Lectures

Le Ghetto
Louis Wirth.
Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2006, 252 pages
ISBN : 2 7061 1293 X

Est-il nécessaire de rappeler au lecteur l'actualité du problème de la ségrégation urbaine ? Sûrement pas ! La question est plutôt de savoir en quoi ce grand classique de la sociologie américaine qu'est Le Ghetto jette un éclairage encore fécond sur ce phénomène. Avec Wirth, on est au coeur même de l'école de Chicago ; l'ouvrage est en fait sa thèse de doctorat soutenue en 1925. Il se donne pour objet l'étude du ghetto juif de la ville ou, plus exactement, la vérification des propositions fondamentales du paradigme de l'écologie urbaine à travers l'étude du ghetto juif de Chicago. Park, dans une lumineuse préface, courte et dense, rappelle ces hypothèses : il s'agit de repérer une forme physique, spatiale, en l'occurrence le ghetto, en isolant ses traits permanents, par comparaison. On notera donc que l'espace n'est qu'un point de repère, en aucun cas il ne détermine directement la forme sociale qu'est le ghetto. Une fois cette forme repérée, la fonction qu'elle remplit constituera la cause de son émergence. L'hypothèse est la suivante : le ghetto juif remplit une fonction d'adaptation de la culture de la minorité juive à un environnement étranger ; il permet l'élaboration d'un modus vivendi avec d'autres groupes aux cultures très différentes. Le développement proprement dit s'ouvre sur un déplacement du problème, qui prend une direction nettement culturaliste, ce qui ne surprendra pas le lecteur familier de la vie intellectuelle américaine de l'époque : comprendre la ségrégation urbaine, c'est comprendre des relations entre des cultures, à travers des expériences historiques.

Car c'est bien par une étude historique (l'histoire du ghetto depuis la conquête de la Palestine par les Romains) que commence Le Ghetto. Le lecteur d'aujourd'hui pourra être surpris par l'ampleur de ce travail (plus de la moitié du livre) dans un ouvrage de sociologie. Il faut rappeler que poser, en 1925, la culture juive comme produit d'expériences historiques, et non d'une quelconque " nature " comme le faisait alors l'anthropologie physique, était une position loin d'être évidente. Wirth prend donc un soin tout particulier à étayer cette thèse, pour ensuite se tourner vers le ghetto de Chicago. Le matériau, jusqu'ici constitué d'archives ou d'études d'historiens du judaïsme, repose maintenant sur des récits de vie, des entretiens et de très riches observations, dans la meilleure tradition empiriste. Comment expliquer la persistance du ghetto ? Toujours par le même raisonnement : c'est une adaptation aux caractéristiques physiques et sociales de la ville de Chicago. Les caractéristiques physiques, ce sont les bas loyers, la proximité du loop, centre industriel, et du marché de la ville. Mais le ghetto est surtout le produit de la volonté de cohabiter avec d'autres cultures, tout en préservant la culture juive orthodoxe, et ce réflexe de préservation découle directement des siècles d'enferment dans les ghettos européens depuis le Moyen-Age. Le ghetto de Chicago reproduit toutes les caractéristiques du ghetto européen. Wirth peut alors en donner la définition suivante : " le ghetto est une communauté culturelle qui exprime un héritage commun, un fonds de traditions et de sentiments communs ". Il repère cependant un mouvement de désintégration du ghetto, effet de la multiplication des contacts avec la culture dominante, et de l'arrivée de nouvelle vague de migrants dans ces quartiers pauvres de la ville. Mais la persistance des préjugés à l'égard des juifs permet de repérer des ghettos qui se reforment dans les aires de seconde (quartiers ouvriers) et de troisième (quartiers résidentiels en périphérie) résidences, selon le schéma proposé par Park, Burgess et McKenzie dans The City.

On lira donc Le ghetto parce qu'il sait marier différentes perspectives sur la problème de la ségrégation urbaine : l'attention portée à l'espace, mais aussi aux phénomènes culturels, dans une perspective dynamique. Le lecteur appréciera l'analyse fine des interactions entre juifs et non-juifs comme un ressort de la ségrégation que les courants futurs exploiteront largement. L'historien de la pensée saisira une sociologie à sa naissance, empiriste contre la tradition spéculative allemande et anti-naturaliste, bien entendu. On lira enfin Le Ghetto parce qu'il est admirablement écrit, sans jargon mais avec des formulations précises, dans un style qui rappelle la meilleure prose journalistique. Il faut seulement rappeler que l'ouvrage est porté par une idéologie assimilationniste, dans sa version melting-pot, quelque peu datée.

Guillaume Yon, élève de l'ENS de Cachan (94).

Idées, n°151, page 78 (03/2008)

IDEES - Le Ghetto