Dossier : Sociologie économique

Pratique d'ingénieur et mesure de la valeur : le cas de la téléphonie

Alexandra Bidet, chargée de recherche en sociologie au CNRS (centre Maurice-Halbwachs), agrégée de sciences économiques et sociales, ancienne élève de l'ENS Cachan,
François Vatin, professeur de sociologie, université Paris X-Nanterre et IDHE, codirecteur du GDR CNRS " Économie et sociologie ".

Les travaux sur la pratique d'ingénieur menés ces quinze dernières années conduisent à regarder l'organisation technique de la production comme économique par nature, au lieu de renvoyer, comme y invitait Max Weber, la technique " pure " (idéale-typique) dans l'unique registre des " moyens ", par opposition à l'économique, qui pose la question des fins de l'activité. Sont présentés, dans cette contribution, les principaux éléments issus de ces travaux et une illustration sur le terrain de la téléphonie. La perspective qu'ils proposent revisite la notion même d'économie.

En se plongeant, sur la trace de l'ingénieur, dans la production [1]1, c'est-à-dire dans les problèmes productifs et les difficultés concrètes des acteurs au travail, on peut mettre en évidence l'inventivité conceptuelle des situations de gestion [2]. On peut alors observer comment les ingénieurs élaborent dans l'action des catégories économiques, relatives à l'effet utile des dispositifs techniques et à la valeur économique qui s'en dégage, travail d'élaboration conceptuelle qui ne se réduit nullement à une logique de performation d'une science économique, qui serait pensé comme préalable à l'action [3].

En revenant sur le découpage entre activité technique et activité économique, dont la sociologie économique a été initialement tributaire dans la filiation de Max Weber, on s'attaque à un angle aveugle de la nouvelle sociologie économique, qui reste essentiellement une sociologie des marchés2. Longtemps focalisée sur l'encastrement des transactions marchandes dans des réseaux sociaux, leur production rituelle ou encore leur formatage, elle a négligé le rapport au produit, qui pourtant précède et conditionne le rapport au marché [4], et considère le marché comme le seul vecteur d'économicisation.

Calcul d'ingénieur et valeur économique

On distingue communément la sphère d'action de l'ingénieur, celle du calcul technique, et celle de l'économiste, qui raisonnerait à partir des données objectives établies par le précédent pour procéder à l'optimisation économique proprement dite. Cette distinction a notamment été affirmée dans un traité classique de?technique économique par Jacques Lesourne, lui-même économiste mais ingénieur de formation [6] ; dans l'introduction de cet ouvrage, il définissait la technique économique (par opposition à la technique tout court) par deux conditions limitatives :

" - d'une part, elle n'a pas à comparer les diverses solutions lorsque leur classement est indépendant des prix (choix techniques, psychologiques, etc.) ;

- d'autre part, elle s'arrête lorsque commence la pondération des éléments économiques et extra-économiques " [[6], p. 5].

Autrement dit, il n'y a, pour J. Lesourne, de technique économique que lorsque le calcul s'effectue en prix au sens ordinaire du terme, c'est- à-dire en unités monétaires. Cette définition du calcul économique, qui a le mérite de la clarté, présente deux graves inconvénients corrélés : d'une part, elle a tendance à rabattre l'économie sur la seule instance marchande, celle où se forme le prix monétaire, en ignorant le processus de création de la valeur dans la production elle-même, lequel ne s'exprime pas forcément d'emblée dans des unités monétaires [7] ; d'autre part, elle conduit à naturaliser les choix techniques, comme s'ils ne reposaient pas, eux aussi, sur un critère de valeur.

Max Weber : la technique pure versus l'économie pure ?

On peut poser le problème à partir d'un passage de M. Weber, où celui-ci s'attache, comme J. Lesourne, à distinguer la technique rationnelle de l'économie rationnelle [[8], p. 103-105]. Tout en soulignant la proximité de ces deux formes de développement de la rationalité instrumentale, M. Weber entend les distinguer formellement en renvoyant la technique dans l'unique registre des moyens : " La "technique" d'une activité est dans notre esprit la somme des moyens nécessaires à son exercice, par opposition au sens ou au but de l'activité... " (p. 104). On pourrait alors, selon lui, définir une technique pure qui serait indépendante de toute considération économique. Mais les contournements rhétoriques de son argumentaire témoignent de ses propres doutes sur le sujet : " Placée par exemple devant la question de savoir si une pièce mécanique doit être faite en fer ou en platine, elle [la technique pure] prendrait sa décision - si l'on disposait de fait de quantités suffisantes de ce dernier métal pour obtenir le succès concret escompté - sur la base d'une seule considération : comment pourrait-elle atteindre au mieux son objectif en économisant le plus d'efforts comparables (par exemple de travail) dans l'un et l'autre procédés ? Mais si elle tient compte dans ses motivations, de la rareté du platine par rapport au fer - ce que chaque " technicien " a coutume de faire de nos jours déjà au stade du laboratoire chimique - elle n'a plus (dans le sens où nous l'entendons) une orientation exclusivement technique mais accessoirement économique " (p. 105).

Autrement dit, si on suit M. Weber, le technicien contemporain serait aussi de fait un économiste, mais on pourrait quand même idéaliser la notion de technique (définir la technique pure) en faisant abstraction de cette réalité concrète. En idéalisant ainsi la notion de technique, M. Weber tend à lui faire perdre sa capacité descriptive, mais le procédé analytique est légitime et cohérent avec l'épistémologie de M. Weber. Notre critique est ailleurs. Notons que M. Weber fournit ainsi une définition très restrictive de l'économie pure par opposition à la technique pure en la référant à la notion absolue de rareté. Or, on sait, depuis David Ricardo, que la rareté absolue n'est qu'un cas limite, la rareté des biens ordinaires sur le marché étant liée à leur difficulté de production, c'est-à-dire aux conditions techniques de leur obtention et, notamment, selon D. Ricardo [9], à la quantité de travail nécessaire à leur fabrication. Isoler la rareté comme fondement exclusif de l'économique, c'est donc se situer dans l'espace clos du marché où l'on suppose l'existence d'un nombre déterminé de biens en quantités déterminées pour examiner, selon le schéma de Léon Walras, comment, dans la confrontation des offres et des demandes, s'établissent les rapports d'échange. Mais, inversement, la notion de technique pure fait surgir des considérations économiques, puisqu'elle repose, selon M. Weber, sur le principe " d'économiser au mieux le plus d'efforts comparables " et notamment de travail. Or, comparer et optimiser sont bien les deux soubassements de toute économie. Le caractère économique de l'activité de l'ingénieur apparaît encore plus nettement si on admet, comme M. Weber le fait, que l'objet de cette opération de comparaison et d'optimisation est le travail. Autrement dit, selon les termes mêmes de M. Weber, la technique pure est bien une économie qui repose sur un autre système d'équivalence que la monnaie, qui sert, quant à elle, d'équivalent général sur le marché.

Le rendement mécanique : une mesure économique

La réflexion de M. Weber rejoint ici directement les travaux que nous avons réalisés sur la conception par les ingénieurs de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle du concept mécanique de travail [10][11][12], défini comme le produit d'une force par son déplacement, soit par exemple celui d'un poids par la hauteur de sa chute. Il s'agissait pour ces savants praticiens, engagés notamment dans l'organisation des Ponts et Chaussées, de concevoir un " équivalent général " pour la mesure des échanges machiniques, soit, comme l'écrivait l'ingénieur des Ponts Claude-Louis Navier, de définir une " espèce de monnaie mécanique " [13]. L'élaboration d'une telle mesure devait permettre à leur sens de " rattacher la mécanique à l'économie politique ", suivant la formule de l'ingénieur des mines Claude Burdin [14]. Le choix du terme " travail " pour désigner cette nouvelle mesure mécanique n'est bien sûr pas innocent. Il venait se substituer à celui de " forces vives " employé depuis Gottfried W. Leibniz, lequel avait déjà une connotation clairement économique, car, selon une formule de Joseph Montgolfier répétée à l'envi par les ingénieurs du début du XIXe siècle, " la force vive est celle qui se paie " [15].

Dans le schéma de la mécanique industrielle, l'activité des machines est en effet pensée à travers leur capacité à se substituer à l'homme, ce qui, inversement, permet de mesurer l'activité de l'homme en termes mécaniques3. Le concept mécanique de travail permet en ce sens de penser la dualité du concept ordinaire de travail, qui exprime simultanément, comme l'avait montré, en 1799, Charles-Augustin Coulomb dans un texte qui est, tout à la fois, la première grande étude ergonomique et la matrice théorique de la mécanique industrielle du XIXe siècle, l'effet utile produit et la fatigue résultant de la production de cet effet, soit, en termes économiques, la production et la dépense. La mécanique industrielle a rebaptisé le premier terme " travail utile " et le second " travail total ". Elle montre que, comme l'homme, la machine produit et dépense, et se fixe comme objectif la maximisation du rendement mécanique, c'est-à-dire du rapport du travail utile sur le travail total, lequel serait égal à un pour une machine idéale.

Nous ne pouvons reprendre ici l'étude détaillée de cette question, dont on trouvera des exposés synthétiques [17][18]. Nous entendons seulement souligner un point que les formules de J. Montgolfier et C.-L. Navier mettent en évidence : opérer une mesure en travail c'est adopter un certain critère de valeur ; c'est, pour être plus précis, fixer comme objectif la maximisation du rendement mécanique. Ceci n'a rien d'évident ; c'est la conséquence du postulat de J. Montgolfier selon lequel la " force vive " (i.e. le travail mécanique) serait bien ce qui coûte dans l'activité productive, soit donc la ressource dont il faudrait user avec ménagement. Derrière le choix technique se cache donc bien une norme économique. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, une telle mesure n'est pas absolue. Elle ignore par exemple la vitesse avec laquelle une opération s'opère (deux machines produisant la même quantité de travail utile avec une certaine quantité de travail total seront considérées sous ce registre comme équivalentes même si l'une est plus rapide que l'autre)4.

L'exemple du bélier hydraulique inventé par les frères Montgolfier est suggestif à cet égard. Cette machine permet de faire remonter de l'eau sur un flanc de colline par le simple jeu d'une chute d'eau, sans adjonction d'aucune énergie annexe. Cette machine constitue donc une figure idéal-typique pour penser le rendement mécanique : le travail total se présente comme le produit de la masse d'eau descendue par la hauteur de la chute ; le travail utile, par celui de la masse d'eau élevée par la hauteur de son élévation. Le rendement mécanique de la machine se déduit immédiatement comme le rapport du premier par le second de ces termes. Mais on voit immédiatement que de penser ainsi le rendement de la machine (d'ailleurs fort médiocre) revient à donner une valeur nulle à l'eau restée en bas de la chute. Seule celle que l'on a élevée participe du travail utile, le reste du travail est considéré comme perdu, c'est-à-dire sans utilité, ce qui, en règle générale, est bien évidemment faux, car on va, aussi, utiliser l'eau que l'on n'a pu élever. Mais prendre en considération la valeur de l'eau en bas nécessite de changer de critère de valeur. La mesure de l'efficience de la machine n'est plus alors réductible au rendement mécanique ordinaire. Celui-ci n'est qu'un ratio possible parmi d'autres, c'est-à-dire un rapport entre un numérateur qui exprime une valeur attribuée au résultat et un dénominateur qui exprime un coût attribué à la dépense engagée pour obtenir ce résultat. Le calcul gestionnaire consiste à dégager ces grandeurs pour définir un optimum (ici la maximisation du rendement). Une telle démarche ne saurait être purement technique, car elle engage un découpage économique du monde : quels sont les éléments pensés comme produits, quels sont ceux pensés comme coûts, quelles unités permettent de ramener l'hétérogène à l'homogène pour élaborer des mesures opérationnelles du numérateur et du dénominateur ? Inversement, quels sont les éléments occultés du calcul, par quel type de " réduction " (au sens mathématique du terme, mais aussi au sens ordinaire de perte d'informations) opère-t-on pour ramener l'hétérogène à l'homogène ? Précisons que le concept de rendement mécanique constitue un cas particulier en ce que le numérateur et le dénominateur sont évalués dans la même unité. Mais, avec l'installation des premières machines à vapeur, les ingénieurs rapporteront de même le travail mécanique produit à la quantité de charbon consommée. La conception intuitive de l'efficience économique précéda ici la mise en évidence de l'homogénéité physique du numérateur et du dénominateur à travers la construction du concept d'énergie, dont le travail mécanique proprement dit devient une des formes. Le ratio économique travail/charbon, appelé, suivant la terminologie anglaise, duty par les ingénieurs de la première moitié du XIXe siècle, prit alors un sens physique cohérent : celui de rendement thermodynamique.

Cette analyse invite à revenir sur la notion de valeur en science économique. Amartya Sen a distingué deux sources intellectuelles de l'économie : une tradition éthique, qu'il fait remonter à Aristote, et une tradition mécanique, qu'il associe à la pensée d'ingénieur [[19], p. 6-10]. Comme les précédents développements le montrent, une telle opposition ne saurait être retenue. Il y a en fait une interpénétration permanente dans le travail d'ingénieur entre calcul et principe de valeur [20]. L'ingénieur ordinaire n'a sans doute pas toujours conscience des valeurs qu'il met en oeuvre, il est souvent le premier dupe de l'objectivité de son calcul, qui lui fait oublier la construction qui le rend possible et les normes de valeur qui le régissent. Il faut donc remonter à la source du calcul d'ingénieur et reprendre les débats dans leur épaisseur historique pour repérer où les choix fondateurs ont été faits, choix souvent masqués, ensuite, par la sophistication du calcul, qui ne prend la figure de l'objectivité que quand ses bases ne sont plus discutées, quand l'inertie d'un travail intellectuel répétitif, l'automatisme de l'algorithme leur ont donné un caractère d'évidence. Cela jusqu'à ce qu'un retournement paradigmatique (au sens précis de Thomas S. Kuhn) intervienne, et que l'on reprenne la discussion à la base.

Tel est l'intérêt de l'étude savante menée par Bernard Grall sur la pensée des ingénieurs des Ponts et Chaussées du XIXe siècle [12]. On trouvera, chez ces ingénieurs, peu de discussions philo- sophiques sur la valeur. Mais une interrogation sur la valeur est pourtant présente en permanence dans leur gigantesque oeuvre collective qui se déploie à partir des questions pratiques qui se posent à eux.

La genèse pratique de la science économique : le cas des ingénieurs des Ponts et Chaussées

Une bonne partie du travail des ingénieurs des Ponts et Chaussées porte dans la première partie du XIXe siècle sur l'entretien des routes. Il s'agit de mesurer la " fatigue " de la chaussée due au passage des véhicules et d'en déterminer les variables. Certains véhicules seraient-ils plus destructifs de la chaussée que d'autres? Faudrait-il alors édicter des normes, par exemple sur la largeur des jantes, ou faire payer des taxes différentiées suivant les véhicules et leur chargement ? Mais ne pénaliserait-on pas ainsi la vie économique, par exemple en surtaxant les véhicules les plus destructifs mais aussi les plus utiles ? Le choix fait en France sera, à l'opposé de la législation anglaise, de laisser l'usage de la route libre et gratuit. C'est donc le budget de l'État qui prit en charge l'entretien des routes, et cela largement sous la pression des ingénieurs des Ponts, même des plus libéraux d'entre eux, tel Jules Dupuit5. Mais l'État a, alors, une autre mission : celle d'affecter équitablement le budget routier entre les routes, c'est-à-dire, concrètement, entre les départements. Et c'est pour assurer cette équité, celle d'un État impartial qui traite identiquement tous ses citoyens, quelle que soit leur résidence6, qu'il faut mesurer l'usure de la chaussée et ses facteurs. Les formalisations théoriques qui mènent les ingénieurs des Ponts et Chaussées à des calculs de type néoclassique trouvent leur source dans ce type de questionnements. Ainsi, par exemple, l'usure de la chaussée est-elle une fonction affine ou une fonction exponentielle du trafic, autrement dit, l'usure marginale, qui a le statut théorique d'un coût marginal en économie, est-elle constante ou croissante ? Choisir une clé de répartition du budget est ainsi tout à la fois relatif à une connaissance plus ou moins fine des mécanismes physiques à l'oeuvre dans l'usure des chaussées, à la qualité du recueil des données statistiques et à une norme d'efficience intrinsè- quement liée à une norme d'équité.

C'est un débat du même ordre qui se développe avec l'avènement des chemins de fer à propos de la tarification. S'y affrontent, en effet, la majorité des ingénieurs qui pensent l'efficacité et l'équité en termes de coûts : faire payer chacun à proportion de ce qu'il coûte, et ceux, minoritaires, dont J. Dupuit, qui les pensent au contraire en termes de moyens : faire payer chacun à proportion de ce qu'il peut payer, ce qui justifie des modes de tarification différentielle, qui privent le consommateur riche de la rente qui résulte de la différence entre le prix qu'il consentirait à payer et celui, homogène, du marché standard et permettent symétriquement au moins riche d'accéder à un bien auquel un prix trop élevé le ferait renoncer [22]7. En raisonnant ainsi, J. Dupuit a mis en évidence le concept d'utilité marginale que reflète ce prix maximum accepté8. Cette innovation théorique magistrale ne peut se comprendre sans référence à l'intense réflexion sur l'optimisation et sur la mesure des variables techno-économiques auxquels procèdent les ingénieurs du corps des Ponts depuis le début du siècle.

C'est, paradoxalement, dans le cadre de la gestion routière - rationalisation sans profit, sans évaluation marchande directe de la production (la facilitation du transport) - que les calculs économiques ont été les plus approfondis. C'est aussi dans ce cadre que J. Dupuit a développé sa réflexion sur la mesure de l'utilité, mettant l'accent sur un mode d'évaluation à la marge, fondateur pour la révolution néoclassique des années 1870. Avec la transposition de cette réflexion à l'économie ferroviaire, le modèle néoclassique de l'entrepreneur - homo aeconomicus rationnel maximisant son profit - apparaît comme le résultat de la rationalisation productive à l'oeuvre chez ces ingénieurs. Les approches qui remontent à la source du calcul d'ingénieur et reprennent les débats dans leur épaisseur historique éclairent d'un nouveau jour la genèse de l'économie-discipline, qui apparaît étroitement nouée au processus de la rationalisation industrielle.

Mais on pourrait penser que les développements précédents n'ont qu'une portée archéologique. En effet, la pensée d'un auteur comme J. Dupuit a été incorporée par la théorie économique contemporaine. Les économistes contemporains n'associent aucunement sa théorie de la mesure de l'utilité et les principes de tarification qu'il en déduit avec sa pratique d'ingénieur. On pourrait nous accorder crédit quant à la pertinence de notre analyse de la genèse de cette théorie, sans pour autant y accorder d'importance pour la compréhension du présent. La pertinence d'une théorie, quelle qu'elle soit, peut en effet se juger à sa capacité à être abstraite du contexte de sa genèse ; c'est le cas de celle de J. Dupuit. Plus généralement, depuis la révolution néoclassique, la théorie économique ne devrait plus rien à la pensée d'ingénieur qui lui aurait, tout au plus, fourni les instruments mathématiques qui faisaient défaut à l'économie classique9. Le partage des rôles entre le travail de l'ingénieur et celui de l'économiste, défini par J. Lesourne, pourrait dès lors pleinement s'accomplir. En nous penchant sur une histoire plus récente, celle de la téléphonie, qui se développe au XXe siècle, après donc la révolution néoclassique en économie, nous allons montrer qu'il n'en est rien. Ainsi, la question dégagée dans les pages précédentes, à partir d'un matériau datant du XIXe siècle, continue à se poser aujourd'hui selon de nouvelles modalités.

Les valeurs du téléphone

L'examen des écrits techno-économiques des ingénieurs des PTT nous a permis, en suivant leur travail de mise en mesures et en graphiques du service téléphonique, de mettre au jour différentes " économies du téléphone " [25].

De la rationalisation productive à la norme économique

L'absence, dans ce secteur, d'un vaste réseau d'échange entre pratiques d'ingénieur et économie-discipline n'a pas empêché les ingénieurs d'élaborer des formes de connaissance économique. En particulier, la genèse d'une mesure du produit et d'une définition de la valeur économique par l'utilité subjective, repérable dès l'entre-deux-guerres, est bien antérieure au développement d'une métrologie marchande dans la gestion de ce service public, comme à l'investissement du secteur par l'économie-discipline avec l'apparition dans l'espace académique d'une économie dite des réseaux, initiée par d'anciens ingénieurs des télécommunications, date des années 1980.

Les ingénieurs du Téléphone de la première moitié du XIXe siècle, bien que sans lien direct avec l'espace académique des économistes, posent sans relâche dans leurs écrits la question de la norme économique - celle de la définition de l'utile -, à travers leur activité de construction et de rationali- sation du service téléphonique. L'entre-deux-guerres, entre la fin du règne du télégraphe et les prémices des technologies numériques d'après-guerre, voit en effet poindre l'idée d'un réseau téléphonique national. Rappelons que la situation du téléphone en France, au début des années 1920, est marquée par un tel retard au regard du développement des réseaux des autres pays européens qu'on évoque communément une crise du téléphone. La question du téléphone n'ayant pas été prise en compte au niveau national, la France ne dispose que d'une multitude de petits réseaux ne communiquant pour ainsi dire pas entre eux. Desservant peu d'abonnés et véhiculant peu de communications, ils sont très peu rentables.

Chez les " praticiens de la valeur " que sont les ingénieurs du Téléphone [12], la question de la valeur est alors posée à partir des problèmes concrets de l'activité : comment évaluer la qualité d'une ligne ? Quelle est la mesure du travail des opératrices ? Qu'est-ce qu'un circuit téléphonique rentable ? Comment juger de l'utile, des coûts, de l'optimalité ? À quelles mesures se fier ? Le " bon travail ", la " durée raisonnable d'une conversation ", le " tarif équitable ", le " cordon parfait ", pour donner quelques exemples des expressions indigènes de l'efficacité économique utilisées par ces ingénieurs, attestent l'intense production normative qui trame leurs écrits. Ils explorent les contraintes de l'orga- nisation téléphonique et prennent appui sur la matérialité de l'activité pour élaborer des économies du téléphone, qui voient peu à peu émerger la notion de trafic téléphonique comme objet de gestion et la norme économique de fluidité du trafic, qui sera finalement instituée au sein de l'organisation dans les années 1970, à l'issue du rattrapage téléphonique français, qui a vu le téléphone transformé en service de consommation de masse.

L'enquête

Elle a reposé sur le dépouillement systématique des trois séries bimestrielles (1855-1856, 1858-1865, 1874-1899) des Annales télégraphiques, puis des livraisons des Annales des Postes, Télégraphes et Téléphones qui leur font suite, sur une base trimestrielle puis mensuelle (1910-1913 et 1916-1939). Nous avons traité près de deux cents articles issus de la section " Téléphones " de cette publication officielle de l'Administration publiés entre 1910 et 1938. À ceci, il faut ajouter l'analyse d'un corpus de revues et d'ouvrages professionnels de l'après-guerre aux années 1980 et l'exploitation complémentaire de sources archivistiques. Enfin, nous avons complété ce travail par une ethnographie du travail des agents aujourd'hui chargés de gérer au quotidien le trafic téléphonique, en assurant en temps réel l'équilibre entre offre et demandes de ressources sur le réseau téléphonique.

Quatre mesures de la valeur du téléphone

Nous avons mis en évidence, dans la période de l'entre-deux-guerres, quatre mesures - ou types gestionnaires - à travers lesquelles s'opère la genèse du trafic comme objet d'optimisation économique, soit quatre économies : celles de la ligne, de l'opératrice, des circuits et du trafic. À la manière des phases socio-techniques distinguées en 1955 par A. Touraine dans L'Évolution du travail ouvrier aux usines Renault, leur succession logique n'engage pas un ordre chronologique strict : des éléments issus de types différents coexistent dans une même période, voire dans une même publication. À chaque phase, tout à la fois sociale et technique, de la construction du réseau téléphonique, on observe une diversité de conceptions de la valeur du téléphone chez ces ingénieurs. Mais chacune s'organise autour d'une entité privilégiée - la ligne, l'opératrice, les circuits, le réseau - ouvrant autant d'horizons à la rationalisation du service téléphonique. La recherche d'une exploitation téléphonique parfaite ou rationnelle engage toujours des considérations de justice et d'équité, soit autant de figures du?juste prix du téléphone. D'une mesure à l'autre, le regard gestionnaire passe des transformations intimes du courant le long des lignes téléphoniques au travail des opératrices, à l'exploitation des circuits, à l'optimisation enfin du trafic téléphonique, que consacre dans les années 1990 la création d'une instance de supervision en temps réel de ce trafic10.

La morale économique des ingénieurs du Téléphone : une morale mécaniste

Si les ingénieurs français ont formalisé au XIXe siècle une mesure mécaniste du travail, ils sont aussi les premiers à avoir été confrontés à ce qui la déborde. De facto périmée depuis l'invention de la machine à vapeur, la mesure en travail laisse d'autant mieux apparaître ses limites que l'activité productive est de moins en moins réductible à une dépense de force humaine [26]. Dans la téléphonie, la prégnance des schèmes mécanistes s'observe initialement par l'hégémonie d'une métrique temporelle du travail, qui ramène tous ses produits à un équivalent-temps (le temps que devrait consommer leur fabrication) : il s'agit alors pour les ingénieurs d'économiser le travail humain en luttant contre les gestes et paroles inutiles. Dans un cadre mécaniste, le gain n'est jamais qu'une moindre perte11. La valeur économique, en effet, ne se crée pas ; identifiée à la dépense de force humaine, elle est une donnée, et se transmet en s'épuisant. La mesure et la formalisation trouvent un puissant ressort dans cette identification de la dépense humaine de forces à une inépuisable source de pertes, et de la performance productive, à la minimisation des coûts. Les ingénieurs ont ainsi longtemps jugé plus légitime de facturer les conversations téléphoniques de façon forfaitaire (à l'unité), plutôt que selon leur durée ; il s'agissait de rémunérer le travail de mise en conversation. Dès l'entre-deux-guerres, on voit toutefois les mesures des ingénieurs s'émanciper de cette morale mécaniste, qui ne conçoit de faire payer que ce qui induit un coût en travail humain direct.

De la valeur-travail à la valeur-utilité : l'appel qui coûte ou l'appel utile ?

En passant de la ligne au réseau, de l'altération du courant à l'écoulement du trafic, l'enquête des ingénieurs s'émancipe de son ancrage mécaniste pour accorder un statut nouveau au temps. Dans l'économie de l'opératrice, comme dans l'économie des circuits, l'hégémonie d'une métrique temporelle du travail (qu'incarne le chronomètre) reconduit encore une mesure mécanique, qui associe la valeur économique à la seule dépense en travail. Avec la recherche de la minimisation des pertes d'énergie le long des lignes à la maximisation de la charge des circuits, puis celle du trafic dans le réseau, le temps acquiert au contraire un statut économique. Tout se passe comme si la minimisation des pertes suscitait, par sa capitalisation même, une rationalisation de l'utile, qui émancipe peu à peu les ingénieurs d'une morale mécaniste de la moindre perte : la mesure du produit ne se réduit plus au calcul d'une dépense. L'effet utile ne se loge plus in fine dans les transformations objectives du courant le long des lignes, mais dans le jugement subjectif de l'abonné lui-même. Son oreille ne cristallise plus une contrainte d'audition, mais un critérium d'intelligibilité. Si la notion de gain reste à ce stade encore inconnue des ingénieurs, le cadre d'optimisation issu de la mécanique industrielle - la minimisation des frottements inutiles - commence néanmoins à s'hybrider, alors que les mesures physiques cèdent le pas aux évaluations téléphonométriques.

La mesure du téléphone passe ainsi d'un étalon mécanique à une unité de trafic, qui sera déclassée, à partir de la fin des années 1980, par la minute, puis par la seconde de communication. On passe ainsi d'un regard centré sur l'analyse des coûts et le calcul ex ante du prix de revient, proche d'une conception de la valeur-travail, à un regard plus soucieux du produit et des recettes. D'une minimisation de pertes, plaçant le prix de revient au principe de la valeur économique, l'enquête des ingénieurs gagne l'aval de l'organisation productive, jusqu'à associer l'effet utile à l'utilité d'un service, sinon à l'optimisation nette d'un gain. Ainsi, le travail des opératrices est vu, selon les cas, comme un strict coût à réduire, une activité dont le rendement doit être optimisé, ou encore une valeur. La mise en regard des contributions des ingénieurs français et américains, traduites dans les Annales, met en évidence deux façons d'opérer le passage d'une valeur-travail à une valeur-utilité en matière téléphonique, soit deux cadrages de ce service, associés aux spécificités du développement téléphonique dans chaque pays (voir infra).

De l'exploration mécaniste du prix de revient à la supervision probabiliste d'un produit, l'optimisation gestionnaire du trafic ne rejoint toutefois jamais le cadrage marchand propre aux rationalisations formelles : relativement à l'économie académique des réseaux, elle déploie bien une autre conception de la valeur économique - systémique et dynamique, sans solution de continuité entre production et marché : le moment marchand stricto sensu est enchâssé dans une circulation économique plus vaste. Mais l'économie du trafic ouvre une nouvelle carrière morale à l'évaluation économique. L'idéal mécanique de minimisation des pertes cède le pas à un idéal de fluidité.

Un usage pragmatique des modèles : la mesure entre cadrage et débordements

Dans ce processus, la capacité de cadrage, propre à tout dispositif de mesure, est aussi au principe d'irréductibles débordements [27]. En équipant une attention et une sensibilité au réel, la mesure est la première à révéler ce qui la déborde - sans être à sa mesure. En produisant un quadrillage serré du réel, elle rend d'autant plus sensible à ses figures imprévues, qui deviennent identifiables. La systématisation d'une mesure tend ainsi à produire des externalités, qui amènent régulièrement les ingénieurs à se pencher sur les zones d'ombre de leurs modèles. Quand ils sont confrontés à des phénomènes qu'ils ne peuvent ni ignorer ni calculer au moyen des métrologies disponibles, ils partent à la recherche d'une nouvelle mesure, d'un nouveau cadre d'optimisation de l'activité, quitte à réviser leurs objets et leurs principes de mesure. Ces moments de désarroi du calcul les conduisent encore davantage à l'utile et l'inutile. De nouveaux objets entrent alors dans la ronde de la qualification économique : par exemple, dans le cas de la téléphonie, l'oreille de l'usager, le temps des conversations, etc. [28]. Ces inflexions de la mesure de la valeur sont préparées par un usage pragmatique des modèles et l'emploi abondant du langage courant - conversation, oreille, appel, etc. Même si les ingénieurs confèrent un sens technique aux termes qu'ils utilisent, ils se laissent ainsi toujours la possibilité, par leur usage même, de distinguer les insuffisances de la réduction en modèles.

En saisissant ainsi l'économique à partir des pratiques de mesure des acteurs au travail, on ne le pense pas, selon la représentation dominante dans la sociologie du travail, comme un ordre normatif exogène au monde pratique du travail mais, au contraire, comme une normativité émergeant de l'activité productive elle-même. Le grand mérite de cette approche est de faire alors aussi avancer la sociologie économique sur la question de la genèse des prix, en interrogeant la mesure marchande sur des bases renouvelées. La mesure du travail des opératrices du téléphone est ainsi étroitement liée à la définition du juste prix du service par son coût en travail humain direct. Pour que les conversations téléphoniques puissent être pensées comme une valeur économique, c'est-à-dire qu'on puisse leur conférer une utilité (ce qui justifie une tarification à la durée), il faut que la mesure du produit du service ne se réduise plus au calcul d'une dépense et que le temps soit investi d'une valeur économique.

Selon un apparent paradoxe, c'est en poursuivant le seul objectif de la minimisation des coûts de main-d'oeuvre que les ingénieurs français du Téléphone vont pouvoir ainsi s'émanciper de la référence à la valeur travail [28]. Cet objectif les conduit en effet à envisager d'emblée bien plus favorablement que leurs confrères américains la perspective de l'automatisation. À la tête d'une vaste entreprise de main-d'oeuvre, les ingénieurs d'ATT louent le système manuel au nom de sa valeur subjective pour la clientèle : les critiques de l'automatique mettent invariablement en scène les services rendus par les demoiselles du Téléphone, et le courant de sympathie et de confiance mutuelle les liant aux abonnés. La primauté que les ingénieurs français accordent à la réduction des dépenses en travail, dans le cadre d'un service téléphonique encore à construire, les amène au contraire à favoriser d'emblée l'automatique : la meilleure manière de réduire le coût salarial n'est pas pour eux d'intensifier l'activité humaine, mais d'" éliminer?l'élément humain de toute opération qui peut être laissée à un mécanisme "12. Leur souci gestionnaire ne se départit pas d'une réflexion technologique qui conduit à prêter moins d'intérêt à l'organisation scientifique du travail des opératrices qu'à sa suppression : l'exploitation téléphonique parfaite et rationnelle serait naturellement automatique. Prenant la suppression du travail humain direct pour critère de l'automatique, ils évaluent alors la mécanisation elle-même à son aune : elle doit tendre vers l'automatique intégral. Si " rien n'empêche, tout en maintenant l'opératrice, de multiplier les dispositifs automatiques dans le bureau ", " la suppression des opératrices est désirable à toutes sortes de points de vue ", écrit ainsi un ingénieur en 1923. Or, quand la suppression des opératrices devient intrinsèquement désirable, l'utile ne peut plus être identifié à une moindre perte, ni la valeur économique à la seule économie en travail. Ainsi, c'est en poursuivant la rationalisation du travail des opératrices que les ingénieurs en sont venus à se défaire de la seule référence à la valeur travail et à redéfinir le sens de l'utile sur une autre base, intégrant le temps [28].

Qu'est-ce que l'économie ?

La thématique de la mesure met au premier plan de l'analyse l'étude de la genèse d'évaluations économiques dans la pratique d'organisation. Elle invite ainsi à redéfinir l'économique depuis l'acte de gestion [29]. Prenons la figure élémentaire du ratio. Elle suppose de spécifier les éléments à prendre en compte et une manière de les prendre en compte. Soit un double découpage du réel : que porter au numérateur et au dénominateur, et selon quelle commune mesure ? Que compter (comme produit ? comme dépense ?) et comment compter : un ratio implique toujours des évaluations et l'engagement dans un registre normatif, laissant irrévocablement dans l'ombre des pans de la réalité, en valorisant d'autres ou les faisant advenir de façon performative. Ce point de vue sape ainsi le face-à-face classique, et souvent stérile, entre sociologues et économistes, en écartant par hypothèse toute perspective d'un calcul exhaustif des coûts et des avantages et d'une rationalisation intégrale du monde, qui habite tant la sociologie critique que l'économie standard. Les métrologues sont les premiers à rappeler qu'une mesure contient sa propre mesure. De même, à notre sens, tout calcul économique comporte des choix de valeur.

On ne peut faire la sociologie de l'économie-pratique sans se pencher aussi sur l'économie- discipline. Autrement dit, ne faut-il pas prendre au sérieux l'ambivalence du terme économie lui-même qui, en français, désigne à la fois l'objet de la science et la science elle-même ? Aborder l'économie comme acte de gestion permet de considérer d'un même mouvement l'économie-pratique et l'économie-discipline. On peut, en effet, à partir d'une telle définition, considérer comme étroitement articulées la pratique économique profane et la rationalisation de celle-ci par l'économie-discipline. Entre les deux, ce n'est pas un hiatus mais un continuum que l'on peut dégager, en montrant, d'une part, comment la théorie s'alimente de l'observation des pratiques et, d'autre part, comment la pratique peut être plus ou moins instrumentée par la théorie [30].

Définir l'économie comme acte de gestion rend possible la circulation entre l'étude des pratiques économiques et celle de la théorie économique. L'erreur commune est de penser que les économistes inventeraient leurs théories de leur propre fond, qu'ils ne seraient pas tributaires des cadres sociaux dans lesquels ils évoluent. Penser le caractère social de la théorie économique elle-même modifie la perspective. On ne peut plus alors faire une sociologie des faits économiques sans faire en même temps une sociologie des théories économiques. Or, à cet égard, la tradition polanyienne s'est révélée contre-productive [31]13. En laissant accroire qu'il y aurait un objet, la sphère des activités économiques, dont le sociologue pourrait se saisir, dans l'ignorance des discours des économistes eux-mêmes, elle a conduit à renforcer un partage des tâches entre économistes et sociologues dans lequel les sociologues se retrouvent forcément à la portion congrue. Elle conduit finalement à réduire la question économique à la seule figure du marché, non sans renforcer ainsi paradoxalement la théorie économique la plus orthodoxe. Mais le déplacement opéré par Mark Granovetter [32], qui consiste à abandonner la représentation macrosociale en termes de sphères encastrées pour penser de façon microsociale l'encastrement dans les liens inter-individuels (les réseaux), ne résout que très partiellement le problème. Comme celle de Karl Polanyi, la sociologie économique de M. Granovetter reste centrée sur le marché, abordé de plus sous le seul prisme du " réseau ", là où Polanyi invite à une analyse plus générale de l'organisation politico-économique des sociétés. Aussi, l'introduction de M. Granovetter en France n'a pas conduit à une discussion systé- matique du schéma polanyien et de sa définition substantive de l'économie, qui s'avère pourtant nécessaire [29].

Les travaux présentés ici contribuent à une approche plus large de l'économique, car non focalisée sur le seul marché. Selon cette perspective, l'activité est économique parce qu'elle procède, explicitement ou explicitement, du calcul, formel ou informel, c'est-à-dire de la gestion. Faire de la sociologie éco- nomique c'est, alors, examiner comment ce calcul se déplace et se transforme, comment des normes de valeur sont créées puis abandonnées, dans l'univers des pratiques comme dans celui de la théorie, sans que l'un puisse se réduire à l'autre, mais non plus sans que l'un puisse se penser sans l'autre. Ainsi défini, l'économique n'a pas le caractère universel que dénoncent à juste titre les adversaires de l'impérialisme économique. Mais il n'est pas, non plus, borné a priori dans des frontières dont le sociologue devrait assurer la police en contrant la tendance expansionniste de la théorie économique.

    [1] Cohen Yves,Organiser à l'aube du taylorisme. La pratique d'Ernest Mattern chez Peugeot. 1906-1919, Besançon, Presses universitaires franc-comtoises, 2001.
    [2] Girin Jacques, " L'analyse empirique des situations de gestion : éléments de théorie et de méthode ", in André-Charles Martinet, Épistémologie et Sciences de gestion, Paris, Économica, 1990.
    [3] Callon Michel, Latour Bruno, " "Tu ne calculeras pas !" Ou comment symétriser le don et le capital ", in Peut-on être anti-capitaliste ?, Revue du Mauss, Paris, La Découverte, 1997.
    [4] Vatin François,Le Lait et la Raison marchande. Essais de sociologie économique, Rennes, PUR, 1996.
    [5] Steiner Philippe,La Sociologie économique, Paris, La Découverte, 1999, coll. " Repères ".
    [6] Lesourne Jacques,Technique économique et gestion industrielle, Paris, Dunod, 1958.
    [7] Lorino Philippe,L'Économiste et le Manager, Paris, La Découverte, 1989.
    [8] Weber Max,Économie et Société. Tome 1. Les catégories de la sociologie, Paris, Plon, 1971 (1921).
    [9] Ricardo David,Principes de l'économie politique et de l'impôt, Paris, Flammarion, 1971 (1817).
    [10] Vatin François,Le Travail, économie et physique (1780-1830), Paris, Puf, 1993.
    [11] Vatin François,Économie politique et économie naturelle chez A. A. Cournot, Paris, Puf, 1998, coll. " Pratiques théoriques ".
    [12] Grall Bernard,Économie de forces et production d'utilités. La pensée gestionnaire des ingénieurs des Ponts et Chaussées (1831-1891), manuscrit révisé et commenté par F. Vatin, Rennes, PUR, 2004 (compte-rendu in Revue française de sociologie, vol. 45, 2004, n° 4).
    [13] Navier Claude-Louis, " Sur les principes du calcul et sur l'établissement des machines et des moteurs ", in Bernard Forest de Belidor, Architecture hydraulique (1737-1739), réédité par C.-L. Navier, Paris, Didot, 1819.
    [14] Burdin Claude, " Considérations générales sur les machines en mouvement ", Journal des mines, n° 221, 1815.
    [15] Montgolfier Joseph, " Mémoire sur la possibilité de substituer un bélier hydraulique à l'ancienne machine de Marly ", Journal de l'École polytechnique, 1808.
    [16] Coulomb Charles-Augustin, " Résultats de plusieurs expériences destinées à déterminer la quantité d'action que les hommes peuvent produire par leur travail journalier ", Mémoires de l'Académie des sciences, 1799.
    [17] Bidet Alexandra, Pillon Thierry, Vatin François,Sociologie du travail, Paris, Montchrestien, 2000.
    [18] Pillon Thierry, Vatin François,Traité de sociologie du travail, Toulouse, Octarès, 2007 (2e éd.)
    [19] Sen Amartya,Éthique et Économie, Paris, Puf, 1993 (1991).
    [20] Vatin François, " L'esprit d'ingénieur : pensée calculatoire et éthique économique ", Revue française de socio-économie, 2008, n° 1, Dossier " Panorama de la socio-économie française ".
    [21] Vatin François, " La morale utilitaire de Jules Dupuit " in Jean-Pascal Simonin et François Vatin (éd.), L'OEuvre multiple de Jules Dupuit. Calcul d'ingénieur, analyse économique et pensée sociale, Angers, Presses universitaires d'Angers, 2002.
    [22] Dupuit Jules, " De l'utilité des travaux publics ", Annales des Ponts et Chaussées, semestre 2, 1844.
    [23] Grall Bernard, Vatin François, " La machine et l'impôt : Jules Dupuit, l'économie politique et la mécanique industrielle ", Revue européenne de sciences sociales, vol. 35, 1997, n° 109, p. 25-53, repris in J.-P. Simonin et F. Vatin (éd.) L'OEuvre multiple de Jules Dupuit. Calcul d'ingénieur, analyse économique et pensée sociale, Angers, Presses universitaires d'Angers, 2002.
    [24] Vatin François, " Jules Dupuit et l'utilité publique des transports, actualité d'un vieux débat ", Revue d'histoire des chemins de fer, 2002, n° 27.
    [25] Bidet Alexandra, " Quatre mesures du téléphone. L'invention d'une gestion téléphonique ", Économies et Sociétés, tome 39, 2005, n° 4, Série AB " Socio-économie du travail " (cahiers n° 25), Dossier " Les constructions de l'emploi et du travail dans l'entreprise ".
    [26] Vatin François,La Fluidité industrielle. Essai sur la théorie de la production et le devenir du travail, Paris, Méridiens- Klincksieck, 1987.
    [27] Callon Michel, " La sociologie peut-elle enrichir l'analyse économique des externalités ? Petit essai sur le cadrage-débordement ", in D. Foray et J. Mairesse (éd.), Innovations et performances. Approches interdisciplinaires, Paris, Éditions de l'EHESS, 1999.
    [28] Bidet Alexandra, " La mesure du travail téléphonique. Le cas des opératrices (1910-1938), Histoire & Mesure, Éditions de l'EHESS, 2005, Dossier " Mesurer le travail ", vol. XX, n° 3-4.
    [29] Vatin François, " L'économie comme acte de gestion. Critique de la conception substantive de l'économie ", Sciences de la société, 2008, n° 73, Dossier " Liens et marchés : Harrison White et les nouvelles sociologies économiques ".
    [30] Steiner Philippe,Sociologie de la connaissance économique, Paris, Puf, 1998.
    [31] Polanyi Karl,La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 1983.
    [32] Granovetter Mark, " Action économique et structure sociale : le problème de l'encastrement " (1985), repris in M. Granovetter, Le Marché autrement, Paris, Desclée de Brouwer, 1994.

(1) Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d'article.

(2) L'excellente synthèse de Philippe Steiner [4] l'illustre parfaitement.

(3) Le mémoire fondateur de la mécanique industrielle, celui de Charles-Augustin Coulomb[16] porte sur le travail humain.

(4) Cette question est étonnamment similaire à celle posée par Ricardo en termes proprement économiques et qui le conduit à abandonner une stricte mesure en travail qui ne prend pas en considération la durée du processus de production, soit à introduire une mesure du capital.

(5) Jules Dupuit rejetait, par orthodoxie libérale, le financement par l'État de chaires d'économie politique. En revanche, il ne doutait pas de la pertinence du monopole du corps des ingénieurs des Ponts et Chaussées ![21].

(6) L'équité exigerait pour le commerce, non que le coût kilométrique du transport soit le même dans l'espace national (il restera plus élevé en zone montagneuse qu'en plaine), mais que le mode d'allocation des moyens publics ne soit pas lui-même cause de disparité.

(7) La notion de " rente du consommateur " a été élaborée sur cette base par Alfred Marshall dans ses Principes d'économie politique (1890).

(8) Précisons les choses. Le point de départ de Jules Dupuit est la critique des conceptions de Jean-Baptiste Say, qui mesure l'utilité par le prix de marché. J. Dupuit montre que, pour un acheteur donné, l'utilité peut être supérieure au prix, puisque cet acheteur continuerait peut-être à acheter en cas de hausse de prix. Inversement, d'autres individus, qui n'achètent pas à ce prix, achèteraient peut-être à un prix plus faible.

(9) Si l'historiographie classique de la pensée économique rappelle souvent la formation d'ingénieur d'un auteur comme J. Dupuit, c'est uniquement pour souligner qu'il lui devait des compétences mathématiques qui faisaient défaut aux économistes de son époque. C'est ce qui lui aurait permis, à l'instar d'Augustin Cournot, de concevoir, en avance sur son temps, des concepts ultérieurement développés par la théorie néoclassique. Nous avons critiqué cette interprétation[23][24].

(10) C'est sur le travail de ces agents de supervision que nous avons mené notre enquête ethnographique

(11) Rappelons qu'un rendement mécanique est toujours inférieur à un ; améliorer le rendement mécanique, c'est donc diminuer les pertes dans un système.

(12) L'expression est d'autant plus remarquable, qu'elle émane de l'ingénieur qui, dans les années 1920 rend aussi le plus longuement compte dans les Annales des PTT des idées de F. W. Taylor, via son disciple F. B. Gilbreth.

(13) On trouvera une discussion fine des thèses de K. Polanyi dans un certain nombre des différents articles réunis par Alain Caillé sous le titre Dé-penser l'économique. Contre le fatalisme, Paris, La Découverte, 2005.

Idées, n°152, page 6 (06/2008)

IDEES - Pratique d'ingénieur et mesure de la valeur : le cas de la téléphonie