Dossier : Travail et genre

Allez les femmes !

Christian Baudelot, professeur émérite de sociologie à l'ENS (75)

Le modèle traditionnel de la femme au foyer exclusivement centrée sur les tâches domestiques et le gardiennage quotidien des enfants a, dans la réalité, volé en éclats. Il s'agit d'une tendance lourde observée dans tous les pays développés depuis un demi-siècle et qui ne s'est jamais démentie quelles que soient pour les femmes, et pour les jeunes femmes en particulier, les difficultés du marché du travail. Les femmes exercent aujourd'hui une activité professionnelle à laquelle elles tiennent.

L'intérêt des exposés qui suivent repose sur les enquêtes empiriques réalisées par les intervenantes sur des professions précises : policières, femmes d'agriculteurs1, chercheuses et universitaires, employées de services, enseignantes du second degré et chefs d'établissements. Cette brève introduction a pour but de situer ces enquêtes dans le contexte plus général de la situation des femmes dans l'univers du travail aujourd'hui. Ce cadrage emprunte l'essentiel de ses données aux travaux conduits sous l'égide du Mage (groupement de recherche " Marché du travail en Europe ") et à l'enquête réalisée à l'ENS par un collectif de sociologues sur les relations entre " bonheur et travail " [1]2.

Les hommes et les femmes n'occupent pas les mêmes postes dans la division du travail

Exclues des postes qualifiés de l'industrie, les femmes sont surreprésentées dans les activités tertiaires [2]. À niveau de formation égal, ce constat reste vrai. Dépourvues de diplômes, les femmes entrent dans un univers ancien du travail féminin : les services personnels, la boutique, mais aussi le travail ouvrier non qualifié des services et de l'industrie ; le CAP les conduit à la grande distribution, le BEPC et le bac aux administrations classiques. L'enseignement supérieur leur permet d'accéder au tertiaire moderne, à l'enseignement et aux professions médicales et paramédicales. La hiérarchie masculine, dont l'éventail est plus ouvert, commence, sans diplôme, par les postes non qualifiés de l'industrie et les postes qualifiés de l'artisanat et des industries artisanales (BTP notamment), s'élève avec le CAP aux industries lourdes pour rejoindre, à travers les industries de haute technologie (BEPC, bac, bac + 2), le tertiaire moderne (licence et plus). Cette ségrégation horizontale, suivant les secteurs d'activité, conduit à une très forte concentration des emplois féminins : en 1990, parmi les 31 catégories socioprofessionnelles, les six plus féminisées regroupent près de 60 % des femmes actives occupées pour seulement 31 % des emplois [3].

Ces inégalités de distribution parmi les différentes branches de l'économie nationale s'accompagnent de dissymétries dans l'accès aux postes de responsabilité : les femmes ne constituent que 34 % de la catégorie " cadres et professions intellectuelles " et, pour les détentrices d'un diplôme de deuxième ou troisième cycle universitaire, les chances de devenir cadre sont de 57 % seulement contre 76 % pour les hommes [4]. À cette ségrégation verticale s'ajoutent les inégalités ayant trait aux statuts d'emploi et au chômage. Plus exposées au chômage, les femmes occupent aussi, plus souvent que les hommes, des emplois précaires et à temps partiel : en 2001, le travail à temps partiel concerne 30,4 % des femmes actives (soit plus de 3,2 millions de femmes) contre seulement 5 % des hommes actifs (environ 660 000 hommes)3. L'hégémonie féminine dans le travail à temps partiel est telle que celui-ci, dans les représentations communes, s'identifie au travail des femmes et qu'il prend d'autres noms et d'autres formes quand il concerne des hommes. La préretraite progressive n'est ainsi pas considérée comme un travail à temps partiel, alors qu'il s'agit bien d'une réduction du temps de travail individuel, assortie d'une diminution de salaire. Cette inégalité de traitement est révélatrice de statuts sociaux différents : alors que le temps partiel féminin est associé à des contraintes familiales et dévalorisé, la préretraite masculine est appréhendée, entre autres, comme un remède à la crise, une façon " noble " de laisser la place aux jeunes [5].

Les " métiers de femme " s'inscrivent en outre, souvent, dans le prolongement du rôle de mère de famille : éduquer, soigner, secourir. Les vertus socialement construites comme féminines renvoient alors à des fonctions " naturelles ", et ces professions se présentent comme des " maternités symboliques ", selon l'expression de Francine Muel-Dreyfus [6].

Des représentations du travail différenciées selon le sexe

Du point de vue des valeurs engagées, les hommes adhèrent davantage à une représentation classique du travail entendu comme une activité organisée autour du pouvoir et de l'argent. Qu'il s'agisse de défendre des intérêts collectifs, d'éprouver du plaisir à exercer du pouvoir ou de l'implication personnelle orientée vers le gain d'argent. Les hommes, plus que les femmes, tiennent à ce que le produit de leur travail survive à l'effort qui l'a créé. " J'ai le sentiment de faire des choses qui restent ", " Je n'ai pas le sentiment de faire des choses qui restent et je le regrette ", disent-ils plus souvent qu'elles. Le travail survit au travailleur, il le prolonge dans la durée. Il lui survit par le " travail mort " (les choses qui restent), mais, plus profondément encore, par le " travail vivant " que constitue la descendance du travailleur : " Je serais heureux si mes enfants s'engageaient dans la même activité que moi. "

L'engagement des femmes dans le travail se démarque nettement de cette vision masculine. Moins concernées par les traces matérielles qu'elles laisseraient ou par la prolongation de leur action par l'intermédiaire de leurs enfants, elles le sont davantage par les aspects quotidiens de leur activité professionnelle qu'elles vivent sur un mode personnel. Plus sensibles au stress, ou plus habituées à l'exprimer (" mon travail m'expose à une tension nerveuse importante "), elles prennent davantage en compte l'intérêt immédiat du contenu de leur travail et l'attention qui leur est portée en tant que personne.

Ces différences de jugement sont, entre autres, le produit d'une inégalité objective, structurelle, liée à l'engagement des femmes dans le travail domestique. Ainsi, le jugement selon lequel " mon travail m'expose à une tension nerveuse importante " peut être lu en rapport avec toutes les charges à assumer par ailleurs et qui deviennent plus lourdes du fait de l'engagement dans le travail. En effet, pour les femmes, travail et hors travail sont difficilement séparables et autonomisables. Cela est très perceptible par exemple dans leur plus grande sensibilité à la question des horaires : leur engagement concret et quotidien dans la sphère domestique extraprofessionnelle a des conséquences directes et durables sur la sphère professionnelle.

Le travail domestique joue un rôle prépondérant dans la façon dont les femmes perçoivent leur activité professionnelle. Les femmes valorisent avant tout les qualités qui leur permettent d'échapper à la situation de femme au foyer. Source d'ouverture au monde (" j'ai le sentiment que mon travail me permet de rester dans le coup "), le travail est aussi apprécié comme collectif au sein duquel on trouve reconnaissance (" j'ai le sentiment d'être écoutée et je l'apprécie "). Ces caractéristiques sont comme l'image inversée du travail domestique : solitaire, invisible, à destination collective (pour la famille, le foyer) et sans aucune gratification individuelle. Même peu qualifié, peu valorisé, le travail professionnel permet d'échapper à l'enfermement et l'isolement, et il constitue un " monde à soi ", un champ social de référence hors famille [7].

D'ailleurs, il est frappant de voir que près de six femmes au foyer sur dix aimeraient travailler, et que, dans la plupart des cas, leur situation semble davantage subie que choisie. Une partie d'entre elles, celles qui ont déjà travaillé et se trouvent sans activité à la suite d'un déménagement ou à cause de la profession de leur conjoint, déclarent avoir le sentiment d'être " exploitées " et transposent les rapports propres au monde du travail à leur situation [8].

C'est à l'aune de leurs enfants et au prix d'un regard porté sur l'avenir que les hommes expriment leur bonheur au travail (" je souhaite que mes enfants fassent le même travail que moi "), alors que c'est en mesurant le chemin parcouru depuis la génération de leurs mères que les femmes évaluent le niveau de satisfaction qu'elles retirent de leur travail (" ma situation professionnelle est meilleure que celle de ma mère au même âge ").

Moins nombreux que les femmes (56 % contre 70 %) à estimer leur situation meilleure que celle de leur père au même âge, les hommes attribuent cette amélioration à l'évolution des conditions de travail et à l'élévation de leurs rémunérations. La situation sociale à laquelle ils se réfèrent pour mesurer l'évolution est interne à la sphère du travail. Le point de référence est un travailleur manuel, ouvrier ou paysan, aux conditions de travail pénibles et à salaire faible. Les améliorations enregistrées relèvent d'une évolution quantitative des mêmes grandeurs : plus de salaire et moins de pénibilité. C'est d'un tout autre point de vue que se placent les femmes. Alors que le vocabulaire masculin demeure le plus souvent enfermé dans les bornes du registre professionnel des conditions matérielles de travail et de rémunération, celui des femmes s'élargit à la prise en compte plus générale des transformations intervenues dans leurs conditions de vie et d'existence, entendues non seulement sous leurs aspects matériels mais aussi sous leurs aspects psychologiques et symboliques (" mon travail est plus épanouissant et motivant ", " j'ai plus de liberté ", " j'étends mes connaissances ", " j'ai l'impression d'évoluer ", " sentiment d'indépendance et de liberté "). Elles mobilisent ainsi un vocabulaire quasi philosophique de l'émancipation et de la transformation de la vie par le travail que n'aurait pas désavoué Simone de Beauvoir.

La généralisation du travail féminin n'a pas réussi à émousser la vigueur d'un sentiment très vif d'émancipation par le travail. Le fait de travailler constitue bien un progrès par rapport à l'assignation aux tâches domestiques et à la condition de leurs mères.

    [1] Baudelot Christian, Gollac Michel, Bessière Céline, Coutant Isabelle, Godechot Olivier, Serre Delphine, Viguier Frédéric,Faut-il travailler pour être heureux ?, Paris, Fayard, 2003.
    [2] Maruani Margaret (dir.), Les Nouvelles frontières de l'inégalité. Hommes et femmes sur le marché du travail, Paris, La Découverte et Syros, 1998.
    [3] Marchand Olivier, " Les emplois féminins restent très concentrés ", Données sociales, 1993, p. 495-503.
    [4] Maruani Margaret,Travail et emploi des femmes, Paris, La Découverte et Syros, 2000, p. 42-43.
    [5] Angeloff Tania,Le Temps partiel, un marché de dupes ?, Paris, La Découverte et Syros, 2000.
    [6] Muel-Dreyfus Francine,Vichy et l'Eternel féminin, Paris, Le Seuil, 1996.
    [7] Daune-Richard Anne-Marie, " Travail professionnel et travail domestique : Le travail et ses représentations au sein de lignées féminines ", Travail et Emploi, juillet-septembre 1983, n° 17.
    [8] Niel Xavier, " Six femmes au foyer sur dix aimeraient travailler ", Premières informations et premières synthèses, DARES, février 1998, n° 09.1.

(1) Intervention de Céline Bessière, non reprise dans ce dossier.

(2) Voir la bibliographie en fin d'article.

(3) Chiffres issus de l'enquête " Emploi " de l'Insee de 2001, cités dans Bihr Alain, Pfefferkorn Roland, Hommes, femmes, quelle égalité ?, Paris, Éditions de l'Atelier/ Editions Ouvrières, 2002, p. 71.

Idées, n°153, page 6 (09/2008)

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