SES plurielles

Jon Elster : les sciences sociales face à l'irrationnel

Guillaume Yon, élève du département de sciences sociales de l'ENS de Cachan (94)1

De Gabriel Tarde à Pierre Bourdieu, les professeurs au Collège de France, titulaires d'une chaire ayant trait aux sciences sociales, ont toujours occupé une position dominante dans le champ intellectuel hexagonal. C'est loin d'être le cas de Jon Elster, membre de la prestigieuse institution (chaire " rationalité dans les sciences sociales ") et pourtant peu connu en France. Le texte qui suit a pour ambition d'introduire à une oeuvre immense, encore peu traduite en français, qui a défriché un " continent " nouveau : l'étude des comportements irrationnels.

L'explication par les mécanismes

Le point de départ d'Elster [[1], p. 8 et 9]2 repose sur une distinction assez classique en sciences sociales et en épistémologie en général, à savoir la distinction entre explanans et explanandum. L'explanandum est le phénomène à expliquer, l'état de fait, ici un phénomène social. L'explanans, lui, répond à la question du " pourquoi les choses sont ainsi ? ", c'est ici qu'entre en jeu la notion de mécanisme [2]. Le concept de mécanisme reçoit deux déterminations : c'est un enchaînement causal régulier, et les éléments qui composent cet enchaînement sont les actions des individus. Il est peut-être utile de rappeler que la notion de mécanisme est au centre des travaux les plus récents et les plus novateurs en sciences sociales aujourd'hui. Que l'on pense au développement à peu près simultané d'une pensée des mécanismes chez Jon Elster donc, mais aussi chez Peter Hedström (ce qu'il appelle la sociologie analytique) ou, en France, chez Mohamed Cherkaoui et Raymond Boudon. L'exposé qui suit a donc une portée plus générale que la simple exégèse du travail d'Elster, même si la défi- nition du social mechanism varie d'un auteur à l'autre.

Enchaînement causal régulier

Dans la tradition humienne, qui est celle dans laquelle s'inscrit Elster, il faut entendre derrière la notion de cause celle de connexion entre deux phénomènes (c'est, chez David Hume, la fameuse métaphore des boules de billard qui se heurtent). L'idée de régularité est essentielle, puisqu'elle permet au mécanisme d'atteindre un certain degré de généralité. On peut retrouver un même mécanisme dans des contextes variés. Par conséquent, expliquer en sciences sociales c'est repérer des connexions entre des éléments, connexions que l'on retrouve dans d'autres explications ou états de fait.

Il faut insister sur l'ampleur du déplacement opéré par l'introduction du concept de mécanisme : l'explication en sciences sociales ne se contente pas de la simple description de situations historiques singulières, puisque la répétabilité est une détermination essentielle de la notion de mécanisme. Mais l'explication n'est pas pour autant nomologique, elle ne prétend pas dégager des lois du social, comme le pense Carl G. Hempel [3], pour deux raisons. D'une part, le mécanisme n'a pas une validité universelle, contrairement à une loi, dans la mesure où on peut rencontrer, au cours d'une explication, un mécanisme et son contraire. Prenons, en sociologie électorale, l'effet dit de bandwagon, selon lequel les électeurs penchent vers le candidat donné gagnant, et l'effet underdog, selon lequel les électeurs tendent à s'identifier avec le candidat donné battu. Ce sont deux mécanismes possibles d'explication d'un résultat électoral, ils reposent sur deux mécanismes psychologiques élémentaires : la formation des préférences par conformisme avec les opinions d'autrui et la formation des préférences par désir de différer d'autrui. Second argument, on ne peut prédire ex ante quel mécanisme jouera. Dans le cas d'une loi, on doit être capable de recenser les conditions initiales, et, lorsque celles-ci sont réunies, la loi fait nécessairement émerger l'explanandum. Autrement dit, quand les conditions initiales C1, CN sont réunies, on devrait observer le mécanisme M1. En présence des conditions initiales C'1, C'N, on devrait observer le mécanisme M2. Pour Elster, une telle théorie de l'explication est absolument irrecevable, il n'existe que très peu d'explications de ce type en sciences sociales, même si l'économie en propose quelques-unes, avec prédiction ex ante. Quel est le fond de l'argument ? En fonction des versions, il nous semble qu'il est en réalité double. On trouve chez Max Weber, qui l'emprunte à son maître Heinrich Rickert, l'idée que les phénomènes historiques sont inépuisables. Par conséquent, là où les sciences de la nature, qui mettent en oeuvre des explications modèles pour C. Hempel, peuvent neutraliser certaines variables en laboratoire pour ne se concentrer que sur un petit nombre de conditions initiales facilement modélisables, les phénomènes sociaux proposent un trop grand nombre de conditions initiales. Il est donc impossible de les dénombrer, de les recenser. Jon Elster ajoute parfois qu'il y a trop de permutations différentes de conditions initiales pour un même mécanisme, qui peut naître dans des conditions initiales très différentes ; l'argument ne repose plus sur le nombre des conditions initiales, mais sur leur variété. En définitive, on ne peut établir ces conditions initiales et prédire quels mécanismes vont se développer, faisant émerger l'explanandum. On voit que la notion de mécanisme est une solution originale à un problème central depuis le XIXe siècle en épistémologie des sciences sociales, celui du dépassement de la distinction entre sciences idiographiques (simple description) et sciences nomologiques (recherche de lois).

Individualisme méthodologique

Quels sont les éléments dont on cherche à repérer la connexion régulière ? Ils relèvent tous de l'action individuelle : l'explication consiste à décomposer un phénomène social en une agrégation d'actions individuelles, celles-ci étant rapportées à leurs causes, à savoir les désirs et les croyances de l'acteur. Ensuite, il est possible d'étudier la formation sociale des croyances et des désirs, ce qui introduit de nouveaux éléments comme les institutions ou des événements historiques. L'explication pour Elster est par essence " décomplexification " (le lecteur nous pardonnera le néologisme), soit le retour, depuis un phénomène social complexe, à un petit nombre de mécanismes, que l'on peut désormais caractériser de psychologiques, simples et bien connus sur le plan conceptuel. Ces mécanismes peuvent jouer seuls, mais, le plus souvent, ils sont nombreux et interagissent entre eux. Une démarche que l'on retrouve chez des auteurs aussi différents que Alexis de Tocqueville, Paul Veyne ou Thomas Schelling. L'explication de la ségrégation urbaine par ce dernier est considérée, par Elster, comme un excellent exemple de ce qu'est une bonne explication par les mécanismes. Au sein de cette conceptualisation, croyances et désirs ne sont rien de plus que des catégories d'analyse, Elster en propose une définition claire dans sa leçon inaugurale au Collège de France [4].

Les croyances relèvent du premier processus de filtrage. L'acteur doit effectuer un choix entre différentes actions. Les croyances relatives aux faits particuliers sont celles qui déterminent les actions possibles du point de vue de l'acteur. Les croyances relatives aux relations causales entrent en jeu quand l'acteur cherche à déterminer les conséquences des actions qu'il considère comme étant à sa portée et à attribuer une probabilité quant à la réalisation effective de ces conséquences. Le second processus de filtrage repose sur les désirs qui filtrent les conséquences des actions, jusqu'à parvenir à l'action qui sera réellement effectuée par l'agent. Les désirs sont de deux types : substantiels (le désir d'un bien en particulier) ou formels (par exemple l'attitude envers le risque ou le futur). Les désirs vont permettre le choix d'une conséquence, et donc la réalisation de l'action dont l'agent pense qu'elle va entraîner cette conséquence avec une certaine probabilité. Parfois, Elster utilise le terme de préférences, entendu comme formalisation du choix final, qui a fait jouer les désirs et les croyances.

Le lecteur objectera qu'il n'y a rien de plus ici qu'un individualisme méthodologique sophistiqué, remarque qu'Elster accepte, tout en soulignant que sa vision de l'individualisme méthodologique en fait un postulat trivial [[5], p. 7] : la " matière " du social, c'est l'individu et ses actions. Sa conception de l'individualisme méthodologique n'implique donc pas cet innéisme des désirs qu'on (que Jean-Claude Passeron) lui prête souvent ; la formation sociale des préférences (désirs et croyances) tient une place importante dans l'oeuvre d'Elster. Par ailleurs, et c'est un point important, l'individualisme méthodologique tel qu'il est pratiqué par Elster n'implique pas la théorie du choix rationnel. En aucun cas, ce que nous avons dit jusqu'ici implique ou suppose une théorie de la rationalité, ou l'introduction d'un quelconque concept de rationalité, contrairement à l'individualisme méthodologique tel qu'il est formulé par Raymond Boudon. Comparer ces deux conceptions va nous permettre de mettre en exergue l'ampleur de l'innovation épistémologique proposée par Jon Elster. R. Boudon, lorsqu'il définit l'individualisme méthodologique dans un article récent [6], estime que le " postulat de rationalité " fait partie intégrante du paradigme. Le premier postulat de l'individualisme méthodologique, version Boudon, est énoncé de la manière suivante : tout phénomène social résulte d'actions individuelles. C'est aussi un postulat d'Elster mais, dès le second postulat que Boudon prête à l'individualisme méthodologique, les deux auteurs se séparent. R. Boudon estime que le rôle du sociologue est de reconstruire le sens que l'action a pour l'acteur (postulat no 2), ce qui débouche sur le postulat no 3, le " postulat de la rationalité " : l'acteur " entreprend une action parce qu'elle a du sens pour lui ", ce qui exclut " les mécanismes opérant à l'insu du sujet ". Elster a une conception des sciences sociales beaucoup plus souple et beaucoup plus large. Certes, pour Elster, la cause de certaines actions est le sens que l'acteur leur donne, et en anticipant un peu, en accord avec R. Boudon, on qualifiera ces actions de rationnelles. Elster n'en reste pas là, la notion de mécanisme permet de considérer que nombre d'actions résultent d'un processus purement causal, ce que R. Boudon rejette, ce sont les actions irrationnelles. Prenons un exemple simple, qui a été construit par Elster [[7], p. 23 et suivantes] uniquement pour expliquer cette distinction cause/ raison et qui n'a qu'un intérêt limité pour l'explication des phénomènes sociaux. Un individu se rend en voiture chez des amis, il décide de ne pas boire, pour ne pas conduire en état d'ébriété, ne pas se faire prendre par la police, ou mettre sa vie en danger, ou mettre la vie des autres en danger. Une fois chez ses amis, il boit. Un tel renversement des préférences peut s'expliquer par deux mécanismes. D'une part, un mécanisme boudonien de changement de pondération des raisons : l'individu, une fois arrivé chez ses amis, préfère boire maintenant et mettre sa vie en danger, plutôt que le contraire. Il est tout à fait conscient des risques qu'il prend pour sa vie et celle des autres plus tard sur la route. La cause de son action (boire), du renversement des préférences, c'est bien le sens qu'il donne à son action, il boit parce que tel est son désir. Et nous pouvons même dire, en anticipant un peu, que ce comportement est rationnel. L'innovation consiste à proposer une explication par un mécanisme irrationnel, c'est-à-dire purement causal. Dans l'exemple qui nous intéresse, il s'agit du mécanisme des croyances motivées. Une fois chez ses amis, l'acteur reconsidère la situation : il croit qu'il peut très bien conduire en état d'ébriété, sans mettre sa vie ni celle des autres en danger, et il y a vraiment une faible probabilité pour qu'il rencontre des policiers... Les raisons (le sens, la signification de l'action pour l'acteur) sont absolument restées les mêmes : pour l'acteur, son action ne met pas en danger la vie d'autrui ou la sienne. De manière plus précise, pour le cas qui nous occupe, la psychologie expérimentale montre que l'ivresse produit un raccourcissement de l'horizon temporel, une forme de myopie, l'agent ne prend plus en compte les conséquences éloignées de ses actes et développe un désir pour l'action immédiate : il boit. C'est un mécanisme foncièrement irrationnel, car purement causal, qui n'implique pas dans son déroulement la signification pour l'acteur de son action. Une remarque, pour conclure notre clarification de l'individualisme méthodologique tel qu'il se présente chez Elster. Le holisme, qu'Elster préfère appeler " structuralisme ", ajoute un postulat : le premier filtre réduit l'ensemble des actions possibles à une seule du point de vue de l'agent, ce qui rend inutile l'étude du second filtre. C'est en effet un mode de raisonnement qu'on trouve chez Émile Durkheim. Quand É. Durkheim parle d'individus, il vise l'individu comme support d'une croyance collective ou d'une institution, en fonction des variations dans le vocabulaire utilisé, bref d'une " manière d'agir, de penser, de sentir ", selon la formule célèbre, qui est cristallisée au niveau interindividuel. Quand un individu agit chez É. Durkheim, il ne fait qu'exprimer cette croyance collective. Dans le vocabulaire d'Elster, le premier filtre, celui des croyances, a réduit l'ensemble faisable à un seul élément, en niant le choix. Elster n'argumente pas en faveur de sa position. Il dit seulement, par exemple dans l'introduction du Laboureur et ses enfants [[8], p. 12], que " ce serait un accident hautement improbable que l'effet des contraintes fût toujours de réduire l'ensemble faisable à un seul élément ".

La mécanique du choix rationnel

Les propositions précédentes conduisent à une marginalisation de la question de la rationalité. En effet, lors d'une explication, il s'agit, pour Elster, de trouver les bons mécanismes explicatifs. Peu importe qu'ils relèvent du rationnel ou de l'irrationnel. Pourquoi, alors, consacrer un paragraphe uniquement au choix rationnel ? D'abord parce que c'est l'angle d'attaque que nous avons choisi : pour nous, l'apport essentiel d'Elster repose sur la formalisation des mécanismes irrationnels, travail qui ne peut être effectué que si on a comme pierre de touche une définition du rationnel. Certes, cela l'a conduit ensuite à bâtir une conception des sciences sociales qui dépasse ce couple rationnel-irrationnel. Mais, si on veut rendre compte de la logique interne de l'oeuvre, il faut rappeler qu'elle s'est constituée en premier lieu par l'analyse rigoureuse de ce qu'est le choix rationnel, puis par le constat que le choix rationnel ne fournit pas d'explication satisfaisante pour de nombreux phénomènes observables, ce qui conduit à l'étude des mécanismes irrationnels et à la remise en chantier de ce qu'est l'explication en sciences sociales. Le travail d'établissement d'un répertoire des mécanismes du comportement irrationnel, qui a tant fasciné l'auteur de ces lignes, n'est possible que sur fond d'une théorie de la rationalité. La notion de mécanisme n'a été introduite qu'ensuite par Elster, comme remaniement rendu nécessaire par les résultats obtenus avec les comportements irrationnels. Il y a une autre raison qui explique la centralité du choix rationnel, celle-ci est méthodologique. Face à un explanandum, il faut d'abord essayer une explication à l'aide du choix rationnel, et ce n'est que si celleci échoue qu'il faut se tourner vers des mécanismes irrationnels. Ce qui, encore une fois, suppose une définition claire du choix rationnel. " Un acteur rationnel choisit l'action qui réalise son désir aussi bien que possible, conformément à ses croyances et à la totalité de ses autres désirs " [[9], p. 23]. Elster insiste souvent sur la simplicité et l'évidence d'une telle proposition : l'acteur veut atteindre une fin, dans cette idée est déjà contenue la volonté d'atteindre cette fin de manière efficace. Un acteur qui cherche à atteindre un but ne peut pas ne pas vouloir l'atteindre de la manière la plus efficace à ses yeux, c'est-à-dire conformément aux informations dont il dispose (croyances). C'est une définition très large de la rationalité, qui correspond en fait à l'action intentionnelle. L'irrationnel se dessine en creux, les désirs et les croyances dont la formation ne s'est pas faite dans le but d'atteindre une fin. Une telle définition est très proche de celle développée par Raymond Boudon : est rationnelle, pour Boudon, l'action dont la cause est le sens que l'acteur lui donne. Elster dit la même chose, en indiquant que le sens consiste à vouloir réaliser un état dans le futur.

Paradoxalement, ce mécanisme dont nous avons commencé par souligner la centralité est aussi celui dont Elster est le moins satisfait. Un mécanisme précis, c'est un mécanisme repérable ex post sans difficulté, ce qui suppose la détermination de critères d'identification. Il est aisé d'identifier les désirs qui relèvent du vouloir atteindre une fin, les désirs qui ont trait à l'action intentionnelle : on rejettera les désirs incohérents logiquement (vouloir que tout le monde gagne plus que la moyenne, vouloir être présent à son enterrement pour pouvoir écouter l'oraison funèbre qui y sera prononcée...), les désirs incohérents pragmatiquement (les désirs qui veulent ce qui ne peut être voulu, comme par exemple faire impression sur quelqu'un) et les désirs incohérents dans le temps (les préférences temporelles formelles subvertissent la réalisation des préférences substantielles). Mais, dans le cas des croyances, la détermination d'un critère semble impossible. Bien sûr, on peut rejeter des croyances qui n'ont pas fait l'objet d'une délibération de l'acteur en fonction de la fin à atteindre mais qui résultent d'un autre processus. Ce peut être un biais froid, cognitif, comme toutes ces erreurs que la psychologie expérimentale a identifiées, ou un biais chaud, les croyances motivées que nous avons déjà évoquées. Mais ces remarques ne permettent pas de définir ce que sont les croyances rationnellement formées, ce qui rend problématique l'identification du mécanisme du choix rationnel lui-même. C'est en fait un vieux problème, celui de l'impossible détermination d'une structure optimale d'information, invoqué contre la réduction de la rationalité satisfaisante telle qu'elle est présentée par Herbert Simon à la rationalité instrumentale des économistes. La réduction consiste à dire que la décision seulement " satisfaisante " de H. Simon est en réalité " pleinement " rationnelle, l'agent prenant en compte les coûts de la recherche d'information. La réfutation est la suivante. Pour faire des économies sur les coûts de collecte de l'information, il faut déterminer quelle structure d'information maximise l'utilité de l'acteur. Il faut connaître les différentes structures d'information possibles et, parmi cellesci, déterminer la structure optimale, ce qui nécessite à nouveau de l'information et engage une régression à l'infini. Il est donc impossible de déterminer la structure d'information nécessaire pour former une croyance rationnelle, le mécanisme du choix rationnel n'est pas parfaitement précis, c'est-à-dire identifiable ex post avec certitude.

Les effets essentiellement secondaires

Il n'est évidemment pas possible de recenser tous les mécanismes qu'Elster identifie. C'est pourquoi nous avons décidé de n'en développer qu'un. Pour les autres, nous nous en remettons à la curiosité du lecteur, en espérant l'avoir éveillée. Les effets essentiellement secondaires ont retenu notre attention d'abord parce qu'ils représentent bien la manière de penser d'Elster : élaboration précise d'un mécanisme sur le plan théorique et application empirique qui cherche à montrer que le mécanisme permet d'expliquer des phénomènes restés énigmatiques ; mode de pensée que nous respecterons dans les deux parties suivantes. En outre, les effets essentiellement secondaires comptent parmi les résultats les plus connus d'Elster, sûrement parce que particulièrement robustes. C'est à ce titre que le texte de référence d'Elster sur la question a fait l'objet d'une traduction en français [8].

Définition

Nous avons défini la rationalité par cette proposition simple : vouloir atteindre une fin. L'effet essentiellement secondaire c'est un cas de désir incohérent pragmatiquement, puisque c'est vouloir ce qui ne peut être voulu. Pour être précis, et donner une détermination essentielle, l'effet essentiellement secondaire est un état (mental ou social) inaccessible à l'action intentionnelle, inaccessible lorsque cohabitent la volonté et le calcul. Ce qui signifie qu'un effet essentiellement secondaire peut être produit lors de l'absence de l'une de ces deux déterminations. De manière volontaire mais non calculée, par une chaîne causale non conventionnelle, par exemple l'injonction de rire, d'être surpris ou d'être admiré sont des ordres dont la simple performance subvertit la réalisation ; rire, être surpris, ou être admiré sont des effets essentiellement secondaires, l'action intentionnelle ne peut atteindre ces états. Cependant, que quelqu'un puisse donner un tel ordre peut paraître étonnant et donc faire rire, on peut aussi imaginer que le culot de quelqu'un qui exigerait qu'on l'admire puisse engendrer l'admiration. L'individu qui a donné cet ordre a donc obtenu ce qu'il souhaitait, ce qu'il voulait, mais par une chaîne causale non conventionnelle donc d'une manière différente de celle qu'il avait calculée au départ. Second cas : le calcul sans volonté. L'agent sait qu'il obtiendra l'effet voulu, mais de manière indirecte à travers une autre action, ce qui revient à introduire la distinction effets voulus/effets prévisibles. On peut considérer l'exemple suivant : on veut être admiré, or être admiré est un effet essentiellement secondaire, si on pose un acte dans l'unique but d'être admiré, l'échec est certain. Par contre, on sait qu'une certaine action a pour effet de provoquer l'admiration, si on l'entreprend pour elle-même. L'agent va réussir ainsi à atteindre indirectement l'effet essentiellement secondaire qu'est l'admiration. Il met bien en oeuvre un calcul, mais la volonté de susciter l'admiration a disparu lorsqu'il pose le premier acte. Autres exemples : prendre une pilule pour dormir, ou boire pour oublier.

Mécanisme

Une fois cette définition posée, il s'agit de déplier le mécanisme au niveau microscopique, ce qui revient à répondre à la question suivante : pourquoi certains états sont-ils intrinsèquement inaccessibles à l'action intentionnelle ? Il faut différencier les effets essentiellement secondaires qu'on essaie d'induire chez soi, et ceux qu'on essaie d'induire chez les autres par ordre ou par impression.

Dans le cas où on essaie d'induire de tels états chez soi, Jon Elster mobilise le concept d'auto- effacementafin de montrer qu'il existe des états intrinsèquement inaccessibles à l'action intentionnelle. D'après la définition qu'on a donnée ci-dessus, si on la prend à rebours, pour atteindre un état qui est un effet essentiellement secondaire, il faut oublier qu'on a décidé de l'atteindre. Ce qui est impossible de manière directe : c'est ce problème d'auto- effacement (self-eraser) qui fait la mécanique des effets essentiellement secondaires. Elster prend l'exemple du pari de Pascal comme illustrant très bien ce mécanisme. Pour Elster, il y a deux parties dans cet argument. La première est très connue : la probabilité que Dieu existe est non nulle, et les gains de celui qui croit, dans le cas où Dieu existe, seront infinis, alors que les coûts, eux, seront finis (le temps d'une vie). Le principe de maximisation des bénéfices attendus commande donc de croire en Dieu. Mais il y a une seconde partie de l'argument, dans la mesure où Pascal a bien vu que croire est un effet essentiellement secondaire, on ne peut pas décider de croire, il faut pour croire pleinement oublier cette décision. Pascal suggère alors de " faire comme si [on] croyai[t], en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement cela vous fera croire et vous abêtira " [10]. Derrière le terme d'abêtir, il y a l'idée d'affaiblir le calcul (et non la volonté) pour oublier que la croyance résulte d'une décision, sinon elle sera inef- ficace. Et pour cela, il faut procéder indirectement, en suivant le rite à la lettre. À la fin, le libertin finira par croire que l'observance du rite n'a fait que révéler une foi latente. Le pari de Pascal montre que c'est bien le problème de l'auto-effacement qui fait l'effet essentiellement secondaire. Comme nous l'avons vu plus haut, on ne peut surmonter ce problème qu'indirectement, ici en affaiblissant la dimension de calcul par une stratégie secondaire. Elster ajoute alors un point. Le pari de Pascal tendrait à montrer qu'il existe des stratégies indirectes pour surmonter le problème de l'auto-effacement. Selon Elster, une telle stratégie est possible lorsqu'il s'agit de transformations progressives, comme c'est le cas ici : le rite est producteur de croyance sur un temps long. Mais si l'effet essentiellement secondaire à atteindre demande une transformation brutale, une telle stratégie ne peut être mise en oeuvre. Exemple d'Elster : le désespoir. C'est un effet essentiellement secondaire, et quand on veut l'induire chez soi, on se heurte au problème de l'autoeffacement : qui pourrait être vraiment désespéré uniquement parce qu'il l'a décidé ? On peut à ce stade se demander pourquoi chercher à induire chez soi le désespoir. Pour Elster, " il contribue à la formation du caractère ", permet " un développement émotionnel et une plus grande maturité ". À vrai dire peu importe, seul compte le caractère parlant de l'exemple. Dans ce cas du désespoir, il est probable, nous dit Elster, qu'il n'existe aucune stratégie indirecte, car l'entrée dans l'état de désespoir est nécessairement brutale. Encore que, on pourrait aller à Calcutta pour induire chez soi le désespoir. Peu probable que cela fonctionne. Au coeur du mécanisme, il y a l'impossibilité de pratiquer l'auto-effacement.

Un autre mécanisme est à l'oeuvre lorsqu'il s'agit d'états que l'on veut induire chez les autres, par ordre ou par impression, qui suit deux chaînes causales différentes. La première chaîne causale est en réalité celle dont on vient de traiter. Quand on ordonne à un individu d'atteindre un état qui est un effet essentiellement secondaire, on introduit chez celui qui est censé obéir à l'ordre l'intentionnalité incompatible avec l'état visé. Par exemple, l'injonction " Sois spontané ! ". Mais l'ordre, situation d'interaction, fait naître deux nouveaux types d'enchaînement. D'une part, lorsque l'ordre s'applique à un état qui doit naître de manière spontanée chez la personne : par exemple l'injonction " Aimez-moi ! ". D'autre part, il y a la constellation de cas où l'ordre veut modifier les intentions qui sous-tendent le comportement observable. On peut ordonner X, mais on ne peut ordonner que l'individu fasse X uniquement parce qu'on le lui a ordonné, et non parce qu'il peut vouloir le faire de toute façon. C'est un exemple parmi d'autres.

L'explication par les effets essentiellement secondaires

En suivant Elster, nous avons d'abord procédé à la mise en évidence d'un mécanisme, d'un enchaînement causal au niveau microscopique. Dans le cas qui nous occupe, le mécanisme repose sur une impossibilité, celle d'induire chez soi ou chez les autres certains états, lorsqu'on les vise de manière intentionnelle. Conceptuellement, ce mécanisme repose, dans le cas individuel sur l'impossibilité psychologique de l'auto-effacement, au moins sur le court terme, dans l'interaction sur l'impossible induction d'un état mental chez autrui. Il s'agit de montrer maintenant que le mécanisme des effets essentiellement secondaires permet d'expliquer des phénomènes sociaux restés énigmatiques ou ayant reçu une explication peu satisfaisante. Elster considère que la première démarche est celle que met en oeuvre Paul Veyne dans Le Pain et le Cirque[11] pour expliquer l'évergétisme pratiqué par les empereurs romains. La seconde produit une autre analyse du phénomène de distinction identifié par Pierre Bourdieu.

Le premier explanandum est célèbre, c'est la colonne trajane. Cette colonne, trajane donc, on la trouve aujourd'hui encore, parfaitement conservée, via dei Fori Imperiali, à Rome. Elle déroule des frises superbes, commémorant la victoire de Trajan sur les Daces, autour de 100 après JC, mais absolument invisibles à l'oeil nu. Pour être clair, le Romain ne voyait que les frises du bas de la colonne et perdait l'essentiel. Comment expliquer cela, se demande Paul Veyne ? Et, par la même occasion, comment expliquer tout une classe de phénomènes similaires, comme des aqueducs richement décorés, en pleine campagne, là encore invisibles à l'oeil nu car très hauts au-dessus du sol ? Il faut des jumelles pour les contempler, ce dont les citoyens de la Rome impériale étaient, selon toute vraisemblance, dépourvus. Nous avons dit privilège à l'hypothèse de rationalité, au mécanisme du choix rationnel, donc allonsy. Et c'est une déroute, dit P. Veyne. L'évergétisme pratiqué par l'Empereur est utile à la cité certes : les bains, la bibliothèque qui entourait la colonne trajane, les aqueducs, autant de biens publics. Mais pourquoi ce luxe de décoration ? Tous ces bas-reliefs ne sont destinés à aucun usage, puisqu'ils ne peuvent être vus par personne. On peut alors changer son fusil d'épaule en disant que l'utilité réside dans l'effet sur le peuple, ces dons apaisent le mécontentement et augmentent le prestige de celui qui donne. Faux, répond P. Veyne. La formalisation conceptuelle proposée par Elster (il est impossible de provoquer l'admiration chez autrui par ordre ou impression) trouve chez P. Veyne une garantie empirique : Néron, ou d'autres puissants (Le Pain et le Cirque regorge d'exemples) ont recherché à impressionner le peuple, et ce fut un échec. Le comportement calculateur est vite démasqué et fait rire plutôt qu'autre chose. Il faut donc se tourner vers un autre mécanisme explicatif. P. Veyne, cité par Elster, donne la solution : " Autrui le sait ; il sait qu'une expression authentique ignore le spectateur et ne proportionne pas ses effets ; les importants, qui calculent trop, ne voient pas les sourires derrière leur dos. Le spectateur doute d'une expression calculée : une véritable grandeur ne se complairait-elle pas davantage en elle seule ? ". Le mécanisme est le suivant, testé, corroboré par différentes sources que P. Veyne expose, entrant parfois dans des débats avec des archéologues qui paraissent quelque peu byzantins au néophyte. L'Empereur est considéré comme un Dieu de son vivant. Son caractère divin est le mobile de ses actes, il est d'un narcissisme total, il contemple sa propre grandeur et ne dialogue qu'avec ses égaux, les dieux, et la postérité. La colonne trajane est pensée sous le regard des dieux, et non des hommes. Et se développe la mécanique de l'effet essentiellement secondaire : par ce type de comportement, l'Empereur fait impression sur ses sujets, il provoque l'admiration, ce qui les tient en respect, évite les révoltes...

Un tel mécanisme permet au passage de casser quelques explications douteuses, et Elster s'en prend notamment à La Distinction : " remarquable par la masse de phénomènes décrits, mais dont la structure théorique souffre de graves défauts " [[8], p. 50]. D'un côté, P. Bourdieu met en oeuvre ou, en tout cas, fait signe vers la mise en oeuvre du mécanisme des effets essentiellement secondaires. Elster relève l'exemple de la petite bourgeoisie. On peut lire sous la plume de P. Bourdieu des phrases de ce type : les petits bourgeois " se trouvent enfermés, quoi qu'ils fassent, dans l'alternative de l'hyperidentification anxieuse ou du négativisme qui avoue sa défaite dans la révolte même " [[12], p. 105]. Elster lisant Bourdieu y voit un mécanisme explicatif de type effets essentiellement secondaires : les petits bourgeois essaient de mimer la haute bourgeoisie, donc d'affecter l'assurance par exemple, ou une attitude d'amateur éclairé face aux produits culturels. Mais P. Bourdieu note bien, et Elster reconnaît cette qualité d'observation à La Distinction, que c'est toujours un échec, que le grand bourgeois est toujours capable de repérer l'arriviste, qui a " un air de tension dans la détente même ". Paraître grand bourgeois, c'est un effet essentiellement secondaire, le viser de manière intentionnelle produit une attitude ridicule, facilement démasquée, car, selon le mécanisme déployé plus haut, il est impossible d'oublier qu'on est en train de simuler, d'oublier ses origines petites-bourgeoises ; agir en fonction d'elles, pour ressembler à d'autres, se solde inéluctablement par un échec. Le paraître grand-bourgeois est un effet secondaire de l'être grand-bourgeois, ou de l'habitus si on veut employer le vocabulaire de P. Bourdieu. Elster note ailleurs que, finalement, ces observations de P. Bourdieu peuvent toutes être ramenées au concept de snob chez Marcel Proust : les Verdurin qui invitent un pianiste, un peintre, un intellectuel, pour faire comme dans un grand salon, n'y arrivent pas et cela ne résiste pas un instant à l'oeil acéré de Swann. Pour Elster, la mécanique de la distinction, ce n'est rien d'autre que le snobisme, qui est un cas particulier d'effet essentiellement secondaire appliqué aux pratiques culturelles. Or ce n'est pas l'explication dominante produite par P. Bourdieu des phénomènes de distinction qu'il identifie. Ce dernier les explique par des stratégies conscientes et inconscientes, et parfois par une explication causale (l'adaptation à la nécessité pour les dominés). La première explication est un mélange d'intentionnalité et de fonctionnalisme. Elle est en partie inspirée de Thorstein Veblen [[13]], qui considère que la totalité des actions des classes dominantes (vocabulaire bourdieusien), de la classe de loisir (vocabulaire de T. Veblen) peut être rapportée à un seul motif d'action, la volonté de faire impression sur les autres. Tout est chez T. Veblen une question de réputation, les fêtes sont nécessairement ostentatoires, les habits des femmes une démonstration de richesse... Pour Elster, T. Veblen oublie que la volonté de faire impression échoue, ce que Paul Veyne souligne aussi. Il faut plutôt postuler un profond narcissisme des riches qu'une volonté de distinction qu'il est diffi- cile d'étayer empiriquement, en dehors de cas particuliers. Cette critique porte pour P. Bourdieu aussi, mais Elster souligne que La Distinction présente des raisonnements plus " sophistiqués " que La Théorie de la classe de loisir. P. Bourdieu prend en compte les limites du raisonnement de T. Veblen, raison pour laquelle il parle de mécanismes inconscients, et l'inconscience leur confère leur efficacité. Mais un problème demeure. P. Bourdieu affirme que les comportements de distinction ont un effet bénéfique pour la bourgeoisie, ce qui explique qu'elle les mette en oeuvre, mais il ne le montre pas. Il ne présente pas de mécanisme causal par lequel le comportement de distinction se maintient, à cause des bénéfices qu'il procure à la bourgeoisie. Bref, " il est incapable de donner une analyse plausible de ce qu'est adopter une stratégie inconsciente ". On peut résumer la critique d'Elster de la manière suivante : P. Bourdieu a parfaitement vu tous les obstacles que rencontrent les nouveaux riches, les imposteurs et les parvenus. Mais, au lieu de les expliquer par la difficulté qu'il y a à adopter une attitude qui est un effet essentiellement secondaire, il l'explique par des stratégies inconscientes mises en oeuvre par les dominants. Nous avons deux mécanismes explicatifs, seul celui présenté par Elster nous semble conceptuellement solide, avec une meilleure testabilité empirique. La critique d'Elster repose sur un argument utilisé plus largement contre le fonctionnalisme dans les sciences sociales : pour faire des conséquences d'une action sa cause, il faut présenter un mécanisme adéquat par lequel les conséquences de l'action sont voulues par les acteurs, ou par un autre acteur qui connaît ces conséquences et encourage l'action. S'en sortir en disant que c'est inconscient donc non susceptible de validation empirique n'est pas satisfaisant. Voilà un autre exemple d'explication qui utilise le mécanisme des effets essentiellement secondaires, ici le comportement de distinction, après l'évergétisme.

Bien entendu, il y a une opposition possible à l'argument Elster-Veyne, celui de la simulation : on peut induire l'état recherché chez autrui en simulant parfaitement le comportement en question. Un parvenu ne pourrait-il pas réussir en mimant le grand bourgeois ? Paradoxalement, c'est P. Bourdieu qui a le mieux répondu à cette objection, avec sa théorie de l'habitus. Le propre d'une culture, souligne P. Bourdieu, c'est d'être possédée sans jamais avoir été apprise. On ne peut contrefaire l'habitus dominant, incorporé extrêmement profondément par l'agent, à moins de devenir soi-même un dominant. Elster parle, lui, d'" impossibilité conceptuelle " : un grand auteur qui veut écrire un best-seller ne peut mettre son talent en veille, il faut qu'il devienne un autre écrivain. Nous avons présenté cette opposition car elle souligne un trait de la démarche d'Elster, le va-et-vient entre le plan de l'élaboration conceptuelle et l'empirie. Ici, une objection rencontrée lors de la mise en oeuvre empirique du mécanisme, lors de l'explication, rend nécessaire une clarification conceptuelle. Comme on l'a vu en introduction, c'est même un aspect essentiel de la pensée d'Elster que la confrontation à l'explication de phénomènes empiriques, pour forger des concepts à la fois simplifiants, plus riches et plus précis.

Une infime partie de l'oeuvre d'Elster

Au terme de ce parcours, il importe de souligner que nous n'avons défriché qu'une infime partie de l'oeuvre de Jon Elster qui compte une quarantaine d'ouvrages et des centaines d'articles, autant sur le plan théorique que sur le plan empirique. La recherche des mécanismes explicatifs a entraîné Elster sur un nombre impressionnant de terrains, de l'addiction à l'éthique des choix médicaux en passant par la psychologie des émotions et la justice de transition. Nous nous sommes contentés de rapporter ce qui, à nos yeux, reste son principal apport théorique : une conscience aiguë des limites explicatives de la théorie du choix rationnel, qui le conduit à rechercher d'autres types d'explications. Jon Elster pratique une activité qui consiste à établir conceptuellement un mécanisme au niveau microscopique, le niveau de la psychologie individuelle, et voir ensuite s'il peut entrer dans l'explication de phénomènes sociaux. On aurait aimé présenter au lecteur le mécanisme de la faiblesse de volonté et ses applications pour penser les politiques publiques, les processus constitutionnels, les addictions. On aurait aimé parler de la force civilisatrice de l'hypocrisie, ou de l'engagement préalable (Ulysse se liant à son mât pour écouter le chant des sirènes). Mais il suffit que le lecteur souhaite entrer par lui-même dans l'oeuvre du sociologue norvégien pour que notre objectif soit rempli.

    [1] Elster Jon, Political Psychology, New York, CambridgeUniversity Press, 1993.
    [2] Elster Jon, " Mechanism ", Nuts and Bolt for the SocialSciences, New York, Cambridge University Press, 1989.
    [3] Hempel Carl G., Oppenheim Paul, " Studies in the Logic ofExplanation ", Philosophy of Science, vol. 15, n° 2, avril 1948, p. 135-175.
    [4] Elster Jon, Raison et raisons, Paris, Fayard, 2006.
    [5] Elster Jon, Political Psychology, New York, Cambridge University Press, 1993.
    [6] Boudon Raymond, " Théorie du choix rationnel ou individualisme méthodologique ? ", Sociologie et sociétés, vol. 34, 2002, p. 9-34.
    [7] Elster Jon, Agir contre soi. La faiblesse de volonté, Paris, Odile Jacob, 2007.
    [8] Elster Jon, Le Laboureur et ses enfants, Paris, Minuit, 1986.
    [9] Elster Jon, Raison et raisons, op. cit.
    [10] Pascal Blaise, " Pensée 233 ", OEuvres complètes. Tome II, Paris, Gallimard, 1999.
    [11] Veyne Paul, Le Pain et le Cirque. Sociologie historique d'un pluralisme politique, Paris, Seuil, coll. " L'Univers historique ", 1976, rééd. 1995, coll. " Points-histoire ".
    [12] Bourdieu Pierre, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979.
    [13] Veblen Thorstein, Théorie de la classe de loisir, traduction française, Paris, Gallimard, 1970.

(1) L'auteur de ces lignes souhaite remercier vivement Pierre Demeulenaere et Patrice Duran pour leurs remarques fécondes tout au long du travail de recherche qui a servi de base à cet article, ainsi que Gilles Martin pour son aide lors de la composition de ce dernier. Cependant, et selon la formule consacrée, l'auteur reste seul responsable des propos tenus ici.

(2) Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.

Idées, n°154, page 50 (12/2008)

IDEES - Jon Elster : les sciences sociales face à l'irrationnel