Lectures

Emile Durkheim (1858-1917)
Marcel Fournier.
Paris, Fayard, 2007, 940 pages
ISBN : 2213615373

En 1994, Marcel Fournier, professeur de sociologie à l'université de Montréal, fort du succès remarqué de la première biographie monumentale du grand ethnologue Marcel Mauss1, se voit défier par son éditeur Fayard de combler une lacune : publier également celle de son oncle Emile Durkheim, fondateur de l'école française de sociologie. Fruit de dix années de recherche, en lien continu avec l'histoire politique du tournant du siècle, le pari est enfin gagné en 940 pages, à l'occasion du 150e anniversaire de la naissance de Durkheim à Epinal dans les Vosges.

Cette biographie intellectuelle peut-elle devenir celle de référence en langue française, comparée à la grande mais déjà ancienne (1973) de Steven Lukes2, jamais traduite de l'anglais depuis ?

La première partie de cet itinéraire sociologique décrit l'éducation juive de ce descendant lorrain d'une longue lignée de rabbins, puis son admission à l'Ecole normale supérieure - marquée par les philosophes Charles Renouvier et Emile Boutroux ainsi que l'historien Denis Fustel de Coulanges -, couronnée par l'agrégation de philosophie en 1882. Elle s'achève, après un voyage d'études en Allemagne, par une affectation au lycée de Troyes après ceux du Puy, de Sens - où il gagne le surnom de Schopen en référence à son pessimisme schopenhauerien alors très à la mode - et de Saint-Quentin. Durkheim s'ouvre à la sociologie en rédigeant des comptes-rendus d'ouvrages pour la Revue philosophique.

Mais, alors que Lukes associait deux villes à la seconde moitié de sa vie (Bordeaux, 1887-1902 - inaugurant dans son université, après un beau mariage, un nouvel enseignement de pédagogie et de science sociale - et Paris, 1902-1917), Fournier y distingue pas moins de cinq étapes.

Si Durkheim consacre d'abord sa thèse complémentaire à Montesquieu, celle principale, De la division du travail social, soutenue en 1893, s'intéresse en fait à la division du travail dans la société. Ce phénomène social nouveau transforme la notion de solidarité. Mécanique par ressemblance dans les communautés traditionnelles, elle devient organique, avec la différenciation et la complémentarité propre à la coopération qui sont caractéristiques des sociétés modernes. Elle fondera le solidarisme de Léon Bourgeois, théoricien du radicalisme, président du Conseil en 1895-1896.

Les Règles de la méthode sociologique (1895) sonnent comme un manifeste : traiter les faits sociaux comme des choses, écarter les prénotions, distinguer le normal du pathologique, ce qui implique une définition de son objet en ne retenant que des données objectives, observation, classification et administration de la preuve en ayant recours à la comparaison, explication du social par le social.

Il applique le raisonnement quasi expérimental au Suicide (1897), qui garde aujourd'hui toute sa pertinence en termes d'explication causale en récusant notamment le facteur psychologique de l'imitation prôné par son rival, Tarde. Sa typologie des suicides met en exergue le suicide anomique lorsque les individus sont sans règles pour les guider.

Il devient alors un " intellectuel spécifique " (Bourdieu), dont la principale préoccupation est de fonder scientifiquement l'autonomie de la sociologie vis-à-vis de la philosophie, en fondant des concepts comme la conscience ou les représentations collectives et en établissant des dichotomies entre l'individu et la société, le sacré et le profane.

Cela ne l'empêche pas, par ailleurs, d'être proche des milieux socialistes : il est l'ami de Jaurès. Secrétaire en 1898 de la section bordelaise de la Ligue des droits de l'homme, il s'investit publiquement lors de l'affaire Stapfer, en prenant la défense de ce collègue de Bordeaux, injustement attaqué en raison de son soutien à Dreyfus.

Durkheim fonde en 1896 une revue, L'Année sociologique, balayant systématiquement tous les domaines de cette nouvelle discipline avec une équipe de chercheurs " orthodoxes " (Marcel Mauss, Paul Fauconnet ou Henri Hubert), ou plus " ambivalents " (Gaston Richard, Célestin Bouglé, Maurice Halbwachs et François Simiand) et de professeurs (Paul Lapie, Dominique Parodi). Cette étonnante entreprise collective mêle mémoires originaux et comptes-rendus : Durkheim en rédigera respectivement six de 1898 à 1905 et plus de 380 entre 1898 et 1907...

A partir de 1902, il enseigne la pédagogie à la Sorbonne avec un " succès fou ", et en 1906 devient, enfin, professeur titulaire de " science de l'éducation et de sociologie ", grand manitou du " clan tabou-totem ", plaçant " la morale à l'ordre du jour " et engagé dans les débats autour de la séparation de l'Eglise et de l'Etat (1905).

Dès 1895, la découverte du rôle capital de la religion dans la vie des sociétés agit pour lui comme une révélation. Il achève en 1912 ce qu'il considère être son opus majeur, consacré au totémisme australien : Les Formes élémen- taires de la vie religieuse.

Ravagé de chagrin par la mort en février 1916 de son fils André, blessé sur le front bulgare, il décède prématurément en 1917, à l'âge de cinquante-neuf ans.

Au total, cette biographie ne se veut pas une interprétation moderne ou critique de sa pensée (par exemple, en 1932, Paul Nizan qualifie, dans Les Chiens de garde, son ancien professeur de conservateur bourgeois3). Elle privilégie l'homme, un bourreau de travail austère, de grande rigueur intellectuelle, son sens des responsabilités et de l'honneur. Selon lui, ses recherches pour fonder une véritable science de la morale ne vaudraient pas " une heure de peine si elles ne devaient avoir qu'un intérêt spéculatif ".

Si un index des notions serait utile, celui des noms propres est beaucoup plus développé que celui de Lukes. Bien documentée4 quant aux conditions d'élaboration et de réception de ses oeuvres, cette biographie de Durkheim et ses collaborateurs tire profit et donc avantage de la renaissance, depuis 1975, des études durkheimiennes5 : numéros spéciaux de la Revue française de sociologie ou de L'Année sociologique, édition en trois volumes de ses Textes par Victor Karady, publication de sa correspondance6, d'actes de colloques ou d'ouvrages collectifs célébrant le centenaire de chacun des trois premiers livres de Durkheim.

Olivier Desouches, professeur de SES au lycée Sévigné de Cesson-Sévigné (35).


(1) Puis en 1997 de ses Ecrits politiques, édités et présentés chez Fayard par Marcel Fournier.

(2) Lukes S., Emile Durkheim. His Life and Work, New York, Haper & Row, 1973.

(3) Est-ce parce qu'il s'opposait à ce qui deviendra le divorce par consentement mutuel ?

(4) Grâce à " l'ouverture d'archives et de la découverte de manuscrits, rapports administratifs, textes [...] et notes de cours prises par ses élèves " (p. 11). Toutefois, la correspondance et les manuscrits de Durkheim, que sa famille avait conservés dans une armoire, ont été définitivement jetés par la fenêtre, pendant la seconde guerre mondiale, par les Allemands qui avaient réquisitionné la maison de sa fille.

(5) Son fer de lance en fut le Groupe d'études durkheimiennes fondé en 1975, éditeur des Etudes durkheimiennes, un bulletin d'information longtemps dirigé par l'exigeant et regretté Philippe Besnard.

(6) Durkheim E., Lettres à Marcel Mauss (édition et présentation par Philippe Besnard et Marcel Fournier), Paris, Puf, 1998.

Idées, n°152, page 77 (06/2008)

IDEES - Emile Durkheim (1858-1917)