Dossier
De la culture vers la réception et les publics ?

Stéphanie Fraisse D'Olimpio et Igor Martinache, professeurs de SES, respectivement à la Cité scolaire internationale de Lyon (69) et au lycée Michelet de Vanves (92)..

Le dossier que nous vous proposons dans ce numéro est issu d'une journée d'études à destination des professeurs de sciences économiques et sociales, organisée à l'École normale supérieure lettres et sciences humaines de Lyon le 4 avril 2008. Par leurs approches diversifiées, les participants ont permis d'esquisser un bilan des recherches en matière de sociologie de la réception et des publics, un champ disciplinaire en pleine évolution.

La compréhension des pratiques culturelles représente, aujourd'hui encore, un défi à plus d'un titre pour les sociologues. Un défi théorique tout d'abord, puisque les concepts de " culture " ou de " public " se prêtent difficilement à l'exercice de la définition. Les tentatives ne manquent certes pas, mais il est difficile de ne pas tomber dans les écueils d'une approche trop générale ou, au contraire, dans la création de fausses oppositions. S'agissant de la culture, il apparaît aujourd'hui trop schématique d'opposer une définition " anthropologique " telle que celle forgée par Edward Tylor en 18711, et une définition " sociologique ", plus restrictive, qui réserverait le qualificatif de culturel à certains domaines particuliers reliés à l'éducation - les arts d'une manière générale -, tout en analysant les pratiques associées, afin notamment d'y déceler une hiérarchisation sociale. Le public pose également un problème similaire d'appréhension par les sociologues comme le remarque Pierre Sorlin, qui le définit comme " une association qui n'est pas donnée d'avance, qui ne se définit pas à travers l'objet autour duquel elle se constitue2 ".

Si aujourd'hui la plupart des chercheurs s'accordent à reconnaître que ces deux concepts doivent s'écrire au pluriel, les divergences en matière d'approches ne sont pas pour autant éteintes. Car l'analyse des cultures pose également d'autres enjeux de nature méthodologique (comment enquêter sur les pratiques culturelles et les sens que leur confèrent les agents sociaux ?), mais aussi politique (quelles influences peuvent-elles exercer sur les comportements politiques ?).

Une vision quelque peu schématique de la genèse des analyses sociologiques de la culture consisterait à partir du modèle dit de la " seringue hypodermique3 " selon lequel seul le contenu des messages diffusés par les médias culturels mériterait examen, puisque, directement reçu par son public, il contribuerait à le socialiser. Un tel paradigme a notamment fondé l'opposition entre une " haute " culture qui contribuerait effectivement à élever ses récepteurs, et une " basse " culture destinée aux masses qui contribuerait à leur abêtissement et permettrait leur manipulation, par la pauvreté de ses contenus. Un des textes majeurs attaché à cette perspective est sans doute celui de Theodor Adorno et Max Horkheimer4. Outre son postulat contestable, un tel discours n'est pas dénué d'ambiguïtés dans la mesure où en dénonçant la domination symbolique assurée par les contenus culturels, il participe également à renforcer ce qu'il dénonce, en légitimant la supériorité de la " haute " culture. L'hypothèse d'un effet direct des contenus culturels a cependant été très tôt remise en cause : dès 1957, Elihu Katz et Paul Lazarsfeld montraient l'influence décisive des leaders d'opinion, instituant un modèle de médiation en deux étapes où le message des médias est filtré par ces individus " influents ". Et surtout, la même année, Richard Hoggart marquait la fondation du courant des Cultural Studies en restituant, à partir d'une enquête ethnographique, la complexité et l'autonomie relative des systèmes culturels des quartiers populaires tels que celui de Leeds où il avait grandi. Son analyse met ainsi en avant l'opposition forte entre " eux " et " nous " pour les membres de ces classes, et les comportements d'attention " oblique ", de scepticisme ou de cynisme qui résultaient face aux contenus des médias de masse. Jean-Claude Passeron, qui a introduit l'ouvrage en France, écrira cependant par la suite, avec Claude Grignon, que " c'est l'oubli de la domination, non la résistance à la domination, qui ménage aux classes populaires le lieu privilégié de leurs activités culturelles les moins marquées par la domination5 ". Les deux auteurs voulaient ainsi surtout prévenir les analystes des cultures populaires contre deux écueils symétriques : le populisme ou le misérabilisme, qui consistent respectivement à exagérer ou sous-estimer l'autonomie culturelle des membres des classes populaires. Quoique non exempt de controverses, le courant initialement organisé autour du Center for Contemporary Cultural Studies de Birmingham a inspiré un certain nombre d'outils conceptuels et méthodologiques nouveaux, tel que le modèle " encodage/décodage " de Stuart Hall6 ou les focus groups, panels de lecteurs ou de spectateurs réunis pour faire part de leurs impressions. Nombreux ont ainsi été par la suite les chercheurs à se lancer dans les études de réception, montrant comment un même programme pouvait être reçu différemment selon les caractéristiques sociales de ses spectateurs : classe sociale, mais aussi genre, âge, nationalité, professions, ou de ses propres expériences de vie. Les études de réception permettent également de rendre compte des rapports pluriels au politique ou de diffusion internationale de certains préjugés fictifs.

Une nouvelle étape semble enfin avoir été franchie avec les analyses des publics qui consistent à leur restituer un rôle " actif ", non plus seulement dans l'interprétation des contenus reçus mais dans leur production même, par leurs interactions réelles ou imaginées. Il s'agit alors de prendre en compte l'ensemble du contexte de réception pour envisager celle-ci comme une expérience indissociablement individuelle et collective, comme l'illustre bien l'exemple des fans - qui ne font finalement que pousser à un certain extrême l'acte social de la réception.

Il serait cependant trompeur de tomber dans une vision trop " évolutionniste " des approches sociologiques de la culture qui irait du contenu vers les publics en passant par la réception et les enquêtes statistiques. Les frontières entre ces différentes approches, tant temporelles que conceptuelles et méthodologiques, sont en effet beaucoup plus poreuses qu'une présentation rapide pourrait le laisser penser. Comme le remarque ainsi Isabelle Charpentier7, beaucoup ont reproché à la théorie de la distinction de Pierre Bourdieu un légitimisme culturel qui aurait largement freiné les études sur la réception. Or, dès 1969, celui-ci avait bien exprimé l'existence de réceptions différenciées, en fonction notamment de l'écart entre les codes nécessités par l'oeuvre et ceux portés par les individus composant les publics8. On constate, en fin de compte, que la réception des études de réception n'est elle-même pas sans poser problème. Espérons seulement que les différentes contributions de ce dossier vous permettront d'y voir plus clair dans un champ de la discipline aussi foisonnant qu'incontournable.

Réception ou consommation culturelle ?

Deux perspectives semblent aujourd'hui se faire concurrence dans l'analyse des pratiques culturelles : les études de réception et celles en termes de consommation culturelle. Bernard Lahire les présente ici tout en montrant leur complémentarité, au-delà de leur apparente opposition.

Article : Entre sociologie de la consommation culturelle et sociologie de la réception culturelle

Jean-Claude Passeron avait mené, avec Emmanuel Pedler, une enquête novatrice sur les déambulations des visiteurs au musée d'Aix-en-Provence, publiée en 1991. Nous vous en livrons ici quelques extraits retraçant sa méthodologie et ses conclusions.

Article : Du musée aux tableaux

Quand les lecteurs prennent la plume

Isabelle Charpentier a analysé les lettres reçues par l'écrivaine Annie Ernaux, dont les ouvrages se situent à la croisée de la littérature, du social et du politique. Elle montre ainsi comment la trajectoire biographique de cette dernière entre non seulement en résonance avec celles de ses lecteurs mais opère également de véritables recompositions identitaires chez ces derniers.

Article : Les réceptions " ordinaires " d'une écriture de la honte sociale : les lecteurs d'Annie Ernaux

Pratiques culturelles et sociabilité

Contrairement à une idée reçue, les pratiques culturelles sont des expériences éminemment collectives. D'où l'attention croissante accordée aux publics. Jean-Pierre Esquenazi a ainsi décidé d'initier un programme de recherches, présenté ici, sur les rituels et pratiques de sociabilité entourant le visionnage des séries télévisées. Et de tels phénomènes ne sont pas seulement réservés aux objets culturels peu légitimes, comme le montre Dominique Pasquier à partir de l'exemple des " groupes-relais " de spectateurs de théâtre. Pour clore ce dossier, nous vous proposons une séquence de travaux dirigés permettant aux élèves de mettre en évidence cette dimension collective des pratiques culturelles à partir des séries télévisées.

Article : Télévision : la familiarité des publics avec leurs séries

Article : Publics et hiérarchies culturelles : quelques questions sur les sociabilités silencieuses

Séquence pédagogique : L'usage social des séries par les adolescents


(1) " Ce tout complexe qui comprend la connaissance, les croyances, l'art, la morale, le droit, les coutumes et les autres capacités ou habitudes acquises par l'homme en tant que membre de la société. "

(2) Cf. " Le mirage du public ", Revue d'Histoire moderne et contemporaine, janvier-mars 1992, n° 39, p. 93.

(3) Forgé par Harold D.Lasswell dans son ouvrage Propaganda Techniques in World War I, Cambridge, The MIT Press, 1971 (1927).

(4) " La production industrielle de biens culturels " in La Dialectique de la raison, Paris, Gallimard, 1974 (1947).

(5) Cf. Grigon C., Passeron J.-C., Le Savant et le Populaire, Paris, Seuil, 1989, p. 81.

(6) Cf. " Encodage/décodage ", Réseaux, 1994, n° 68 (1972).

(7) Cf. Charpentier I. (dir.), Comment sont reçues les oeuvres, Paris, Creaphis, 2006, p.10.

(8) Cf. Bourdieu P., Darbel A., L'Amour de l'art. Les musées d'art européens et leur public, Paris, Minuit, 1969, p. 77 et p. 128.

Idées, n°155, page 4 (03/2009)

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