Dossier : Travail et genre

Les personnels du second degré au regard du genre

Marlaine Cacouault-Bitaud, maître de conférences, université Paris-Descartes, chercheuse au CERLIS (UMR 8070) et chercheuse associée au CSU (UMR 7112)1

Paradoxalement, la sociologie de l'éducation, qui s'intéresse aux professions de l'Éducation nationale où les femmes apportent une contribution décisive, s'est le plus souvent contentée de reconduire des stéréotypes à propos des enseignantes comme celui du métier commode pour une femme qui élève des enfants [1]2. Nous montrons, dans cet article, que leur présence dans les différentes positions définies par le grade, la discipline et le type d'établissement est loin d'être homogène, et qu'elles sont devenues minoritaires dans les fonctions de direction après la Seconde Guerre mondiale.

La féminisation du professorat, soit l'augmentation des effectifs d'enseignantes au niveau secondaire, n'est généralement pas appréhendée avec assez de rigueur, qu'il s'agisse des différentes phases du phénomène ou de la présence respective des femmes et des hommes selon le grade, la discipline et le type d'établissement. En effet, selon certains sociologues, la proportion des enseignantes ne cesserait d'augmenter au fil des décennies dans l'enseignement du second degré... En outre, l'interprétation des disparités entre les sexes, sous l'angle du travail à temps partiel notamment, suscite peu d'interrogations concernant la répartition des tâches dans la famille : si le temps partiel progresse dans l'enseignement secondaire, c'est, nous apprend le rapport Pochard, " sur l'évolution du métier d'enseignant ", parce que la profession est féminisée (2008, p. 26). Autrement dit, c'est dans la nature des enseignantes de travailler à temps partiel et d'assumer la plus grande part du travail domestique. Cette même nature, et non les rapports de domination dans la sphère privée et professionnelle, explique qu'elles se trouvent plus souvent que leurs homologues masculins devant des enfants de cours préparatoire quand elles sont professeur des écoles, devant des élèves de collège quand elles exercent dans le secondaire.

Je me suis donc appliquée, dans le cadre de plusieurs recherches, à décrire minutieusement les étapes du processus de féminisation. Cette étude quantitative montre que les femmes ont progressé dans les bastions masculins à l'époque où la féminisation atteint son apogée, entre 1970 et 1975. En revanche, comme nous allons le voir dans une première partie, leur participation à l'enseignement secondaire, loin d'augmenter à partir de 1980, a baissé relativement à celle des hommes.

Une approche sociohistorique et une problématique de genre ont permis d'interpréter le " choix " de la profession chez les diplômé(e)s, de rendre compte de la place des unes et des autres dans l'espace du professorat, d'appréhender l'évolution des carrières dans un contexte où s'articulent des facteurs d'ordre professionnel et privé. Des enquêtes par questionnaire et entretiens ont été réalisées au début de la décennie 1980 et dans les années 1990. Elles s'adressaient de façon privilégiée aux professeurs femmes, mais des hommes aussi ont été interrogés. Ce type d'approche implique, en outre, d'être attentif à ce qui se passe pour d'autres personnels de l'Éducation dont la carrière s'inscrit dans le prolongement d'un parcours d'enseignant, par exemple les chefs d'établissement et leurs adjoints, appelés " personnels de direction " depuis 1988. Or, malgré la légitimité acquise par les femmes au cours d'une longue histoire dans les lycées et les collèges de jeunes filles, les effectifs de " directrices " ont baissé après la Seconde Guerre mondiale, à tel point qu'elles représentent 22 % seulement des proviseurs de lycée en 1990 et 23 % des principaux de collège (en 1947, presque 40 % des responsables de lycée étaient des femmes). Une distribution sexuée des fonctions se serait donc peu à peu imposée dans le paysage des établissements secondaires : aux femmes l'enseignement (activité " féminine " ?), aux hommes la direction d'établissement, responsabilité " masculine ".

Cet article se divise en deux parties principales, l'une consacrée à la féminisation chez les professeurs de type lycée (agrégés, certifiés et assimilés), l'autre à la masculinisation des personnels de direction, au cours d'une période qui couvre à peu près un demi-siècle. Nous allons préciser auparavant l'orientation et les présupposés adoptés dans le cadre de nos recherches.

Une approche et sa mise en oeuvre

Nous avons considéré l'histoire du professorat exercé par des femmes et les traits qui le distinguent du professorat exercé par des hommes, en raison du refus des pouvoirs publics d'instaurer la mixité chez les élèves et au sein des différentes catégories de personnels. Sur le professorat exercé par des hommes, on a peu de recherches historiques jusqu'à maintenant, mais c'est un domaine qui, nous l'espérons, suscitera dans les prochaines années la curiosité des chercheurs. L'approche en termes de rapports sociaux entre les sexes (le concept de genre était peu employé jusqu'à une date récente) signifie par ailleurs que l'accès au métier et le déroulement des itinéraires des femmes et des hommes sont analysés dans un cadre où ces relations - a priori conflictuelles - conditionnent des démarches, des opportunités, des évolutions... Je ne sous-estime pas pour autant la dynamique des relations entre les classes sociales, mais les professeurs femmes représentent un cas exemplaire sous cet angle-là : tous les milieux, des plus bourgeois aux plus modestes, ont considéré dans les années 1960-1970, à l'époque où les taux de féminisation sont les plus élevés, que le professorat du secondaire était le meilleur débouché " pour une femme " et pour une très bonne élève. Au début du XXIe siècle, la variété des origines est encore un trait caractéristique de la profession [2].

J'exclus par conséquent toute analyse en termes de conciliation entre la vie professionnelle et la vie personnelle. Il n'y a pas " conciliation " mais cumul, articulation et conflits entre des préoccupations, des intérêts, des tâches hétérogènes, que les professeurs femmes soient célibataires ou mariées. En effet, les usages du temps pour les femmes célibataires dépendent aussi des rapports de genre dans la famille et dans la société. Je dirai néanmoins que la vie des professeurs femmes est plus compliquée à partir des années 1960 qu'elle ne l'était dans l'entre-deux guerres, où plus de 60 % d'entre elles n'étaient pas mariées.

Compte tenu de la perspective adoptée, l'origine sociale a été saisie non seulement à partir des catégories classiques (en référence aux nomenclatures de l'Insee) mais en tenant compte des traits du milieu familial et de l'entourage. Parmi ces " traits ", j'ai fait un sort à la profession ou à la condition de la mère et des soeurs, des frères, des maris et des beaux-parents. J'ai essayé de saisir les attentes qui sont celles des familles et du conjoint envers la jeune femme qui devient enseignante dans le secondaire, ainsi que le rapport au métier de l'enseignante elle-même. Ces éléments, s'ils ont une importance particulière en début de carrière, exercent également un effet dynamique au cours des périodes ultérieures. Il existe " des " rapports au métier relativement divers qui se développent en fonction de l'histoire personnelle, scolaire, universitaire, conjugale... du professeur, en fonction des " postes effectivement occupés " et des " situations d'enseignement " (ces situations changent d'une année à l'autre selon les classes attribuées).

En résumé, mon travail se distingue d'autres travaux sur les enseignants dans la mesure où il postule que des possibilités de promotion sont offertes aux professeurs du secondaire, que des femmes et des hommes mettent à profit ces possibilités. Autrement dit, je me démarque d'une approche qui envisage uniquement l'effet (négatif et irrémédiable) de la vie familiale sur la carrière des femmes au cours des premières années d'exercice (elles renoncent par exemple à passer l'agrégation), au moment des demandes de mutation (elles s'adaptent à la profession et à la trajectoire géographique du conjoint) et de la naissance des enfants. Il n'est pas fait état de tensions et de négociations dans le couple et dans la famille qui aient pour origine et pour objet le travail et la carrière de l'enseignante [3]. Les stratégies de résistante aux pressions de la famille mises en oeuvre par les professeurs femmes, la manière dont elles s'appuient sur leurs diplômes, leurs titres, leur conception du métier pour introduire de la mobilité et du changement n'ont pas été étudiées dans l'ouvrage cité, quelle que soit sa richesse par ailleurs. Dans les études ainsi orientées, les professeurs hommes n'ont pas de famille, seule l'origine sociale et les caractéristiques professionnelles au sens restreint déterminent l'accès à la profession, la progression dans la carrière et l'interprétation du métier (usages de la qualification à l'intérieur et à l'extérieur de l'établissement, positions et pratiques pédagogiques...).

Comme il a été annoncé, j'évoquerai tout d'abord quelques résultats de mes recherches sur les professeurs et je mettrai l'accent en second lieu sur le phénomène de masculinisation chez les personnels de direction des collèges et des lycées polyvalents. Féminisation chez les enseignants et masculinisation des personnels de direction sont des phénomènes concomitants, aussi nous nous demanderons s'il n'est pas pertinent d'utiliser ces notions également dans un sens qualitatif pour mettre en évidence les transformations qui marquent les fonctions et leurs enjeux sociaux.

Le processus de féminisation chez les professeurs du secondaire

La phase de croissance : 1950-1975

En 1930-1931, la proportion de femmes s'élevait à 27 % chez les agrégé(e)s qui formaient alors 55 % des enseignant(e)s dans les lycées de garçons et 51 % dans les lycées de filles. Vingt ans plus tard, en 1950-1951, 41,4 % des professeurs agrégés sont des femmes et 45,9 % des certifiés (le Capes a été créé en 1950). La parité est atteinte parmi les agrégés en 1961-1962 (tableau 1). Dix ans plus tard, en 1974-1975 très exactement, plus de la moitié des professeurs agrégés qui exercent à temps complet sont des enseignantes et presque 60 % des certifiés ; si l'on inclut ceux (essentiellement des professeurs femmes) qui travaillent à temps partiel, le taux de féminisation s'élève encore.

Répartition des professeurs " type lycée ", selon le statut et le grade entre 1950-1951 et 1980-1981 et part des femmes1 (tableau 1)

en %

Personnel des enseignements classiques et modernes, lycées d'État et collèges communaux2
AnnéesGrades
 A% FC% FCE% FAux.% F
1950-19515 03941,410 86845,91 71857,51 39756,2
1958-19596 79047,816 44352,41 16368,63 80362,1
Enseignants du second degré, lycées classiques, modernes et techniques
1960-19617 28948,924 71053,187242,67 58159,9
1961-19627 54851,120 91756,01 12266,77 60363,8
Enseignants " type lycée " des lycées et des collèges d'enseignement secondaire (CES)
AnnéesGrades
 A% FC% FCE+AE% FAux.% F
1965-19668 72352,635 03355,41 51458,818 15554,8
1974-197414 06955,163 56459,67 55463,112 61960,3
1975/197514 50356,366 41761,27 83964,313 91062
1980-198118 01351,781 823579 66660,515 77555,3
1980-198119 17453,489 46859,810 56163,1  
Proportion extrême de chaque grade ou catégorie entre 1965 et 1980
GradesACCEAEMAPTL3PTA4
Pourcentage11 à 1553 à 631 à 24 à 610 à 251 à 31 à 5

(1) Enseignants à temps plein, temps plein + mi-temps en 1974-1975 et 1980-1981

(2) Les collèges communaux qui existent avant 1960 (premier et second cycles) seront absorbés par les lycées d'État. Ministère de l'Éducation nationale, Statistiques rétrospectives 1950-1951-1958-1959, janvier 1961. Les titulaires sont les agrégés (A), les certifiés (C), les chargés d'enseignement (CE), des licenciés recrutés avant l'institution du Capes en 1950. Les AE sont d'abord un personnel auxiliaire, regroupé avec les CE à partir de 1962-1963.

(3) Les professeurs techniques de lycée comptent 14 % de femmes en 1971 et 17 % en 1980. Ils sont recrutés par concours parmi les titulaires de la licence ou d'un diplôme d'ingénieur.

(4) Les professeurs techniques adjoints comptent 21 % de femmes en 1971 et 33 % en 1980. Leur recrutement est interrompu depuis 1974.

Source : Cacouault-Bitaud Marlaine 2, p. 300.

Le travail à mi-temps est autorisé depuis 1972 seulement ; les dispositions sur le temps partiel remontent à 1982.

Baisse et stabilité : 1980-2005

Ensuite la proportion des enseignantes diminue chez les agrégés et reste stable chez les certifiés : comme on l'observe sur le tableau 2, elles constituent 52,4 % des agrégés (à temps complet ou à temps partiel) en 1984-1985. En 1990, dans ce groupe-là, la moitié des professeurs sont des femmes et la situation reste pratiquement la même en 2004-2005. Le taux de féminisation des certifiés se stabilise autour de 60 % entre 1995 et 2005.

Part des femmes selon le statut et le grade chez les professeurs " type lycée " exerçant à temps complet ou à temps partiel en 1984-1985 et 2004-2005 (tableau 2)

AnnéesAgrégésCertifiésCE + AEAuxiliaires(*)Ensemble
1984-198552,459,967,855,359,4
1990-199150,357,962,652,3 
1994-199550,359,561,154,657,9
1998-199951,260,453,453,9 
2004-200550,960,649,050,358,7

(*) Il s'agit des auxiliaires exerçant en lycée ou en collège au cours d'une année scolaire donnée.

Source : MEN, Statistiques des enseignements, " Tableaux et informations ", édition 1982 à 1985, et " Repères et références statistiques de 1989-1990 à 2004-2005 " repris in Marlaine Cacouault-Bitaud Professeurs... mais femmes. Carrières et vies privées des enseignantes du secondaire au XXe siècle, Paris, La Découverte, 2007, p. 303.

Pourtant, dans le journal mensuel du Syndicat national de l'enseignement supérieur (SNES-SUP, janvier 2008), l'auteur d'un article sur les salaires des enseignants écrit que " la féminisation s'est accrue fortement ces dernières décennies ". De quels enseignants parle-t-on ? Certes, 80 % des professeurs des écoles, si l'on considère à la fois le primaire et le préélémentaire sont des femmes, mais le taux de féminisation atteint 57 % dans le second degré en 2006 (48,7 % chez les professeurs des lycées professionnels) et tombe à 35 % dans les universités.

Des disparités entre les disciplines et les types d'établissement

Le deuxième trait qui mérite d'être souligné c'est l'accroissement de la féminisation dans certaines disciplines et dans les collèges par rapport aux années 1970 et la baisse de la féminisation dans d'autres matières, surtout dans les lycées et chez les professeurs agrégés. En résumé, des inégalités entre les sexes existent dans l'enseignement comme dans d'autres secteurs d'activité.

En philosophie et en physique-chimie, une vraie mixité s'installe dans les années 1960, mais l'inégalité revient en force au cours des vingt dernières années : en 1969-1970, la moitié des professeurs de physique sont des femmes dans les lycées quel que soit le grade, à peine 45 % en 1980-1981 et 42 % en 2005-2006. En philosophie, les taux de féminisation s'élèvent respectivement à 43 %, 37,9 % et 39,4 % au cours des mêmes années.

En revanche, les femmes sont de plus en plus nombreuses dans les disciplines littéraires : le taux de féminisation des professeurs de langues vivantes atteint 65 % dans les lycées en 1969-1970 et 76 % dans les collèges. On trouve presque 80 % de femmes en 1995-1996 dans ce groupe de disciplines pour les deux types d'établissement réunis et 81,6 % en 2005-2006.

Le déroulement des carrières : conditions professionnelles et personnelles

Dans Professeurs... mais femmes[2], je me suis efforcée de rendre compte des initiatives prises par les professeurs femmes, des stratégies mises en oeuvre et des résultats obtenus. Le cas de Mme Laurent et celui de Mme Gilbert montrent qu'elles doivent compter avec les conditions de travail et les conditions de vie personnelle qui sont les leurs à différents moments de la carrière3.

Mme Laurent : des richesses culturelles sous-exploitées, un refus du déclassement intellectuel

Née en 1952 dans une famille de la bourgeoisie parisienne, elle a perdu son père, ingénieur, dans son enfance. Un grand-père était également ingénieur et créateur d'entreprise ; la mère n'exerce pas de profession. Mme Laurent a deux frères et une soeur. Il est entendu que tous les enfants feront des études supérieures et même des études scientifiques. Mais l'usage professionnel des diplômes est plus arrêté pour les garçons que pour les filles. Dans leur cas, le mariage est aussi à l'horizon, et elles rencontrent leurs futurs conjoints, qui deviennent ingénieurs comme leurs frères, sur les bancs d'une classe préparatoire scientifique. Ces classes ont une double fonction, la formation et la rencontre entre jeunes gens " assortis ". Mme Laurent est reçue au concours d'une école de chimie et à l'ENS de Fontenay ; elle choisit Fontenay alors qu'elle aurait préféré faire de la recherche et travailler dans l'industrie. L'École dirige alors les filles vers l'enseignement. Elle occupe un premier poste de professeur agrégée dans un lycée en suivant son mari en province. Elle réinvestit son goût pour la recherche dans un travail sur la didactique de la physique et collabore avec des collègues de plusieurs disciplines. Son mari ne s'intéresse pas aux conditions de travail qui sont les siennes, il lui recommande de " se faire aider " à la maison ; elle expérimente le mi-temps et constate que le conjoint se désengage de plus en plus des préoccupations domestiques. Pour elle, le travail à mi-temps est un piège et un leurre. Au fond, son mari aurait préféré qu'elle cesse d'enseigner après le deuxième ou le troisième enfant. Finalement les conjoints divorcent, Mme Laurent retourne à l'université et suit une nouvelle formation, mais elle ne parvient pas à trouver un véritable emploi dans l'industrie. Elle reprend un poste dans un lycée qui accueille des élèves peu sélectionnés dans sa spécialité. Sa carrière est moins ascensionnelle que si elle avait conservé des classes scientifiques et cherché à obtenir des " prépa ". Pour se consoler, elle cultive son intérêt pour la didactique et prépare une publication en collaboration avec sa soeur, certifiée de physique. Mme Laurent n'est pas une " femme d'intérieur ", mais elle s'est occupée de ses enfants quand ils étaient petits en faisant des activités " créatives " avec eux, ce qui lui a pris du temps. Elle les décrit comme autonomes et très bons élèves.

Mme Gilbert : refus de l'inactivité et promotion par le concours

Paradoxalement, Mme Gilbert, autre épouse d'ingénieur, née en 1940, a une meilleure situation en terme de carrière, car elle a débuté comme auxiliaire et elle a imposé la préparation des concours à sa famille comme une " nécessité " ; spécialiste d'anglais, elle a exploité les possibilités offertes par l'institution (passage du collège au lycée, du lycée technique au lycée d'enseignement général, service en classes préparatoires). La vie familiale n'est pas exempte de tensions, mais elle a joué sur " la profession ou moi ", " le concours ou moi ", au sens où son équilibre personnel et la survie du mariage étaient en jeu. Le mari se voit contraint d'accepter une disponibilité réduite de la part de son épouse. Elle assume tout de même l'essentiel de l'organisation domestique et met au monde un troisième enfant après son succès à l'agrégation. Elle joue également sur l'évolution des mentalités chez les cadres ; dans les années 1980 et 1990, il est plus flatteur pour un homme d'avoir une épouse professeur que femme au foyer (Anne Boigeol [4] a observé cela aussi chez les magistrats). En tant que professeur d'anglais, elle rend des services au conjoint qui va à l'étranger pour son travail. Mais Mme Gilbert se sent coupable de la réussite moyenne de ses enfants, que l'on peut interpréter comme une preuve des limites rencontrées par rapport à la promotion dans les familles de cadres, les enfants et les parents n'étant pas placés dans les mêmes conditions sociohistoriques [5].

Les personnels de direction des collèges et des lycées polyvalents

Proviseurs et directrices de lycée

La fonction de direction des établissements féminins a été conçue comme différente de celle des lycées pour garçons. Certes, l'administration centrale y attache beaucoup d'importance, le traitement des directrices de lycée est très supérieur à celui des professeurs quand la fonction est créée en 1881.?Mais la directrice n'est pas assistée d'une " dame censeur ", avant 1945, elle se contente d'une surveillante générale pour la seconder. Le cours de morale lui est réservé et elle doit superviser absolument tout ce qui se passe dans l'établissement, qu'il s'agisse de l'instruction ou des comportements. Les directrices sont le plus souvent des célibataires, même s'il n'existe pas d'interdiction par rapport au mariage. Or, la normalisation du statut personnel des enseignantes, déjà évoquée, s'est accompagnée d'une diminution de leur présence dans les postes de direction. Les responsables de l'institution semblent avoir souhaité nommer des hommes à la tête des nouveaux lycées mixtes, le proviseur idéal étant un homme jeune, agrégé et marié (signe de respectabilité) [6]. Néanmoins, cette fonction est ouverte à tous les enseignants et, compte tenu des besoins, le vivier de recrutement s'élargit.

La diminution des effectifs de femmes

Les femmes représentent presque 40 % des " proviseurs " de lycées (elles sont des directrices) en 1947, 31,4 % en 1963-1964 et 23 % seulement en 1983-1984. Entretemps, la mixité a été généralisée à tous les établissements, en 1975.

Chez les principaux de collège (le CES est institué en 1963 par la loi Fouchet, il remplace les CEG créés par la loi Berthoin en 1959 en même temps que la scolarité obligatoire est prolongée jusqu'à 16 ans), le taux de féminisation s'élève à 34,6 % en 1968-1969 et à 32,4 % en 1974-1975. Il se stabilise autour de 20 % dans les années 1980.

En 1990, dans les établissements du second degré, 22 % des proviseurs sont des femmes et 23 % des principaux. Elles représentent environ un tiers des adjoints de lycée ou de collège. Des disparités existent entre les académies : à Paris, les femmes sont aussi nombreuses que les hommes, mais la capitale fait figure d'exception. Dans l'ensemble, les femmes sont plus nombreuses dans les grandes villes et la région parisienne, cette observation vaut également pour les professeurs.

Une légère progression et des inégalités dans les années 2000

Une actualisation de ces données montre que la situation a quelque peu changé puisque les femmes représentent, en 2004, 27,8 % des proviseurs des lycées polyvalents. De même, leur part s'est élevée parmi les principaux de collège, elle atteint 38,9 %. Néanmoins, la féminisation augmente en fonction inverse du prestige du poste. Enfin, les disparités entre les académies se maintiennent. Les académies de Poitiers et de Versailles, par exemple, comptent 24 % de femmes chez les proviseurs pour Poitiers, 36,4 % pour Versailles. Chez les principaux, ces chiffres atteignent 35 % d'un côté, 55,3 % de l'autre. Parmi les adjoints, le taux de féminisation s'élève à 48,7 % dans les lycées et à 46 % dans les collèges dans l'académie de Poitiers, respectivement à 56 % et 62 % dans celle de Versailles. L'augmentation des effectifs de femmes caractérise la fonction d'adjoint beaucoup plus que celle de " chef ".

Qui a brigué les fonctions de direction ?

L'augmentation des postes à pourvoir et la désaffection des agrégés pour la direction d'établissement (ils ont préféré l'enseignement supérieur, les classes préparatoires, les postes de professeur de lycée) ouvrent la voie entre 1970 et 1990 à des hommes moins titrés ; cela leur permet de se démarquer des femmes et de progresser sur le plan des rémunérations et des responsabilités. Ainsi, les PEGC (catégorie supprimée en 1986) issus du corps des instituteurs sont majoritaires au sein du personnel de direction des collèges en 1994, les certifiés parmi le personnel de direction des lycées. Les femmes sont comparativement plus diplômées que les hommes et plus fréquemment issues de l'enseignement secondaire. Elles ont plus souvent fréquenté une classe préparatoire. La différence est d'autant plus nette que la fonction est moins prestigieuse. Plus des deux tiers des chefs d'établissement sont âgés de 50 ans et plus en 1996, il s'agit en général d'une seconde carrière.

Des concours ont été créés en 1988. Le concours de première catégorie (C1) est ouvert aux professeurs agrégés et assimilés et aux professeurs de chaire supérieure. Le concours C2 aux fonctionnaires de catégorie A appartenant à un corps enseignant du premier ou du second degré, à un corps de personnel d'éducation ou d'orientation. Les femmes sont minoritaires parmi les candidats et les reçus aux deux concours, mais leurs performances sont meilleures que celles des hommes.

Une enquête réalisée par le ministère de l'Éducation nationale en 2002 auprès des lauréats (701 personnes sur 833), montre que la plupart d'entre eux appartiennent à la deuxième catégorie. Les agrégés ne forment que 7 % de l'ensemble, la moitié des nouveaux personnels de direction sont des certifiés, 18 % des PLP (professeurs de lycée professionnel), 11 % des enseignants du premier degré, 18 % des conseillers principaux d'éducation. On trouve 52 % d'hommes pour 48 % de femmes. Ces dernières sont sous-représentées par rapport à leur corps d'origine, en particulier pour les agrégés et les enseignants du primaire (les professeurs des écoles) [7].

Les traits mis en évidence dans les années 1990 [8] sur un échantillon de personnels de direction en activité (365) se maintiennent au début de la décennie 2000?: les femmes accèdent plus tardivement à la fonction de direction, elles disent plus souvent vivre seules que les hommes (un tiers contre 14 %). Outre le fait qu'elles s'appuient sur une qualification académique plus élevée et une longue expérience de l'enseignement, les administratrices sont plus souvent célibataires ou divorcées que leurs homologues masculins. On trouve, là, une confirmation de leur difficulté à accéder à une fonction de direction quand elles vivent en couple. De fait, elles attendent que leurs enfants soient autonomes ou elles prennent la décision de quitter l'enseignement pour la direction d'établissement après une rupture conjugale[8][9].

La notion de masculinisation peut-elle être utilisée dans une acception qualitative pour appréhender les évolutions de la fonction de direction et expliquer l'augmentation de la proportion d'hommes ?

Les évolutions de la fonction et du rôle

Les chefs d'établissement sont invités par les autorités de tutelle à investir le domaine " pédagogique ", cela ne signifie pas, toutefois, qu'ils vont se rapprocher des enseignants. On leur demande au contraire d'être en position d'extériorité afin de suggérer ou d'imposer une nouvelle définition de l'école et de la réussite scolaire ainsi que des moyens pour y parvenir[6][10]. On aurait donc affaire à deux types de légitimité concurrents marqués au sceau du genre : les femmes " intellectuelles " et " enseignantes " seraient plus éloignées que les hommes d'une position professionnelle qui suppose l'exercice du pouvoir et qui évoque dans une certaine mesure les comportements " masculins " des personnels d'encadrement dans les organisations. Selon les résultats d'une étude menée par Gilles Combaz qui rejoint mes observations [8], elles sont plus attachées que les hommes à l'intervention de l'État et elles se méfient davantage des nouveaux modes de " régulation " du système éducatif. Les femmes " chefs " anticipent les risques liés à l'assouplissement de la carte scolaire et à la concurrence entre les établissements. Les rares situations dans lesquelles les administratrices acceptent d'aménager les règles qui s'appliquent à tous renvoient à des préoccupations médicales ou familiales, s'il s'agit, par exemple, de rapprocher des enfants d'une même fratrie [[9], p. 14-15]. Faut-il mettre en rapport ces résultats de ceux d'autres études qui montrent que, d'une façon générale, les femmes attendent plus de l'État, notamment en matière de droits sociaux et de services publics ? La réflexion amorcée est à poursuivre dans cette direction-là.

De nouvelles enquêtes à mener

Nous appelons également de nos voeux la réalisation d'enquêtes de terrain sur le travail et les engagements des enseignant(e)s du primaire et du secondaire dans des contextes précis. La participation des professeurs femmes et hommes à la vie associative et politique, leur apport dans ce domaine mériterait une étude sérieuse. Conjointement, les enseignantes rencontrent des difficultés, comme d'autres travailleuses, pour s'acquitter de toutes les tâches quotidiennes, professionnelles et familiales ; elles se heurtent souvent à l'incompréhension de leur entourage. Enfin, les garanties liées à la position de titulaire, dont le poste fixe qui permettait de s'installer dès les premières années d'exercice, sont de plus en plus menacées alors que, parallèlement, les rémunérations des professeurs en début de carrière sont moyennes, voire modestes.

    [1] Cacouault-Bitaud Marlaine, " La sociologie de l'éducation et les enseignants : cherchez la femme ", in Jacqueline Laufer, Catherine Marry, Margaret Maruani (dir.), Le Travail du genre. Les sciences sociales du travail à l'épreuve de la différence de sexe, Paris, La Découverte, coll. " Recherches ", 2003.
    [2] Cacouault-Bitaud Marlaine,Professeurs... mais femmes. Carrières et vies privées des enseignantes du secondaire au XXe siècle, Paris, La Découverte, 2007.
    [3] Chapoulie Jean-Michel,Les Professeurs de l'enseignement secondaire, un métier de classes moyennes, Paris, Éditions MSH, 1987.
    [4] Boigeol Anne, " Les femmes et les cours. La difficile mise en oeuvre de l'égalité des sexes dans l'accès à la magistrature ", Genèses, mars 1996.
    [5] Baudelot Christian, Establet Roger,Avoir trente ans en 1968 et en 1998, Paris, Seuil, 2000.
    [6] Pelage Agnès, " Des chefs d'établissement pédagogues ? ", Société française, n° 10, 1998.
    [7] Thaurel-Richard Michèle, Costa Nathalie,La Formation des nouveaux personnels de direction, enquête auprès de la promotion 2002, " Les dossiers n° 189 ", septembre 2007, ministère de l'Éducation nationale.
    [8] Cacouault Marlaine, " Différenciation des carrières entre les hommes et les femmes dans l'enseignement de second degré. Les chefs d'établissement et les professeurs du second degré ", Les Cahiers du centre Henri-Aigueperse, FEN-UNSA, 1999, deuxième édition à paraître aux éditions L'Harmattan en 2008.
    [9] Cacouault Marlaine, Combaz Gilles, " Hommes et femmes dans les postes de direction des établissements secondaires : quels enjeux institutionnels et sociaux ??", Revue française de pédagogie, n° 158, janvier-février-mars 2007.
    [10] Pelage Agnès, " La redéfinition du métier de chef d'établissement secondaire : changement statutaire, construction de l'engagement professionnel et épreuves pratiques ", Revue française de pédagogie, n° 145, octobre-novembre-décembre 2003.

(1) Professeur de sociologie dans le département de sociologie et l'UFR sciences humaines et arts de l'université de Poitiers à partir de septembre 2008, membre du Gresco et associée au CSU.

(2) Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.

(3) La même problématique a été adoptée à propos des carrières des hommes, même si je ne me suis pas livrée à des comparaisons systématiques.

Idées, n°153, page 28 (09/2008)

IDEES - Les personnels du second degré au regard du genre