Lectures

Terre Humaine. Cinquante ans d'une collection
Hommages à l'oeuvre de Jean Malaurie, sous la direction de Mauricette Berne et Jean-Marc Terrasse.
Paris, Bibliothèque nationale de France, 2005, 136 pages
ISBN : 2717723110

Il y a plus de cinquante ans, débutait, avec la publication de deux ouvrages (Les Derniers Rois de Thulé et Tristes Tropiques) une collection inestimable : Terre Humaine. La Bibliothèque nationale de France rend hommage à cette aventure éditoriale, littéraire et anthropologique unique, à travers un entretien avec son créateur : Jean Malaurie.

Entre Les Derniers Rois de Thulé (premier titre de la collection " Terre Humaine ") et Hummocks (dernier ouvrage de J. Malaurie), il y a " le chemin de la pierre à l'homme ". C'est ainsi que J. Malaurie aime à résumer son itinéraire scientifique. " En passant par le papier ", pourrait-on ajouter... puisque la collection " Terre Humaine " est indissociable du parcours, de l'oeuvre et des rencontres de ce formidable découvreur de talents. Ce livre, illustré par les couvertures de tous les titres édités et par quelques photos (extraits de carnets de notes, portraits de certaines figures marquantes de la collection, etc.), console le lecteur de ne pas posséder les cinq mètres linéaires de la collection. Cet entretien retrace en effet l'histoire de la collection, à travers l'itinéraire du chercheur. La force de cette collection et de son fondateur est d'avoir réuni plus de quatre-vingt ouvrages, dont le point commun est une combinaison improbable de particularisme et d'universalisme. Les voix qui se font entendre racontent toutes un récit spécifique sur leur communauté, sur leur marginalité, sur leurs angoisses, sur leurs espoirs ou sur leurs révoltes. Or, c'est justement l'agrégation de ces individualités, dans leur façon de penser et de se penser, dans leur questionnement et dans leurs rapports à l'autre, qui leur ouvre cette voie vers l'universalité. Il suffit de contempler l'ensemble des couvertures de la collection pour s'en persuader : quel point commun entre un indien Hopi, un Inuit de Thulé, un paysan français, un détenu, un Breton du pays bigouden, un capitaine de pêche, une paria de l'Inde du Sud, un clochard parisien, mais aussi un Émile Zola, une Margaret Mead, un Claude Lévi-Strauss ou un René Dumont, etc. si ce n'est leur profonde humanité, enracinée dans une culture et dans un territoire. C'est ainsi que tous ces visages, marqués par leur histoire, mais aussi tous ces regards, à la fois implorants et pénétrants, interrogent le lecteur à son tour sur sa propre histoire. En donnant la parole à ceux qui ne l'ont pas (les exclus, les peuples menacés, les " peuples racines " sans écriture, les meurtris, etc.), J. Malaurie a su trouver un public fidèle, comme un écho à ces témoins, alors que les objectifs de la collection se heurtaient à des obstacles institutionnels, éditoriaux et concrets : aller à l'encontre du scientisme et de la tendance à la spécialisation outrancière des sciences humaines ; passer outre les codes éditoriaux (toutes les formes sont acceptées, du roman social, aux oeuvres d'anthropologie, en passant par l'essai ou le récit de voyage) ; rencontrer les auteurs, pour susciter, encourager et accompagner des oeuvres en gestation. Et pourtant, il y a des regrets, des rendez-vous manqués ou des rencontres avortées : Les Enfants de Sanchez d'Oscar Lewis, un projet sur les Kanaks avec Jean-Marie Djibaou, un autre avec Gaston Bachelard, etc. qui auraient tous trouvé une place auprès de tous ces témoignages. Car c'est bien comme cela qu'il faut envisager la collection : un ensemble de témoignages, dans toute leur diversité, qu'elle soit sociale, culturelle, spatiale ou temporelle, dont J. Malaurie n'est que le " passeur ". Nous retrouvons ici son souci du " savoir partagé " entre l'observateur, le témoin, le transcripteur, l'écrivain, le traducteur et le lecteur.

Sandrine Benasé-Rebeyrol, professeur de SES au lycée d'Arsonval de Saint-Maur (94).

Idées, n°152, page 79 (06/2008)

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