Vie de la discipline

Liste Sciences-éco-soc : une décennie de mutualisation

Renaud Chartoire, professeur de SES au lycée Alfred-Kastler de La Roche-sur-Yon (85), et Xavière Lanéelle, maître de conférences à l'IUFM-université de Nantes/CREN (44)

Les enseignants de SES ont formé des communautés virtuelles de pratique, notamment par l'intermédiaire de la liste Sciences-éco-soc. Permettre la mutualisation de sources documentaires, de travaux ou de réflexion pédagogiques ou didactiques est un objectif qui accompagne la liste depuis son origine, participant ainsi à la poursuite de la professionnalisation des enseignants. Cet article a pour objet d'étudier la population concernée par la liste, ses pratiques de lecture et de production de messages, et tente de mesurer son degré de satisfaction.

Depuis les années 1990, le rôle des ordinateurs et de l'Internet - et de la relative massification de leur usage - a été considérablement modifié pour les individus comme pour les organisations : " d'outils destinés originellement à l'automatisation de tâches répétitives, à la saisie et au traitement de données de masse, ils sont à présent également mobilisés dans une perspective plus vaste, celle de la communication, de la recherche d'information et du partage des connaissances " [1]1. Les usages collectifs, comme les listes de diffusion, se sont banalisés, et leurs usagers forment désormais ce que Rheingold [2] a pu nommer des " communautés virtuelles " qu'il définit comme des " regroupements socio-culturels qui émergent du réseau, lorsqu'un nombre suffisant d'individus participent à des discussions publiques pendant assez de temps en y mettant suffisamment de coeur pour que des réseaux de relations humaines se tissent au sein du cyberspace ".

La liste Sciences-éco-soc, apparue en 1996, est l'une de ces communautés virtuelles2. Elle est née dans l'académie de Lyon sous l'impulsion de deux enseignants de SES ayant au préalable suivi des stages en informatique pédagogique. Grâce à des décharges de service, ils ont pu développer, dans un premier temps, en 1995, un site Internet, qui a sans doute été le premier des SES, au sein du cadre institutionnel de l'académie de Lyon. Néanmoins, ce site, pour académique qu'il soit, se voulait en même temps à dimension nationale, en permettant une interactivité entre tous les professeurs de SES, d'où son premier nom " Inter-ES ". C'est à partir de ce site qu'est née ensuite, dans la foulée, l'idée d'une liste de diffusion pour permettre une mutualisation et une interactivité plus aisée. Elle a commencé à fonctionner en mars 1996. Au départ, le nombre d'inscrits s'est révélé relativement important - 50 abonnés en juin 1996 -, car il y avait assez peu d'internautes à l'époque. Dès que la publicité commença à se faire autour de son existence, le nombre d'abonnés fut croissant, en particulier grâce à la connexion d'un nombre grandissant de lycées. Ainsi, dès mars 1997, la liste comptait 214 abonnés ; aujourd'hui, elle en compte environ 690.

Cette communauté virtuelle est une communauté de pratique [3], car elle réunit " un groupe de personnes qui partagent un intérêt commun, un domaine de spécialisation et qui approfondissent leurs connaissances et leurs expertises en interagissant collectivement ", puisque les abonnés de la liste sont, pour l'essentiel, des professeurs de sciences économiques et sociales et ont clairement affiché, dès le départ, leur intérêt pour le partage de leurs compétences. En effet, un atout des TICE est d'avoir des potentialités nouvelles pour la professionnalisation des enseignants, notamment en tant que développement de compétences [4], lesquelles peuvent (doivent ?) faire l'objet d'un processus de construction permanente le long de la carrière.

Néanmoins, alors que le terme communauté est fortement lié à la définition inaugurale qu'en a fait Ferdinand Tönnies, faut-il croire que, comme les communautés de sang, de lieu ou d'esprit, cette communauté de pratique s'imposerait à l'ensemble des enseignants de SES ? Quels en sont les membres, les utilisateurs actifs ? Quel partage font-ils réellement de leur pratique, de leur expertise, de leurs savoirs ? Quels sont ces savoirs et compétences partagés ?

Pour comprendre cette communauté, les interactions ou interrelations qui s'y nouent, nous nous sommes intéressés aux caractéristiques des acteurs de la liste, pour nous interroger ensuite sur l'accueil qui lui est fait et sur l'usage qu'ils peuvent faire de ce capital social (virtuel ?)3.

La recherche s'appuie sur :

  • une enquête quantitative fondée sur un questionnaire, portant sur les caractéristiques des enseignants et sur leur activité en tant que colistiers, diffusé à l'ensemble des membres de la liste fin avril 2007 ; le taux de non-réponses est élevé, puisque nous avons reçu 110 réponses, soit un peu moins de 20 % des inscrits. Ces résultats ne pourront donc pas être généralisés, mais ils n'en demeurent pas moins révélateurs ;
  • une analyse textuelle d'un corpus de messages (du 18 mars au 17 avril 2007), soit 440 messages auxquels ont contribué 108 collègues. Si l'échantillon peut sembler réduit, il faut savoir qu'en ce qui concerne les analyses sur l'utilisation des technologies de l'information et de la communication dans l'enseignement (TICE), cet échantillon est au contraire important. En effet, les chercheurs en la matière ont l'habitude de travailler sur quelques dizaines de messages ;
  • cinq entretiens semi-directifs avec un utilisateur fréquent, un utilisateur occasionnel et des non- utilisateurs.
    Après avoir dressé un tableau des internautes de la liste, nous présenterons les usages faits de la liste. Enfin, nous verrons comment celle-ci répond à leurs attentes.

Les utilisateurs de la liste Sciences-éco-soc

Si les enseignants du secondaire font fréquemment usage des TICE en cours : 61 % en 2004, ils sont 88 % à disposer d'un ordinateur à domicile, parmi lesquels 71 % connectés à Internet. De toutes les catégories professionnelles, ils sont donc parmi les plus informatisés [4]. Parmi eux, les enseignants de SES, dont Romain qui " y trouve deux avantages : c'est un lieu de débats [...], cela fait avancer les connaissances mais les points de vue aussi [...] Après il y a la mutualisation professionnelle du travail, concrète, et ça je trouve que ça peut beaucoup aider [...] par exemple sur une idée d'un livre, pendant quinze jours il fallait faire des recherches compliquées, en gros maintenant dans la même soirée, ou à un jour près, on a des réponses et ça je trouve ça fantastique ". Pourtant, seulement 17 % des enseignants de SES4 sont inscrits sur cette liste, en partie probablement parce qu'elle est concurrencée par la liste APSES.

Près de 78,2 % des réponses au questionnaire sont le fait de personnes n'intervenant jamais, ou très rarement sur la liste. L'activité productrice de messages sur la liste est donc relativement faible. Quant aux 80 % qui n'ont pas répondu à l'enquête, il en témoigne aussi. Les deux chiffres sont une source de renseignements précieux sur le type d'activité sur la liste (lecture, production, engagement) et les attentes des colistiers. Qu'en pensent les autres, ceux qui justement n'interviennent jamais ? C'était l'un des objectifs de notre enquête que de mieux les connaître.

Les messages sont donc fortement concentrés parmi les 440 analysés (voir tableau 1).

Concentration de la participation à la liste (tableau 1)

Nombre
de messages
Nombre d'intervenants
concernés
x ³ 204
15 £ x < 202
10 £ x < 154
5 £ x < 1013
x < 585

Mais si nous approfondissons notre analyse, les faits sont beaucoup plus nuancés. En effet, 76,4 % des sondés ont déjà envoyé des messages, en privé, à certains membres de la liste, par exemple pour répondre à l'une de leurs interrogations. Pourquoi, alors, ne pas le faire directement sur la liste ? Sans doute cherchent-ils à éviter de s'exposer, ce qui est un trait bien caractéristique des enseignants dans le contexte d'une culture éminemment critique (Anne Barrère, 2002). C'est d'ailleurs le cas de Dominique : " J'interviens peu. J'ai toujours peur d'écrire une bêtise. Et alors, bonjour les critiques ! Si je dis ça, c'est que ça m'est déjà arrivé ! " Et ceux qui envoient des messages le font, pour moitié, uniquement pour répondre à des messages déjà envoyés. Ce n'est que l'autre moitié qui n'hésite pas à lancer eux-mêmes de nouvelles questions.

Mais qui sont ces enseignants ? A première vue, nous avons rencontré une répartition sexuée équilibrée, puisque 51 % d'hommes ont répondu au questionnaire pour 49 % de femmes, avec une légère surreprésentation des femmes, puisqu'au niveau national elles ne forment que 46,9 % des enseignants de SES (source : MEN-RERS, 2007). Cependant en analysant le corpus de message, nous avons, au contraire, une surreprésentation masculine puisque les femmes ne constituent que 26,85 % de cet échantillon. On peut penser, sans surinterprétation, que, conformément aux données [6] sur les budgets-temps des femmes, celles-ci encore contraintes par la double journée ne se consacrent guère à une activité qui peut être très dévoreuse de temps (cf. infra). Elles jouent donc, à l'instar de Nina5, jeune mère de famille, le rôle de " passager clandestin de la liste [...], incitée par la formatrice très présente sur la liste " qu'elle a pendant son année de stage.

Parmi les six intervenants sur la liste qui ont envoyé plus de quinze messages en un mois, quatre sont des hommes. Le record est néanmoins détenu par Mathilde, avec trente-deux messages en un mois. Il faut dire qu'elle s'est spécialisée dans les avis de parution de l'Insee, de l'Observatoire des inégalités, les programmes de télévision pouvant avoir un rapport avec notre enseignement, et qu'elle relaye aussi certaines réflexions de l'APSES. Elle participe néanmoins activement aussi aux débats, ne dédaigne pas les questions de pédagogie, en témoigne son intérêt pour Célestin Freinet, mais n'hésite pas non plus à poser des questions pour " aller vite " du type " Quel est le poids des jeunes, des ouvriers ou non-qualifiés, des hommes dans l'intérim ? "

Nous avons une forte proportion de colistiers (70 %) de moins de 45 ans (voir tableau 2).

La répartition par âge des usagers de la liste (tableau 2)

AgeRéponses
au questionnaire (en %)
Moins de 25 ans2,7
De 25 à 35 ans30,0
De 35 à 45 ans37,3
De 45 à 55 ans20,0
Plus de 55 ans10,0

Cette répartition semble proche de celle des enseignants de SES au niveau national, puisque nous observons aussi que les effectifs chutent de manière significative aux alentours de 45 ans (voir figure 1).

Pyramide des âges des enseignants de SES (figure 1)

Source : Annuaire EPP

Néanmoins, nous ne pouvons que constater la sous-représentation des plus âgés. Ceux-ci ayant parfois " raté " le virage informatique ou celui de l'Internet, comme Richard qui n'est pas équipé d'un ordinateur bien qu'il en maîtrise l'usage, ou comme Patrick, équipé d'un modèle d'ordinateur déjà ancien mais qu'il juge encore performant, qui consulte sa messagerie du lycée pendant ses " trous " et n'aurait par conséquent pas de temps à consacrer à la liste.

On ne peut pour autant parler de " fracture numérique " générationnelle, surtout lorsqu'on observe ceux qui y interviennent : ce sont à la fois les jeunes collègues de SES (y compris des stagiaires) et des collègues plus âgés qui la font vivre. Pourtant, ces enseignants sont assez jeunes dans le métier (voir tableau 3).

L'ancienneté dans le métier (tableau 3)

AnciennetéPart des enseignants
colistiers (en %)
Moins de 5 ans12,7
De 5 à 15 ans45,5
De 15 à 25 ans20,0
De 25 à 35 ans19,1
Plus de 35 ans1,8
Sans réponse0,9

Cette statistique est intéressante au regard de la précédente : près des deux tiers des colistiers ont moins de quinze ans d'ancienneté et seulement 20,9 % en ont plus de vingt-cinq. La population des colistiers est plutôt " jeune " dans le métier, indépendamment de l'âge.

Continuons notre panorama et voyons, dans le tableau 4, la répartition des statuts et grades.

Répartition des statuts et grades* (tableau 4)

Statut et gradeRépartition
dans la population
de l'enquête (en %)
Répartition nationale*
(en %)
Non-titulaires0,92,7
Certifiés57,363,9
Agrégés4012,7
Sans réponses (adjoints
d'enseignement, prof.
chaire sup.
1,81,3

* Le total n'est pas égal à 100 %. En effet, nous n'avons pas comptabilisés les PEGC et PLP qui ne sont pas présents chez les professeurs de SES.

** Toutes disciplines confondues.

Les non-titulaires sont sous-représentés, puisqu'ils sont 3,1 % au niveau national en SES (MEN-RERS, 2007). Est-ce par absence de réponse au sondage, par crainte de faible légitimité liée au statut ? Est-ce révélateur d'une réelle absence sur cette liste, par manque de temps (préparation en parallèle des cours du concours) ou par sentiment de ne pas faire partie à part entière de la " confrérie " des enseignants de SES ? Ou est-ce parce qu'ils ressentent un sentiment d'illégitimité en termes de compétences ? A l'inverse, par conséquent, nous avons un pourcentage important de titulaires en poste fixe (76,4 % des colistiers) et 9,1 % de TZR, pour certains en poste à l'année.

Observons maintenant le statut. Les agrégés sont surreprésentés puisqu'ils sont 12,7 % au niveau national et qu'ils forment 40 % des colistiers. Enfin, les enseignants qui interviennent dans le supérieur sont aussi surreprésentés puisqu'ils sont 14,5 % (soit comme vacataire, soit comme PRAG, soit encore comme maître de conférences, originaires du corps des SES). D'ailleurs, le diplôme apparaît bien comme un discriminant : plus les enseignants disposent d'un important capital culturel, plus ils participent (voir tableau 5).

Répartition par niveau de diplôme (tableau 5)

DiplômePart des diplômés
dans la population
de l'enquête (en %)
Licence3,6
Maîtrise ou master 130,9
DEA, DESS ou master 254,5
Autres (écoles
de commerce, instituts
d'études politiques...)
10,9

La nature de l'activité des colistiers

Nous avons analysé cette activité au regard des 440 messages déposés sur la liste entre le 18 mars et le 17 avril 2007. Pour analyser ce corpus, nous avons adopté le logiciel conçu par Max Reinert pour analyser les principaux " mondes lexicaux6 " d'un corpus de textes (logiciel Alceste : Analyse des Lexèmes Cooccurrents dans les Enoncés Simples d'un TExte). Ce logiciel permettant " l'analyse distributionnelle à l'intérieur d'un seul discours, considéré individuellement, pour mettre en évidence certaines corrélations entre la langue et d'autres formes de comportement. Ce n'est pas tant les différences des distributions lexicales entre auteurs qui nous intéressent que la dynamique discursive du groupe en tant que groupe, le corpus étant considéré comme un discours unique. En un mot, nous nous intéressons davantage à l'intra-discours du groupe qu'à l'inter-discours " [7] des auteurs.

L'objectif de cette analyse est d'obtenir les " énoncés " du corpus étudié les plus fréquents, grâce au repérage des cooccurrences des mots et/ou de leurs racines dans ces " énoncés " afin d'en dégager les " mondes lexicaux ". Le classement proprement dit des énoncés est obtenu à l'aide d'une procédure statistique : la classification descendante hiérarchique qui est une technique dérivée de l'analyse factorielle des correspondances. Nous faisons l'hypothèse, avec l'auteur de ce logiciel, que l'analyse des traces lexicales d'un ensemble d'énoncés peut permettre de différencier globalement les thèmes les plus prégnants.

L'objectif de l'utilisation de ce logiciel est donc de mettre en évidence ces " lieux usuels " investis par les énonciateurs. " En cela, la statistique retrouve là tout son intérêt : c'est la redondance des traces lexicales qui permet de repérer les lieux les plus fréquentés. Un monde lexical est donc la trace statistique d'un tel lieu dans le vocabulaire, lieu plus habituellement " habité " par les énonciateurs. C'est la raison pour laquelle une analyse statistique purement formelle peut permettre de circonscrire la trace de ces lieux sous la forme de " mondes lexicaux " d'une oeuvre. Ces mondes lexicaux sont donc des traces purement sémiotiques inscrites dans la matérialité même du texte. En eux-mêmes, ils sont indépendants de toute interprétation. " Mais, ils prendront sens à travers une activité interprétative.

Notons le pluriel de ces " mondes ". Un monde lexical ne se définit, en effet, jamais en soi mais parce qu'il s'oppose à d'autres.

Cette étude7 fait apparaître quatre mondes (les quatre classes) que nous pouvons représenter graphiquement (figure 2).

Les quatre mondes lexicaux (figure 2)

"Le logiciel Alceste regroupe les mots de la même famille sous un même intitulé ainsi sond+er envoie à tous les mots qui ont pour racine "sond" : sonder, sondage, sondés.
Quand il y a le signe < ex. gouvernement<, cela signifie qu'on se réfère uniquement à ce mot et pas à sa racine".

Nous trouvons deux axes, l'axe des ordonnées est organisé autour d'une opposition selon la nature de l'engagement : messages tant sur des parties de programme/messages plus engagés, le plus souvent annotés , procédure permettant aux colistiers de poster des messages qui ne resteront pas archivés en affichage public. C'est, par exemple, le cas de messages s'apparentant à de la publicité pour un manuel, ou de messages trop polémiques pour une liste dont l'hébergeur reste le rectorat. L'axe des coordonnées étant disciplinaire, puisqu'on va des notions, des référentiels des programmes à des considérations pédagogiques ou didactiques.

Le premier monde lexical (classe 1 : 43,76 % des messages) concerne tout le partage de liens avec, notamment, des messages féminins (plus nombreux dans ce monde), notamment ceux de Mathilde (op. cit.) portant sur les émissions de télévision et de radio à " podcaster ", mais aussi des liens vers des articles de journaux ayant un rapport avec l'enseignement de SES, des forums. Figure aussi l'aide technique, plus masculine (on retrouve la division sexuelle du travail), qui accompagne traditionnellement les réseaux d'utilisateurs qui " élaborent un maillage de transmission d'information et d'acquisitions de nouvelles compétences techniques " [8]. Ainsi, par exemple, au sujet d'une chronique : " le MP3 est un peu lourd, peut-être est-il effectivement plus pertinent de l'adresser directement aux collègues intéressés ". Enfin, ce monde est celui des salutations qui accompagnent généralement les messages " bonjour ", " merci ", " bon week-end " (13,92 % des messages).

Le second monde lexical est politique. Il faut dire qu'au moment du recueil des données, la campagne pour l'élection présidentielle 2007 bat son plein. Cependant, les messages portant sur ce thème, même lorsqu'ils sont engagés politiquement, le sont surtout par leur hostilité à l'extrême droite (Le Pen obtient un khi2 de 110,04), avec surtout une forte référence historique à 2002.

Les lexèmes qui suivent n'ont pas cette coloration engagée puisque apparaissent par ordre décroissant de khi2 : " vote ", " électeur ", " tour ", " voix ", " résultats ", " sondages ". L'élection présidentielle sert avant tout de support à l'enseignement de la sociologie politique. Souvent, d'ailleurs, ils se réfèrent au programme de l'option sciences politiques de première ES. Ainsi, figure tout un échange technique au sujet des " redressements faits par les instituts de sondage [...], [pour] tenir compte que certains électeurs ne veulent pas "dévoiler leur vote ou se décident au dernier moment'' ". De plus, les débats contribuent à la connaissance de l'opinion. Romain dit : " ça été le cas sur le traité européen pendant trois mois. Il y avait un tas d'arguments que je n'avais pas vus et c'était un vrai débat démocratique ".

De toute façon, si les débats deviennent trop politiques, la liste s'autorégule d'elle-même par des rappels à l'ordre : " Liste de profs ou forum politique ? ", demande un colistier. Mais lui répond un autre : " Qu'est-ce qui relève du fait et qu'est-ce qui relève du commentaire ? La frontière est parfois difficile à tracer. "

Notons d'ailleurs qu'il existe une " Charte d'utilisation " et une équipe de modération chargée de vérifier que les messages respectent bien les règles fixées. Si ce n'est pas le cas, le plus souvent le message est désarchivé, mais en cas de manquement grave (ou plutôt d'une accumulation de manquements graves) à la Charte, le colistier peut être suspendu ou rayé de la liste, ce qui arrive très rarement, la modération a posteriori n'intervenant le plus souvent que sur des points de détail. Néanmoins, seulement 55,5 % des usagers de la liste ont lu la Charte d'utilisation au moment de s'inscrire, ce qui ne veut pas dire qu'ils n'y souscrivent pas - au moins tacitement -, puisque 96,4 % des usagers estiment normal l'existence d'une modération, avant tout pour éviter les excès de langage et le " trollisme ", c'est-à-dire l'existence de colistiers envoyant un grand nombre de messages sur un thème récurrent qui induit peu d'intérêt sur la liste.

Le troisième monde lexical concerne les thèmes des programmes, les référentiels, les auteurs afférents. Choisissons un des thèmes abordés, parce qu'il apparaît en bonne place, pour voir comment il est traité. La distinction égalité/équité, la question de la pauvreté sont citées parallèlement à des auteurs8 : Raymond Boudon, John Rawls, Jean-Paul Fitoussi et Pierre Bourdieu, avec parfois de longues citations à l'appui, ou des références à des ouvrages. La liste permet aussi de mutualiser certaines connaissances ; ainsi, par exemple, un colistier fait référence à un article, contemporain du recueil, faisant apparaître des statistiques sur l'obésité (Inserm). Le colistier développe l'ensemble des explications de l'article mais fait également des observations historiques en référence à Thorstein Veblen, et relie cette préoccupation à une enquête qu'il avait mené avec ses terminales, " Comment se nourrir à moins de deux euros ? " (au sujet d'un pique-nique, sans doute). Un atout de la liste réside aussi dans son humour, puisque, toujours selon Paul, en " réponses des collègues, j'ai retenu notamment les remarquables menus végétariens anglais, les soupes coréennes, la garbure béarnaise, les pizzas maison, les oeufs à la coque et les salades variées, y compris les succulentes salades au thon du capitaine Cook... Ou comment rester mince en faisant des économies... ".

Enfin, le dernier monde lexical porte sur des questions plus didactiques, dans lesquelles l'élève est bien " au centre ", puisqu'il remporte le test du khi2 ! Suivi de " question ", " problème ", " intéresser ", " pédagogie ". Romain nous vante là aussi la liste : " sur les notes aussi, il y a eu un débat sur la notation. Soit les collègues notent comme toi, alors ça nous conforte, soit ils ne font pas pareil... et on se dit : ça c'est pas idiot, et on prend conscience des différentes manières, ce qui une bonne manière de relativiser ".

Et quand bien même le débat - en la matière central - n'apparaît pas en ce mois de mars 2007, nous ne pouvons résister de le mentionner : quid de la transposition didactique et de la place de la science [9] ? Quelles batailles autour de la " transformation de savoirs " [10] ? Ce débat apparaît tout de même " entre les lignes ", quand un colistier interpelle l'un des auteurs : " il nous éclairera sans doute (et avec plaisir) sur le statut scientifique de la psychanalyse "... Parfois le débat est houleux : si le ton des messages est jugé par 56,4 % des colistiers " courtois dans l'ensemble ", 12,7 % soulignent leur agressivité. Mais pouvons-nous dire, pour autant, que les colistiers ne sont pas satisfaits de la liste ?

Mais qu'en pensent les colistiers ?

La satisfaction est importante, en témoigne le loyalisme [11] : 45,5 % se sont inscrits entre 1997 et 2000, et le fait que 86,4 % des colistiers ne se soient jamais désinscrits de la liste (69,1 % n'en ayant jamais ressenti l'envie) prouvent l'intérêt suscité par la liste. Quant à la défection, elle est avant tout liée à des raisons techniques (accès momentanément indisponible à Internet, désinscription pour des vacances scolaires qui " encombrent " la messagerie).

Pourtant, 40,9 % des sondés n'ont jamais mutualisé leurs cours, et 30 % ne l'ont fait que très exceptionnellement. L'activité de colistier est donc avant tout une activité de lecture des messages plus que de production.

Mais les producteurs émettent ! Le nombre élevé de messages journaliers - en moyenne une quinzaine sur la période de recueil, mais comportant une période de vacances : le record étant de quarante-deux messages - en témoigne. Certains (6,3 %) passent au moins quatre heures hebdomadaires sur la liste.

Nous avons même rencontré un colistier-producteur qui passe, certains soirs, plusieurs heures sur la liste et ses références. Dans ce cas, la liste ne serait-elle pas au service de ce nouvel esprit du capitalisme [12] qui impose davantage de réactivité, davantage de compétences, en donnant de l'autonomie, mais serait le vecteur d' " une chaîne invisible " [13] ?

Cependant, le nombre élevé de messages en dissuade d'autres : ainsi, 42, 7 % des colistiers estiment passer au plus... une heure par semaine à cette activité. En fait, 68,2 % d'entre eux ne lisent que le début des messages et 30 % répondent réaliser un tri en fonction de l'émetteur du message... Nous avons rencontré deux colistiers ayant pratiqué la défection pour cette raison ou même ayant renoncé à s'y inscrire.

Il apparaît que les colistiers sont pour certains saturés (60,9 %), tout en jugeant parfois que c'est normal vu le nombre élevé de membres de la liste. Mais 43,6 % accusent les autres de ne pas savoir s'autolimiter. Analysons aussi la nature de la satisfaction des usagers (voir tableau 6).

L'intérêt porté à la liste (tableau 6)

En % des réponses au questionnaireAucun
intérêt
Intérêt
restreint
Sans
opinion*
Intérêt réelEssentielSans
réponse
Mutualisation de cours, de TD ou de devoirs1,81,83,63061,80,9
Vie de la discipline (lois, l'inspection)0,92,715,538,241,80,9
Réflexions pédagogiques0,95,520,94030,91,8
Débats épistémologiques sur les SES3,62034,525,515,50,9
Actualité politique1015,538,2305,50,9
Associations de professeurs1018,243,616,4101,8
Points précis de connaissances liées
aux programmes à éclaircir
08,217,336,437,30,9
Connaissances générales en SES08,221,845,523,60,9
Références utiles
(articles, livres, sites Internet...)
01,81038,247,32,7
Informations
(recherche de collègues, mutations)
15,529,130,9203,60,9
Postes ou travaux proposés (CNED,
fiches pédagogiques pour le ministère...)
1022,725,530101,8

* Lecture en fonction du temps disponible.

Il est clair, à la lecture de ce tableau, que ce qu'attendent avant tout les colistiers de la liste c'est l'obtention de ressources pour leurs cours, soit sous forme de mutualisation (61,8 % y voit un intérêt fondamental de la liste), soit sous forme de références d'articles, de sites ou de livres (47,3 %), soit sous forme de débats concernant des points du programme à éclaircir (37,3 %). De même, les réflexions pédagogiques sont aussi plébiscitées, mais à un degré légèrement moindre (30,9 %). On note une petite différence en fonction du grade : si 95,3 % des certifiés estiment que la mutualisation a un intérêt réel ou fondamental, ce n'est le cas " que " de 80,9 % des agrégés.

Cet intérêt pour la mutualisation semble davantage lié à la confrontation avec ses propres pratiques (pour les remettre en question par exemple) qu'à une attente utilitariste permettant de ne pas avoir à préparer soi-même ses cours. Ainsi, si 91,8 % des sondés voient dans la mutualisation un intérêt réel ou fondamental, ils ne sont en même temps que 32,7 % à reprendre " fréquemment " les travaux mutualisés dans leurs cours. Cependant, 53,6 % admettent en reprendre, mais " rarement ".

Les informations relatives à la vie de la discipline sont le second centre d'intérêt.

A l'inverse, ce qu'attendent le moins les colistiers c'est tout ce qui ne concerne pas directement l'élaboration de leur travail :

  • 44,6 % ne voient aucun intérêt ou un intérêt restreint à des messages personnels, y compris ceux concernant les mutations ;
  • 32,7 % ne sont pas intéressés par les messages relatifs à la mutualisation de postes ou de travaux à pourvoir hors lycée. Et ce n'est guère étonnant vu que peu seront concernés par ces mutations ou par ces travaux ;
  • 28,2 % ne voient pas d'intérêt aux messages relatifs aux associations de professeurs de SES, et 25,5 % rejettent les messages à caractère politique.
  • enfin, 23,6 % ne voient pas d'intérêt à la lecture de messages relatifs aux débats d'ordre épistémologique, ce que regretteront d'aucuns.

Sur ces différents points de rejet, il n'y a globalement pas de différences notables entre les réponses des agrégés et celle des certifiés.

Un certain succès...

L'anniversaire de la liste est donc l'occasion de fêter un certain succès : un nombre de colistiers toujours plus important, une grande fidélité, des enseignants motivés, intéressés. Des activités variées peuvent aussi être célébrées.

Néanmoins, si la présence de nombreux actifs-lecteurs, si ce n'est de producteurs, est encourageante, il ne faudrait pas sous-estimer les limites de la liste. Elle est davantage survolée qu'exploitée, certains débats (débats épistémologiques) ont été rejetés en partie pendant la période analysée.

Que faut-il en déduire ? Que l'objectif de professionnalisation des membres des communautés de pratique n'est encore qu'un voeu pieux ou, de manière plus optimiste, que certains objectifs de mutualisation de connaissances sont un premier pas ?

    [1] Delamotte E., Lamarche T., Prince B. (dir.), " Communautés et nouveaux modes de (télé)communication... ", Terminal, 2006, n° 97-98.
    [2] Rheingold H.,Les Communautés virtuelles, Paris, Addison-Wesley, 1985.
    [3] Wenger E.,Communities of Practice : Learning, Meaning and Identity, Boston, Cambridge University Press, 1998.
    [4] Drechsler M., " La creative commons dans le paysage éducatif de l'édition. Rêve ou réalité ? ", et de nombreux autres articles sur son blog :
    http://www.ent-leblog.net/ent_le_blog/2005/11/prsentation_mic.html.
    [5] Barrère A.,Les Enseignants au travail, Paris, L'Harmattan, 2002.
    [6] Bihr A., Pfefferkorn R., " Le pouvoir domestique. Sur la configuration actuelle des rapports de pouvoir entre femmes et hommes à l'intérieur de l'espace domestique ", La Pensée, 2004, n° 339.
    [7] Reinert M., " Les " mondes lexicaux " des six numéros de la revue " le Surréalisme au Service de la Révolution " ", Mélusine, Cahiers du Centre de recherche sur le surréalisme, 1997, n° XVI, p. 270-302.
    [8] Mabillot V., Vidal G., " Culture de la crise, adaptation et résistance des utilisateurs de réseaux peer-to-peer ", in Delamotte E., Lamarche T. et Prince B., 2006.
    [9] Beitone A., Decugis-Martini M.-A. et Legardez A.,Enseigner les sciences économiques et sociales, Paris, Armand Colin, 1995.
    [10] Chatel E. (dir.), Marchés et prix. Savoirs enseignés et façons d'enseigner en sciences économiques et sociales, Paris, INRP, 1995.
    [11] Hirschman A. O.,Défection et prise de parole, 1re édition 1972, Paris, Fayard, 1995.
    [12] Boltanski L., Chiapello E.,Le Nouvel Esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 2000.
    [13] Durand J.-P.,La Chaîne invisible, Paris, Seuil, 2004.

(1) Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.

(2) Il existe une autre liste de diffusion, celle de l'APSES.

(3) Nous ne rentrerons pas ici dans les débats qui entourent les différentes définitions de ce capital social.

(4) Il y avait 4 043 enseignants de SES dans l'enseignement public en 2006-2007 (MEN-RERS, 2007).

(5) Les noms ont bien entendu été anonymés.

(6) La définition du monde lexical est en infra.

(7) Nous avons obtenu un pourcentage d'UCE (unités de contexte élémentaires qu'on peut assimiler à des phrases) classées de 82 %, ce qui est très satisfaisant.

(8) Le classement se fait toujours par khi2 décroissant.

Idées, n°152, page 65 (06/2008)

IDEES - Liste Sciences-éco-soc : une décennie de mutualisation