culturelles, mais peut prospecter bien d'autres dimensions (morales, pratiques, politiques, etc.) de l'expérience culturelle. L'articulation de la question des inégalités et de la question de la réception est une possibilité mais en rien une nécessité.

Principe d'agrégation et principe de singularité

Du point de vue des différences méthodologiques entre les deux programmes, je mentionnerai simplement l'opposition entre un principe d'agrégation et un principe de singularité. De quoi s'agit-il ?

La question de la consommation culturelle est traitée sociologiquement en agrégeant des produits ou des pratiques culturels en catégories. En matière de littérature, les textes vont être réduits à des noms d'auteurs et, encore plus fréquemment, à des genres ou à des courants littéraires. On demandera à l'enquêté, par exemple, quel genre de roman il préfère : romans de science-fiction, romans policiers, romans sentimentaux, littérature classique, etc. En matière de peinture, on demandera les préférences parmi une série de courants : impressionnisme, fauvisme, expressionnisme, cubisme, hyperréalisme, etc. Dans les questionnaires des enquêtes statistiques, on proposera aux enquêtés des petits jeux de classement sociaux : Que préférez-vous ? Classez dans l'ordre croissant de vos préférences ces genres, ces courants ou ces mouvements... Enfin, dernière remarque, dans une telle approche sociologique, les oeuvres ou les catégories d'oeuvres étant ramenées à leur valeur symbolique dans la hiérarchie des légitimités, elles sont rendues comparables. C'est en procédant de la sorte que l'on peut dire, par exemple, en lisant les données sur les pratiques culturelles des Français de 1981, que La Roue de la fortune (émission de jeu populaire) ou Santa Barbara (feuilleton télé aussi très populaire) est à la télévision ce que les romans " de gare " (romans de très faible légitimité littéraire) sont à la littérature.

La sociologie de la réception, quand à elle, ne peut être menée à bien que lorsqu'elle étudie la rencontre socialement différenciée avec des oeuvres singulières. Que fabrique le lecteur ou le spectateur avec ce texte, ce tableau, cette émission ou série télévisée ? Quelle expérience en a-t-il ? Que vit-il ou que fait-il à travers cette expérience4 ?

Oeuvres à déchiffrer ou oeuvres à s'approprier

Dans les deux programmes scientifiques en question, les oeuvres n'ont pas le même statut. Pour la sociologie de la consommation culturelle, l'oeuvre d'art possède, comme inscrite en elle-même, le code culturel que le " consommateur " doit mettre en oeuvre pour la " déchiffrer ". " L'oeuvre d'art ne prend un sens et ne revêt un intérêt que pour celui qui est pourvu de la culture, ou de la compétence culturelle, c'est-à-dire du code selon lequel elle est codée "[6].

De ce point de vue, la sociologie de la réception implicite de Pierre Bourdieu se réduit parfois à " posséder " ou " ne pas posséder " LE code. Ce code n'est pas seulement un code de communication, c'est un code culturel attaché à un arbitraire culturel et pouvant procurer des profits symboliques. Mais les modalités de la réception sont très simples. Parfois, le raisonnement est binaire (" posséder le code " vs " ne pas posséder le code "), parfois il est ternaire, de manière à pouvoir intégrer le rapport à la culture des trois grandes classes sociales (la bourgeoisie se caractérise par sa " maîtrise naturelle, aisée, du code ", les classes populaires par leur " non-maîtrise du code " et la petite bourgeoisie par sa " prétention à maîtriser le code " ou par sa " maîtrise partielle du code "[7]).

Maîtrise
du code
Prétention à maîtriser le code,
maîtrise partielle du code
Non-maîtrise
du code
Bourgeoisie culturellePetite bourgeoisie
culturelle
Classes populaires...

Ailleurs, à propos de la lecture, Pierre Bourdieu évoque l'existence d'un " contrat de lecture entre l'émetteur et le récepteur " établi " sur la base des présupposés qui leur sont communs "[8] (p. 329).

Pour la sociologie de la réception-appropriation culturelle, le sens de l'oeuvre n'est, d'une certaine façon, pas inscrit dans l'oeuvre, comme attendant d'être dévoilé ou déchiffré, mais se produit dans la rencontre entre l'oeuvre et les " récepteurs " de l'oeuvre (qui sont donc coproducteurs actifs du sens de l'oeuvre). Il n'y a donc pas " un sens " mais des usages et des significations produits à chaque rencontre.

De ce point de vue, les commentaires savants, érudits, esthétiques ne sont pas les seuls possibles sur l'oeuvre, même s'ils prétendent dire " le code ", " le sens " véritable de l'oeuvre, et l'on prend cons- cience du légitimisme qui hante la sociologie de la consommation culturelle, impuissante à décrire et à analyser les expériences avec les oeuvres qui sont hors normes et hors codes.

La sociologie de la réception s'intéresse à toutes les formes d'expérience ou d'appropriation, des plus légitimes aux plus " bizarres " ou non conformes. Elle s'intéresse aux réceptions réelles, telles qu'elles se font.

Légitimisme culturel et attention aux résistances et aux réceptions illégitimes (faibles ou sauvages)

J'ai dit, en commençant, que chaque programme de recherche révèle parfois utilement les limites de l'autre et je vais donc en dire deux mots ici.

De son côté, la sociologie de la réception va permettre de pointer le risque de légitimisme culturel de la sociologie de la consommation culturelle. En effet, la sociologie de la consommation culturelle a manifesté souvent un certain légitimisme culturel, c'est-à-dire qu'elle regarde le monde à travers les catégories de perception et d'évaluation des dominants (il ne faut jamais perdre de vue le fait qu'on a affaire ici à une sociologie des inégalités). Ceux qui ne possèdent pas les " codes " sont définis par (et réduits à) leur " pauvreté culturelle " par cette sociologie, sans qu'on puisse décrire et analyser leurs pratiques, leurs goûts, leurs expériences. La sociologie de la consommation culturelle est de même légitimiste lorsqu'elle prête aux " récepteurs " les plus cultivés la maîtrise du " code ", alors que les récepteurs non professionnels, même les plus cultivés d'entre eux, ne sont jamais des petits " Erwin Panofsky " pour emprunter la for- mule à Claude Grignon et Jean-Claude Passeron[9]. " On ne prête qu'aux riches ", dit le proverbe. Or le sociologue ne doit jamais présupposer l'existence de connaissances, de compétences ou d'appétences chez les enquêtés les plus riches en capital culturel.

La sociologie de la réception permet d'éviter les pièges du légitimisme culturel et politique. Tout d'abord, au lieu de faire comme si les effets idéologiques, symboliques, religieux, politiques visés par les institutions de pouvoir de toutes sortes équivalaient aux effets réellement produits ; au lieu de surévaluer les capacités des dominants à acculturer les populations les plus dominées, on se rend attentif aux résistances bruyantes ou silencieuses.

Ensuite, la sociologie de la réception culturelle permet d'analyser les réceptions faibles, sauvages, étranges, incongrues. Et c'est pour éviter les surinterprétations des actes de réception artistique qu'il est sans doute utile, comme l'a proposé Jean-Claude Passeron[3] (p. 285), de mettre l'accent sur les usages faibles des oeuvres. Parmi les publics cultivés autant que chez les autres, on observe de tels usages évidemment très décevants pour tous les grands connaisseurs lorsqu'il est question d'art ou de littérature :

  • les personnes qui passent dans les allées des musées au pas de course ou distraitement ;
  • la lecture en diagonale, qui amène à parcourir rapidement le texte ou qui se satisfait de la lecture de la quatrième de couverture ou de quelques articles critiques ;
  • la télévision regardée en somnolant ou en faisant tout autre chose.

De façon ironique, Jean-Claude Passeron dit à propos des " images " :

" On pourrait dire, par boutade, que pour l'essentiel de leur vie profane (c'est-à-dire, en toute société, pour le plus grand nombre d'acteurs sociaux qui font signifier des images, en demandent ou en commandent) les images peintes ou sculptées (télévisées ou filmiques aussi bien) ne fonctionnent dans la réception effective qui en est faite qu'à 10 % de leur signification et de leur structuration potentielles "[3] (p. 284).

Réceptions " faibles " mais aussi réceptions " étranges ". Il faut ainsi compter, je crois, parmi les travaux sur la réception textuelle (même s'il ne s'inscrit pas explicitement dans ce champ de recherches) le beau cas de réception étrange qu'on trouve étudié dans le livre du micro-historien italien Carlo Ginzburg, Le Fromage et les Vers[10]. C'est l'histoire d'un meunier, Menocchio, qui interprète la Bible à sa façon. La création des hommes est notamment pensée sur le modèle des vers sortis du fromage : on a là une conception très matérialiste de la création de l'homme qui fait l'économie de l'intervention d'un Dieu transcendant (et qui court-circuite celle de ses représentants terrestres : les hommes d'Église). Sa " mauvaise interprétation " des textes sacrés va ainsi conduire Menocchio vers le bûcher de l'Inquisition. Il y a eu des époques où les " fautes d'interprétation " étaient plus lourdement sanctionnées qu'aujourd'hui...

Les réceptions comme braconnage permanent vs une réception toujours bornée

Si la sociologie de la réception a pointé le légitimisme culturel de la sociologie de la consommation culturelle, cette dernière peut permettre de résister aussi à certains dérapages romantiques et relativistes d'une sociologie de la réception trop euphorique quant au degré d'ouverture et de créativité des réceptions.

En effet, le risque des enquêtes de réception lorsqu'elles sont, comme cela a été le cas avec certaines réflexions de Michel de Certeau dans L'Invention du quotidien, des manières de réhabiliter la liberté des lecteurs et l'inventivité des tactiques, de mettre en exergue les multiples résistances face aux contraintes des textes et des stratégies dominantes, est de ne pas voir en quoi la réception peut être bornée, délimitée tant par le contexte de lecture (lorsque l'institution scolaire, religieuse, politique, juge et sanctionne les écarts, les mésinterprétations, les malentendus ou les hérésies) que par les schèmes d'expérience à partir desquels les lecteurs s'approprient les textes ; schèmes d'expérience qui sont, cela va de soi, le produit des socialisations passées et présentes. L'idée de " lecture braconnage " laisserait parfois imaginer la prolifération des lectures sauvages, hétérodoxes, étranges, décalées, déroutantes, etc. Mais force est de constater qu'il y a bien peu de " cas Menocchio " parmi les récepteurs des oeuvres. Et, par ailleurs, il faut encore une fois rappeler que Menocchio a été brûlé sur le bûcher et que les lycéens qui aujourd'hui s'approprient de façon peu orthodoxe les textes qu'on leur donne à lire sont immédiatement sanctionnés par l'institution (comme l'a bien montré Fanny Renard dans sa récente thèse sur Les Lectures scolaires et extrascolaires de lycéens[11]).

De même, il ne faut jamais oublier que, loin d'être libres de toute contrainte, les différents publics sont le produit d'une socialisation plus ou moins diffuse ou explicite et que leurs comportements sont le fruit d'habitudes culturelles tout à fait contraignantes.

L'historien nord-américain de la culture Laurence Levine, dans un ouvrage désormais classique[12], a magnifiquement montré à propos des États-Unis au XIXe siècle que la séparation des genres savants et des genres populaires en matière de spectacles vivants permet de faire correspondre des " manières de se comporter " à des " genres culturels " bien distincts.

D'un côté, le public indiscipliné, bruyant, qui réagit à ce qui se passe sur scène et interagit parfois avec les acteurs (il console les malades, conseille les indécis, vient physiquement au secours de certains dans des scènes de bagarres, etc.), le public qui arrive en retard, fume durant le spectacle et part au beau milieu de celui-ci, le public qui parle à haute voix, tousse, rit, hurle, crie, siffle, gesticule, tape des pieds ou avec des cannes sur le sol, jette des légumes ou des oeufs sur les acteurs pour manifester sa joie ou son mécontentement, le public qui vient davantage pour voir des acteurs ou des interprètes populaires que pour les oeuvres qu'ils jouent, etc. Pour se donner une idée assez précise de ce que pouvait être le public des salles de théâtre dans la première moitié du XIXe siècle, le meilleur moyen consiste, nous dit Levine, à observer le public actuel des grands événements sportifs qui réagit activement au spectacle. Et il faut préciser que la manière de se comporter dans un stade de football, dans un concert rock ou dans une salle de spectacle populaire n'est pas moins contrainte et codifiée que les manières plus " policées " des salles de spectacles plus légitimes. De l'autre côté, un public plus silencieux et discret, qui n'applaudit qu'à la fin des morceaux ou des pièces et reste sagement assis dans les fauteuils, attendant l'entracte pour se détendre et parler. D'un côté, donc, une frontière assez floue entre les acteurs et les spectateurs ; de l'autre une franche distinction entre la scène et les spectateurs silencieux (" silence in the face of art "). D'un côté, un public dont la socialisation corporelle invite à l'expressivité et au mouvement ; de l'autre un public docile, dont le corps est davantage habitué à l'attente discrète et à la retenue des sentiments. Tout cela met en lumière le fait que la socialisation culturelle ne se réduit pas à une appropriation de connaissances ou de codes culturels ; elle implique toute une série d'attitudes et de postures corporelles (savoir attendre sans bouger ou sans manifester, rester longtemps assis et silencieux, etc.).

Mais l'idée d'une éducation du public fait aussi son apparition : on recommande aux personnes qui entrent dans des lieux de spectacle de ne pas fumer, de ne pas taper du pied ou avec sa canne sur le sol, de ne pas parler durant le spectacle, etc. Or, ce sérieux révérencieux, discipliné, qu'on essaie alors d'inculquer au public comme manière légitime de se comporter face à l'art, n'a rien à voir, précise L. W. Levine, avec la manière dont les oeuvres avaient initialement été appréciées : c'est une invention historique beaucoup plus tardive en Europe, puis aux États-Unis. Et, aujourd'hui encore, on trouve des traces de résistance du public populaire eu égard à ces formes de comportements hautement disciplinés.

L'éventail des réceptions n'est donc peut-être pas aussi ouvert qu'on l'a cru, pensé ou dit, et les récepteurs (individus ou publics) n'ont rien de " libres " mais sont socialement et culturellement produits par les socialisations familiales, scolaires ou celles qu'impliquent la fréquentation précoce et durable d'institutions culturelles spécifiques.

En conclusion, je dirai seulement que j'ai voulu, ici, rappeler rapidement que les oeuvres et les publics ne sont pas construits de la même façon dans ses programmes scientifiques différents et qu'il ne faut pas croire que, parlant d'oeuvres ou de publics, des sociologues aux programmes différents parlent au fond de " la même chose " ou, plus précisément, des mêmes dimensions de la réalité sociale.

Bibliographie

    [1] JAUSS H., Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1978.
    [2] DE CERTEAU M., L'Invention du quotidien, Paris, 10/18, 1980.
    [3] PASSERON J.-C., " L'usage faible des images. Enquêtes sur la réception de la peinture ", Le Raisonnement sociologique. L'espace non poppérien du raisonnement naturel, Paris, Nathan, 1991.
    [4] HOGGART R., La Culture du pauvre, Étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, Paris, Minuit, 1970.
    [5] CHARTIER R., " Du livre au lire ", Pratiques de la lecture, Marseille, Rivages, 1985.
    [6] BOURDIEU P., " Consommation culturelle ", CD Encyclopaedia Universalis, Paris, 1996, 3-44a.
    [7] BOURDIEU P., La Distinction, Paris, Minuit, 1979.
    [8] BOURDIEU P., Les Règles de l'art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992.
    [9] GRIGNON C., PASSERON J.-C., Le Savant et le Populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Gallimard-Le Seuil, 1989.
    [10] GINZBURG C., Le Fromage et les Vers. L'univers d'un meunier du XVIe siècle, Paris, Flammarion, 1980. Édition originale : Il formaggio e i vermi. Il cosmo di un mugnaio del' 1500, Turin, Einaudi, 1976.
    [11] RENARD F., Les Lectures scolaires et extrascolaires de lycéens : entre habitudes constituées et sollicitations contextuelles, Thèse de doctorat de sociologie, sous la direction de B. Lahire, université Lumière - Lyon-2, 6 avril 2007.
    [12] LEVINE L., Highbrow/Lowbrow : The Emergence of Cultural Hierarchy in America, Harvard, 1988.

(1) Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article

(2) Il y a évidemment bien d'autres auteurs, parmi lesquels David Morley, dont on trouve un texte dans l'ouvrage sous la direction d'Isabelle Charpentier, Comment sont reçues les oeuvres ? Actualité des recherches en sociologie de la réception et des publics, Creaphis, 2006.

(3) On trouve la formulation du programme de recherche de cette sociologie dès 1963, dans une lettre datée du 6 décembre 1963 que Raymond Aron adresse à Fernand Braudel à propos du soutien de la candidature de Pierre Bourdieu à un poste de directeur d'études à la Ve section de l'École pratique des Hautes Études.

(4) Ainsi, Dominique Pasquier a-t-elle étudié la réception d'une série télévisée, Hélène et les Garçons dans La Culture des sentiments. L'expérience télévisuelle des adolescents, Paris, MSH, 1999 ; Isabelle Charpentier a travaillé sur la réception des oeuvres d'Annie Ernaux, etc.

Idées, n°155, page 6 (03/2009)

IDEES - Entre sociologie de la consommation culturelle et sociologie de la réception culturelle