Lectures

Sociologie de l'argent
Damien de Blic et Jeanne Lazarus.
Paris, La Découverte, 2007, coll. " Repères ", 121 pages
ISBN : 2707148773

Contre l'idée d'une condamnation morale inspirée des traditions religieuses et philosophiques, contre une neutralisation excessive opérée par l'économie qui décrit l'argent comme un outil de simplification des échanges, Sociologie de l'argent ambitionne de ne pas isoler l'ordre monétaire du monde social. Pièces " sonnantes, trébuchantes ", " sans odeur ", invisibles des cartes électroniques, l'argent, notent Damien de Blic et Jeanne Lazarus, est différemment approprié et transformé au sein des divers univers sociaux. Il est marqué par son origine, sa destination, les personnes et les institutions.

L'histoire de la condamnation morale de l'argent est captivante. Mammon (personnification de l'argent), l'avare et l'usurier, les trois figures de l'argent, incarnent l'hostilité de la mentalité religieuse à l'argent. En venant concurrencer Dieu, l'argent prend sa place, et le sentiment religieux se relâche. Pensée vivace dans les mentalités, aujourd'hui encore, l'argent est associé à des sentiments d'embarras et de honte, mais aussi d'inquiétude à l'égard de son caractère insatiable. Weber est vraisemblablement l'auteur qui permet cette rupture de la suspicion à l'égard de l'argent. Le gain d'argent est moralement approuvé, il devient une condition nécessaire au développement du capitalisme et contribue même à la gloire de Dieu.

Quant à l'orientation instrumentale ou neutraliste de la monnaie prise par les travaux de Smith, Mill, Simiand ou Keynes, elles en négligent sa dimension institutionnelle. Sans la confiance et sans les réalités sociales, politiques et culturelles qui l'entourent, elle ne peut exister : la monnaie n'est pas le prolongement naturel du troc mais suppose des réquisits sociaux précis. Le fait de nommer une monnaie le " louis ", le " napoléon " marque la volonté d'affirmer la continuité des prérogatives impériales. Les crises monétaires sont presque toujours des crises de souveraineté. Les échanges font circuler des croyances, des droits, des devoirs. La monnaie émane donc de la " totalité sociale ", elle l'entretient et la conforte.

Quels sont alors les risques de la monétarisation ? Est-il possible d'observer une aliénation croissante, un assujettissement de l'humain aux marchandises ? Si Marx voit dans l'argent une source d'aliénation, de " domination [...] de la chose [...] sur l'homme ", Simmel procède à l'inventaire des types pathologiques de rapport à l'argent : l'avare, le prodigue, le cynique et le blasé forment le quatuor de ceux dont la vie est polluée par un rapport dégénéré à l'argent. Plus récemment, Bernard Perret (1999) dénonce l'extension de la sphère monétaire à des domaines qui devraient en être exclus (sportif, environnement et marchés des droits à polluer, corps humain et trafics et vente d'organes...). La dimension libératrice apparaît, quant à elle, dans les sociétés fondées sur le don, le contre-don. Chez les Kanak, là où il est plus honteux d'être un créancier qui réclame son dû qu'un débiteur, la monnaie estompe les liens contraignants et accroît les libertés individuelles.

Dans nos sociétés, la bancarisation mais surtout la dématérialisation ne sont pas sans répercussions sociales. Pour un grand nombre, l'argent liquide est le seul vrai argent, ils se sentent moins à l'aise avec l'argent invisible, et, aujourd'hui encore, les clients s'informent volontiers au guichet. Ces difficultés à l'utilisation des nouveaux supports de l'argent en rappellent la nature profondément sociale. Dans la sphère privée, l'argent n'en n'est pas moins marqué socialement. L'argent est très mêlé aux relations sociales, à l'intimité. L'argent est teinté par les acteurs qui le subdivisent en monnaies multiples (enveloppes ou boîtes de fer-blanc séparant l'argent du loyer de celui de l'alimentation, des vêtements ou du charbon). Les individus hiérarchisent leurs besoins, définissent les normes de bonnes dépenses, édictent des règles de gestion. L'origine de l'argent compte : chez les prostituées, l'argent des allocations est utilisé avec parcimonie alors que l'argent de la prostitution qui " brûle les doigts " disparaît rapidement en sorties, alcools, drogues et vêtements. Il parvient même à mesurer l'incommensurable : l'amour des parents dont l'héritage peut être un révélateur. Enfin, l'argent ne peut contribuer à classer les individus de façon simple : la richesse et la pauvreté font appel à des variables plus fines (niveau de confort, origine ethnique, santé, éducation...), les frontières elles-mêmes sont instables et mouvantes selon les sociétés et sont en permanente reconstruction... si bien que Sociologie de l'argent est une invitation à sortir des catégories analytiques traditionnelles, à s'orienter vers les sens cachés ou implicites que l'argent revêt et s'engager dans une approche pragmatique de sa réalité.

Selvame Viginie-Calvia, professeure de SES au lycée Blaise-Pascal de Segré (49).

Idées, n°153, page 77 (09/2008)

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