Lectures

Les classes sociales dans la mondialisation
Anne-Catherine Wagner.
Paris : La Découverte, 2007, coll. " Repères ", 117 pages.
ISBN : 2707149220

Contre l'illusion d'une nouveauté radicale du mouvement de mondialisation, A.-C. Wagner nous plonge au coeur de la civilisation européenne qui tire son originalité dans le cosmopolitisme. Erasme incarne la figure du premier Européen, " premier cosmopolite conscient ", précurseur du modèle du cosmopolitisme aristocrate. Les rencontres fastueuses et saisonnières de la noblesse d'Europe, des rentiers et propriétaires à la fin du XIXe siècle sont l'occasion de parfaire cet ethos. Les premières multinationales, quant à elles, sont créées par de grandes familles aux ramifications internationales, telles que les Fugger d'Augsbourg du XVIe siècle, maîtres du secteur minier d'Europe centrale et de l'Est. Certains s'installent au Chili, en Inde. Mais cet internationalisme est aussi vivace dans les classes ouvrières dès leur formation au XIXe siècle : l'internationale des dockers née en 1898 s'organise par delà les frontières.

D'un point de vue économique, après plus d'un siècle de baisse, les années 1980-1990 enregistrent une recrudescence de la composante interne des inégalités internationales. La propension à la mobilité comme la capacité à créer des liens efficaces sont l'apanage des plus aisés. Placés au centre des sphères décisionnelles, leur situation contraste avec la dégradation de celle des plus précaires. Le capitaliste n'est plus celui dont la place serait définie par le rapport de production, mais par un accès plus facile à l'immatériel. La financiarisation des économies ne modifie pas foncièrement les logiques anciennes et établies : les réseaux de relations patiemment construits et savamment entretenus sont précieux, comme l'illustre le parcours d'Ernest-Antoine Seillière, héritier de deux dynasties traditionnelles des affaires, les Wendel et la maison Seillière, et à la tête aujourd'hui d'un holding financier. Le cumul de positions dominantes, les échanges avec les plus puissants, la " multipositionnalité ", " l'ubiquité sociale " sont des atouts certains. À l'inverse, même si les délocalisations n'expliquent pas plus de 7 à 8 % des pertes d'emploi dans l'Union européenne, les peurs qu'elles suscitent dans un climat d'incertitude économique rendent légitime la flexibilité au travail fragilisant un peu plus les conditions de travail des moins qualifiés.

D'un point de vue culturel, la sélectivité sociale passe par une ouverture sur l'étranger et la maîtrise de plusieurs langues dès le plus jeune âge. Les nurses d'autrefois ou les filles au pair d'aujourd'hui, les écoles internationales telles que les écoles américaines consolident les habitus cosmopolites. Cet univers différencié, dont les contours sont strictement définis, rappelle à chaque instant, aux hautes classes, leur singularité dans le monde social. Ce cosmopolitisme consiste à ressentir comme proche ce qui est lointain. Toutefois, comparé aux familles de la haute bourgeoisie et de l'aristocratie ancienne où le capital social repose sur des liens forts, redondants et denses, les managers s'engagent dans des relations plus lâches, diversifiées, souvent épisodiques et à distance : les enfants apprennent que leur espace de référence intellectuel et affectif ne se limite pas aux frontières nationales. Si l'identité du cadre d'après-guerre s'est définie en lien avec le service de l' Etat, aujourd'hui, les managers valorisent l'ouverture sur l'étranger, la souplesse, les performances et le goût du risque. Les milieux populaires entrent aussi dans la mondialisation : les syndicats ont leur place aujourd'hui dans les organismes des Nations-Unies, dans les institutions européennes. Certains militants se sont même appropriés les codes de comportements des organisations internationales. Les eurogrèves de 1992 chez les cheminots montrent la voie ; les chauffeurs routiers ou les dockers la poursuivent. Néanmoins, il reste difficile pour cette catégorie de penser la pluralité des appartenances culturelles comme le prouve la réticence à parler la langue dominée. Le bilinguisme est suspect alors qu'il se révèle gratifiant dans les classes supérieures.

L'appropriation de l'espace mondial est au final inégale : le cosmopolitisme de l'élite, qui utilise l'international comme multiplicateur de capital culturel, s'oppose à l'hésitation des plus démunis. Malgré la démocratisation des séjours à l'étranger, le capital social issu de l'expatriation est distinctement utilisé. La migration des classes populaires sert avant tout à renforcer des solidarités familiales dans le pays d'origine. Au fond, nous précise Anne-Catherine Wagner, ce n'est pas tant l'accès à l'étranger qui hiérarchise les groupes sociaux mais bien la valeur qui lui est conférée.

Selvame Viginie-Calviac, professeure de SES au lycée Blaise-Pascal de Segré (49).

Idées, n°153, page 78 (09/2008)

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