Lectures

Le Pire des mondes possibles
Mike Davies. Traduit de l'américain par Jacques Mailhos.
Paris, La Découverte, 2007, 252 pages
ISBN : 2 7071 4915 2

Le Pire des mondes possibles explore une réalité urbaine trop souvent négligée, l'explosion des bidonvilles dans les pays en développement, qui n'a rien à voir avec le développement urbain en Europe au XIXe siècle. Un milliard de personnes y vivent, laissant entrevoir un avenir cauchemardesque.

Aujourd'hui, la population urbaine est plus nombreuse que la population rurale dans le monde et, depuis 1950, les villes ont absorbé près des deux tiers de la croissance de la population mondiale. C'est surtout dans les pays en développement que se fera cette croissance urbaine, et, en 2025, l'Asie pourrait compter dix ou onze hypervilles de plus de vingt millions d'habitants. Ces villes sont en train de former des corridors urbains s'étalant sur plus de cent kilomètres. Même en Afrique, la croissance urbaine a transformé des petites villes ou des oasis en villes tentaculaires plus grandes que San Francisco ou Manchester (Ouagadougou, Bamako, Mogadiscio, etc.).

La majorité de la population urbaine ne vit plus dans les centres-villes mais dans des communautés de bidonvilles en périphérie. Les résidents à faibles revenus qui s'y installent participent d'un marché foncier invisible, les premiers arrivés louant ensuite à des plus pauvres après avoir obtenu quelques infrastructures. Dans la plupart des PED, à l'exception de la Chine, l'urbanisation est découplée de l'industrialisation et du développement. Ainsi, en Afrique, la mécanisation de l'agriculture et les importations de produits alimentaires combinées à la sécheresse et aux guerres civiles poussent les gens à quitter la campagne vers la ville, alors même que celle-ci est affaiblie par la récession, accrue par les politiques d'ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale, par la dette et par le retrait de l'État. Comme le dit l'auteur, ceci fait de cette urbanisation " une implacable machine à produire des bidonvilles ". Les habitants des bidonvilles ne représentent que 6 % de la population urbaine dans les pays développés, mais 78 % de celle des PED.

La Banque mondiale, en encourageant l'action des ONG dans les bidonvilles, finit par leur faire jouer un rôle de soupape de Cocotte-minute en détournant la colère politique et en évitant qu'elle n'explose.

L'auteur insiste aussi sur l'énormité des risques sanitaires et environnementaux auxquels sont exposés les habitants des bidonvilles. Construits sur des ravines, au-dessus ou au-dessous de pentes instables, ces bidonvilles subissent de plein fouet les catastrophes naturelles qui, associées à la proximité d'activités industrielles toxiques, font chaque année des centaines de morts. L'absence d'enlèvement des ordures et de sanitaires, la pollution et les décharges sauvages font de ces lieux un cauchemar sanitaire.

Les politiques d'ajustement structurel mises en place dans les années 1980 en imposant un retrait de l'État, avec des privatisations et des coupes claires dans les dépenses de services publics, ont pénalisé les plus pauvres et augmenté les inégalités. La Banque mondiale reconnaît que, dans les années 1990, à l'encontre de l'analyse libérale selon laquelle une fois la purge passée tout irait mieux, les PED " connaissent un recul du développement et une augmentation du nombre de pauvres et de mal-nourris ". Il en est de même dans les pays de l'Est où se développe une " pauvreté de transition ". Enfin, l'auteur dénonce le mythe des bienfaits de l'économie informelle. Si celle-ci occupe les deux- cinquièmes de la population active des PED, et même 75 % de celle de Karachi, elle apparaît comme un moyen d'exploitation extrême, en particulier des femmes et des enfants, et, en raison de l'énorme concurrence qui y règne, un instrument de destruction des réseaux d'entraide nécessaires à la survie des plus faibles.

Peut-on dire, comme l'écrit la revue de l'Army War College, que " la guerre du futur se jouera dans les rues, dans les égouts, dans les gratte-ciel et dans les zones de logements tentaculaires et anarchiques que constituent les villes cassées de la planète " ? Il est là le vrai choc des civilisations, conclut l'auteur.

L'ouvrage fourmille d'exemples et permet de relativiser un certain nombre d'idées reçues sur les bienfaits des politiques menées pour apurer la dette dans les PED, sur la responsabilité des États, sur le rôle des ONG et de l'économie informelle. C'est surtout un livre passionné et vivant qui, à travers la question des bidonvilles, éclaire la progression des inégalités et le retard énorme pris en matière de développement.

Micheline Rousselet, professeur de sciences économiques et sociales.

Idées, n°151, page 79 (03/2008)

IDEES - Le Pire des mondes possibles