Dossier
Produire, organiser, mesurer

Alexandra Bidet, chargée de recherche en sociologie au CNRS, Centre Maurice-Halbwachs, EHESS-ENS

Création de valeur, efficacité, optimalité, performance, productivité, qualité, efficience, etc. : les termes sont nombreux pour désigner les mesures - comparaisons, indicateurs, ratios, indices, formules, échelles, normes, etc. - qui parcourent les espaces de travail et rythment le quotidien des organisations productives. Ces mesures rappellent que la production de valeur économique commence dès l'espace productif, en amont du marché. La sociologie économique prend alors le contre-pied de l'économie néoclassique, qui réduit communément la valeur économique au prix, donc au seul moment de la valorisation marchande.

Les différentes contributions rassemblées dans ce dossier partent de l'espace productif. Il s'agit d'étudier les conceptions de la " valeur économique ", ou de l'" utile ", élaborées par les acteurs de l'entreprise - ingénieurs, créateurs d'entreprise, comptables, managers, normalisateurs, etc. Les auteurs ouvrent ainsi la " boîte noire " de l'activité productive pour mettre au jour les diverses formes d'évaluations qui s'y déploient et qui constituent de véritables assemblages d'économie et de production normative.

Mais la mesure a eu longtemps mauvaise presse en sciences sociales : n'est-elle pas la simple imposition d'une grille réductrice sur le réel ? Sociologues (Pierre Naville, Laurent Thévenot), statisticiens (Alain Desrosières), historiens (Witold Kula), anthropologues (Jack Goody) et philosophes (John Dewey, François Dagognet) ont levé ce doute en montrant l'importance et la richesse des opérations de mesure. La mesure commence dès la liste, la formule ou la comparaison ; elle peut être qualitative ou quantitative, implicite ou explicite ; elle suppose une taxinomie et a une dimension normative : il faut à la fois circonscrire ce que l'on mesure et définir une façon de mesurer - une commune mesure.

Les sciences sociales se sont plus souvent intéressées aux effets des mesures : sur les travailleurs, pour la sociologie du travail ; sur la coordination des acteurs, pour l'économie des conventions. Les façons de mesurer disparaissaient derrière une logique de mobilisation de la force de travail (rationaliser ou discipliner), une logique mimétique (les modes managériales) ou une logique conventionnelle (un modèle d'entreprise ou un compromis entre " grandeurs "). Le déplacement de focale, qui a vu les recherches se tourner vers les mesures en train de se faire, est récent : héritier du Practice Turn1 des sciences sociales, il suppose une nouvelle attention aux acteurs au travail. Mais peut-on faire échapper l'organisation au statut de boîte noire sans revenir sur les frontières instituées entre économie, sociologie et gestion ? Une telle problématique conduit notamment à revenir sur la définition substantive de l'économie héritée de la tradition polanyienne qui, de fait, cantonne l'économie au seul marché.

L'entreprise : entre économie, sociologie et gestion

L'économie s'est initialement construite sur l'exclusion des problèmes de gestion. La transparence de l'entreprise relativement aux signaux de marché est un trait bien connu de l'économie standard ; aujourd'hui, elle la considère comme un noeud de contrats (théorie de l'agence, économie des coûts de transaction, théorie du capital humain). Saisie à travers une extension du " paradigme de l'échange ", la production n'est pas alors un lieu de création de valeur économique. Si l'économie dite " des conventions " a été le plus loin dans la tentative pour conceptualiser l'entreprise, elle a dû revenir sur le découpage entre économie et sociologie : l'entreprise est vue comme " un processus de création de formes collectives ". Du côté de la sociologie, les obstacles à la prise en compte de l'activité productive n'ont pas été moindres. La vocation " humaniste " de la sociologie du travail initiée en France par Georges Friedmann s'est traduite par une stricte opposition de l'économique et du social qui a conduit les sociologues à privilégier l'étude des formes d'identité, de résistance et de sociabilité des travailleurs, et leur confrontation avec les normes des organisateurs, de fait assimilés à la direction de l'entreprise et supposées incarner l'économique. Celui-ci était alors réduit à un ordre marchand exogène à l'entreprise et hors d'atteinte du sociologue, qui ne saisirait que ses effets sur l'organisation et les réactions des travailleurs. Le travail d'organisation et ses outils disparaissaient dans la boite noire de l'économique. De même, la thématique de la négociation sociale, en se centrant sur la question de la répartition d'un surplus - les fruits de la croissance - a laissé aux employeurs la question de sa genèse : l'organisation du travail, les façons de mesurer et d'acquérir cette productivité, etc. Enfin, en gestion même, l'activité productive ne s'est pas frayé aisément un chemin : la question de la valeur économique a longtemps semblé du seul ressort de l'économiste, et l'orientation normative dominait. C'est dans les années 1980 que les travaux sur les outils de gestion ont entrepris de réinterroger les frontières avec l'économie et la sociologie, et de ne plus dissoudre " l'organisation productive soit dans les mécanismes généraux du marché, soit dans les différentes formes du lien social ".

Une sociologie économique de l'organisation productive

Toutes ces approches, en commençant à conceptualiser l'entreprise, se sont ainsi heurtées à la question wébérienne du rapport entre Économie et Société. L'enjeu d'une sociologie économique de l'organisation productive est d'affronter directement cette question en prolongeant, au sein de l'organisation productive, la critique du grand partage entre calcul économique et normes sociales, que la sociologie économique n'a menée que sur le terrain du marché.

La conjoncture qui conduit ainsi les sciences sociales à reposer la question de l'économique est marquée par les transformations structurelles de l'activité productive. La crise multiforme des mesures du travail industriel (ou post-industriel) a induit un nouvel intérêt pour les pratiques, les outils et les conventions de mesure du travail et de l'activité économique. Qu'est-ce qu'un produit ? Comment sélectionner un outcome - produit, résultat...-, parmi les multiples effets de l'activité productive, et des unités pour le mesurer ? Comment évaluer un effet utile ? Le travail est-il encore une source de production de valeur ? Ou celle-ci se créerait-elle désormais exclusivement sur les marchés financiers ?

Les quatre contributions rassemblées dans ce dossier ouvrent toutes la boîte noire de la production de valeur économique en amont du moment de la valorisation marchande. Elles suivent ainsi les voies originales ouvertes à la sociologie économique par l'étude des pratiques de mesure, ou de mise en comptes et en formules, de l'activité productive.

Pratique d'ingénieur et mesure de la valeur : le cas de la téléphonie

Article : Pratique d'ingénieur et mesure de la valeur : le cas de la téléphonie

Synthétisant un ensemble récent d'études sur la pensée pratique des ingénieurs, Alexandra Bidet et François Vatin montrent qu'elles reviennent sur la notion même d'économie et sur la genèse de l'économie-discipline. Le cas des ingénieurs français du Téléphone, qu'ils détaillent, donne ainsi à voir, au sein d'une activité qu'on pourrait croire seulement technique, plusieurs façons de mesurer la valeur économique du téléphone.

L'autocuiseur, l'Afnor et la ménagère : les enjeux de la normalisation d'un produit de grande consommation

En étudiant le processus de normalisation et de certification de la Cocotte Minute, au début des années 1950, Claire Leymonerie nous fait cheminer des laboratoires de la normalisation à la cuisine de la ménagère, via l'espace de la transaction marchande. Si les différentes étapes de la normalisation sont jalonnées de mesures, le passage d'une mesure à une autre voit ici aussi surgir de nouvelles conceptions de ce qui fait la valeur et l'identité de ce produit.

Article : L'autocuiseur, l'Afnor et la ménagère : les enjeux de la normalisation d'un produit de grande consommation

La construction comptable de l'économie

Eve Chiapello montre l'intérêt d'étudier les pratiques et les mesures comptables pour comprendre la production de l'économique. Loin de se limiter à enregistrer des résultats économiques, la comptabilité contribue à transformer la conception même de ce qu'est une entreprise et de sa capacité à produire de la valeur économique.

Article : La construction comptable de l'économie

La firme en formules, ou la demande d'Aide aux chômeurs créateurs ou repreneurs d'entreprise

Martin Giraudeau fournit une autre illustration de la dimension performative des outils de gestion, en se consacrant à un outil de mesure singulier : le dossier de demande de l'Aide aux chômeurs créateurs ou repreneurs d'entreprise (l'Accre). En même temps que cet outil d'évaluation et d'autoévaluation contribue à l'apprentissage d'un format, celui du business plan, il fait aussi exister l'entreprise.

Article : La firme en formules


(1) Ces quinzes dernières années, les sciences sociales ont eu tendance à quitter une position de surplomb pour se tourner vers l'étude des pratiques elles-mêmes, en train de se faire. Voir T. R. Schatzki, K. Knorr Cetina, E. von Savigny (eds), The Practice Turn in Contemporary Theory, London, Routledge, 2001.

Idées, n°152, page 4 (06/2008)

IDEES - Produire, organiser, mesurer