Dossier
Le genre, une notion féconde pour les sciences sociales

Frédérique Omer-Houseaux, professeure de SES au lycée Maurice-Genevoix de Montrouge (92)

Le dossier " Travail et genre " reprend les contributions de quatre chercheuses ainsi que l'introduction de Christian Baudelot lors du stage organisé en décembre 2007, sur le campus de Paris-Jourdan, par le département de sciences sociales de l'École normale supérieure, à destination des professeurs de SES des classes préparatoires. Ces contributions mettent en lumière tout l'intérêt de l'approche en terme de genre (ou de rapports sociaux de sexe) pour appréhender les transformations contemporaines du monde du travail autour de problématiques centrales du champ, telles que la qualification ou la mobilité professionnelle ou symétriquement, et montrent la fécondité d'une étude précise de certaines professions pour mettre en évidence la construction sociale permanente des stéréotypes de genre.

Qu'on fasse remonter à Olympe de Gouge ou à Simone de Beauvoir les contributions françaises à la lutte pour l'émancipation des femmes, l'étude des " rapports sociaux de sexe " est restée longtemps marginale en sociologie et dans les sciences sociales en France. Des universitaires - anthropologues, sociologues, historiennes, économistes, psychologues dont, il est vrai, une majorité de femmes du fait de l'illégitimité persistante de cette thématique - ont lentement dégagé des objets d'études spécifique sur une grande variété de terrains empiriques : la famille (couple et parenté), la sexualité, l'éducation, le travail et l'emploi, la mobilité sociale mais aussi la sphère politique. Ce travail de légitimation de l'objet est désormais bien avancé : les thèses sont aujourd'hui nombreuses à aborder la problématique du genre, et l'agrégation de SES a, elle aussi, contribué à cette reconnaissance en inscrivant, il y a une dizaine d'années, un thème intitulé " Féminin/Masculin " à son programme.

Depuis les années 1970, de nombreux travaux en sciences sociales ont mis en évidence le caractère socialement construit des inégalités entre les sexes. On doit aux chercheuses féministes de l'époque de nombreux travaux relatifs à l'idée que les hommes et les femmes sont des catégories procédant d'une mise en forme sociale d'un donné naturel. C'est en histoire sociale qu'a eu lieu cette première " phase accumulative " (selon l'expression de Françoise Thébaud). Cependant, la sociologie n'est pas en reste, et l'intérêt des travaux présentés dans les articles qui composent ce dossier atteste de la fécondité et de la vitalité de la recherche sociologique autour de ces thèmes d'études aujourd'hui. Ce renouveau de la recherche sur la notion de genre s'est fait en rupture avec les travaux antérieurs centrés sur les femmes et la " condition féminine ", puisqu'il s'agit de travailler aussi sur les hommes, en prenant en compte la question de la masculinité. La notion de genre s'est ainsi imposée, élargie et banalisée à partir des années 1990, en concurrence avec la notion de rapports sociaux de sexe, forgée par les sociologues féministes matérialistes (Christine Delphy, Danièle Kergoat), dont elle est aujourd'hui quasiment synonyme1. On peut aujourd'hui proposer comme définition du genre l'ensemble des discours qui produisent la différence des sexes, et plus généralement la construction sociale de la différence sexuelle en tant qu'elle s'inscrit dans l'économie des rapports sociaux de sexe, rapports structurés par une domination du " masculin " sur le " féminin ", évolutifs dans l'histoire et dans l'espace social2. Ces nouveaux outils d'analyse ont irrigué certains domaines de la sociologie et ont contribué au renouvellement de la sociologie du travail et de la sociologie de la famille.

Les bouleversements intervenus dans l'activité des femmes ont, en effet, des conséquences sur l'ensemble de la société, en particulier sur la famille, sur les identités féminines et masculines, et sur le travail lui-même. Céline Bessière, dont la contribution n'est pas reprise dans ce dossier, situe ainsi son étude du travail des conjointes d'agriculteurs au croisement des trois champs d'études sociologiques du genre, de la famille et du travail. Elle montre que les conjointes d'exploitants agricoles mettent en oeuvre des stratégies d'extériorisation de leur activité professionnelle, par rapport à l'exploi- tation familiale, pour renforcer leur position dans le couple et dans la famille, même quand leur emploi se situe en bas de la hiérarchie sociale et leur apporte une faible rémunération. L'ensemble des recherches présentées lors du stage met en évidence les stratégies des femmes et des hommes pour retravailler les frontières des stéréotypes de genre. Face au maintien et au renouvellement des inégalités entre hommes et femmes (par exemple par l'invention de nouveaux emplois déqualifiés réservés aux femmes), il semble que les femmes soient aujourd'hui contraintes de choisir entre une masculinisation improbable et un repli sur une sphère spécifiquement féminine, particulièrement du côté de l'emploi. Les contributions présentées ici montrent bien à quel point ces deux stratégies sont coûteuses pour elles et sont encore loin de remettre en cause sérieusement la " valence différentielle des sexes " décrite par Françoise Héritier.

Allez les femmes !

Christian Baudelot présente un cadrage statistique global de la position des femmes dans l'emploi aujourd'hui. On y retrouve des données classiques et bien connues sur les positions inégales occupées par les hommes et les femmes dans l'emploi, ces dernières étant toujours l'objet d'une ségrégation à tous les niveaux qui maintient la domination masculine, malgré l'activité généralisée des femmes aujourd'hui. Les données d'enquêtes récentes révèlent également qu'hommes et femmes mobilisent des représentations du travail très différentes, liées à leurs positions sociales et à leurs histoires collectives différentes.

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Le cas de la féminisation de la Police nationale

Geneviève Pruvost propose une étude passionnante sur l'accès des femmes à un métier traditionnellement réservé aux hommes. Au-delà de l'égalité formelle accordée aux femmes dans l'accès aux mêmes fonctions que les hommes, elle étudie précisément comment les femmes s'intègrent et sont intégrées dans une profession dont l'organisation hiérarchisée et les risques obligent hommes et femmes à remettre en question les identités de genre stéréotypées.

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Emplois de service : nouvelle domesticité ou gisement d'emplois ?

Tania Angeloff questionne la valeur des emplois de service qui sont au coeur des stratégies de dynamisation de l'emploi aujourd'hui. Elle dresse d'abord un état des lieux de l'aide à domicile, emplois essentiellement féminins, questionnant les effets de " l'exportation des tâches domestiques vers le monde du travail " sur la qualification et la rémunération. Elle étudie la professionnalisation problématique de ces emplois à travers la question du temps de travail et des relations inégalitaires entre employeurs et employées.

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Les personnels du second degré au regard du genre

Marlaine Cacouault propose un panorama socio-historique de la féminisation du métier d'enseignant et démontre que la participation des femmes à l'enseignement secondaire est loin d'avoir connu l'explosion que le sens commun imagine : si on peut parler de féminisation des fonctions d'enseignement, en revanche on ne peut en dire autant des fonctions d'encadrement. Entretiens à l'appui, elle tente de trouver des éléments d'explication des trajectoires dans les choix relativement contraints des femmes.

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Le plafond de verre dans le monde académique : l'exemple de la biologie

Catherine Marry dresse d'abord un panorama de la répartition inégalitaire des hommes et des femmes au sein des différents échelons hiérarchiques de la recherche académique. Elle propose ensuite une étude des obstacles rencontrés par les femmes biologistes au long de leur carrière pour accéder au sommet de la hiérarchie et des honneurs au CNRS et à l'INRA. En procédant par questionnaires et entretiens, elle isole les moments cruciaux au cours desquels se matérialise, peu à peu, le " ciel de plomb " auquel se heurtent les chercheuses. Ce faisant, elle remet en cause l'idée selon laquelle le monde académique garantirait aux femmes une plus grande égalité de traitement de par son recrutement " méritocratique ".

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(1) Malgré certaines critiques des sociologues marxistes matérialistes qui reprochent à la notion de genre de participer à l'euphémisation de la domination masculine.

(2) Christine Delphy affirme que c'est précisément ce caractère évolutif (expliqué par le fait que le genre s'articule en permanence avec d'autres rapports de pouvoir dans les interactions quotidiennes) qui est la preuve la plus évidente de la nature sociale et non biologique ou " naturelle ", du genre (Delphy Christine, L'Ennemi principal -1.Économie politique du patriarcat et 2.Penser le genre, Paris, Syllepse, 1998 et 2001).

Idées, n°153, page 4 (09/2008)

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