Lectures

Les Aventures d'un tee-shirt dans l'économie globalisée
Pietra Rivoli.
Fayard, Paris, 2007 (2005 pour l'édition américaine), 358 pages
ISBN : 2 213 63221 6

A une étudiante qui demandait : " Qui a fabriqué votre tee-shirt ? ", Pietra Rivoli, spécialiste du commerce international, répond ici en suivant le parcours d'un tee-shirt, de sa fabrication jusqu'à sa mort : de la production du coton aux États-Unis, à la filature et au tricotage en Chine, en passant par la zone Caraïbe, où il est cousu avec du fil américain pour pouvoir être vendu aux États-Unis, le tee-shirt usagé finira via l'Armée du Salut, en Afrique, seul marché libre de toute réglementation...

Pietra Rivoli a réussi à écrire un ouvrage documenté, avec un fil conducteur (sic) qui nous transporte dans l'espace mais aussi dans le temps, comme un polar, avec des personnages réels, des drames et des rebondissements, tout en interrogeant les facteurs de la spécialisation des différents pays, aux différentes phases du cycle de vie de son tee-shirt acheté en Floride. Comment s'y prend-elle ?

Ce tee-shirt, fabriqué en Chine, n'utilise pas du coton chinois mais du coton importé... des États-Unis, comme le lui dira M. Xu Zhao Min qui dirige une entreprise de tricotage à Shanghai. Ainsi démarre la première partie de l'épopée du tee-shirt : " Le Roi du coton. Comment l'Amérique domine l'industrie mondiale du coton depuis deux cents ans ". Comment la domination des États-Unis dans la production de coton a-t-elle pu durer sur une période aussi longue ? Pour Pietra Rivoli, les subventions accordées aux producteurs de coton ne sauraient tout expliquer. La production de coton américain est multipliée par huit entre 1820 et 1860, alors qu'elle stagne ailleurs. L'esclavage a permis aux fermiers de se protéger contre les risques du marché du travail en disposant d'une main-d'oeuvre fiable, sur de vastes exploitations aux rendements élevés, ce que n'aurait pas permis une exploitation familiale, ni le recours au salariat puisque la terre était disponible en abondance. Après l'abolition de l'esclavage, un nouveau système d'emploi, le sharecropping (entre métayage et fermage) a attaché la main-d'oeuvre par la dette, au bénéfice du planteur jusque dans les années 1930. De la même manière, les règles d'immigration mexicaine (le programme Bracero) ont permis d'échapper aux aléas du marché du travail concurrentiel. La mécanisation et l'utilisation d'engrais ont finalement permis de régler ce problème de main-d'oeuvre tout en augmentant le rendement dans le Texas, après la seconde guerre mondiale. Les interventions politiques ont aussi permis aux fermiers du coton de se prémunir contre tous les risques associés à leur activité (les récoltes désastreuses, la baisse des prix en cas de surproduction) par le biais de subventions qui, si elles étaient supprimées, feraient remonter les prix mondiaux de 3 à 15 %.

Deuxième partie, le voyage se poursuit en Chine, vers les filatures de coton, ce qui est aussi l'occasion de remonter le temps pour établir des comparaisons avec les filatures anglaises au début du XIXe siècle. Dans les deux cas, ces productions s'appuient sur les migrations agricoles de milieux pauvres. En Chine, la main-d'oeuvre repose sur le système du hukou (" certificat de lieu de résidence officiel ") rural. Ces sweatshops, qui ont disparu des pays développés, permettent aux filles d'échapper au travail de la ferme et à un mari non choisi. Enfin, la pression des ONG contribuent aussi à améliorer les conditions de travail.

Troisième partie, " Des incidents à la frontière. Mon tee-shirt retourne en Amérique " : c'est l'occasion de mettre en évidence les effets inattendus de la politique protectionniste sur le textile et l'habillement au profit de certains détenteurs de quotas, qui aujourd'hui perdent gros, au profit de la Chine, avec la fin des quotas. C'est encore l'occasion de revenir sur les formes du protectionnisme anglais, qui allait jusqu'à imposer le port de vêtements en laine, y compris pour les morts...

Finalement, le seul marché du tee-shirt sans réglementation est constitué par des produits usagés (mais encore en bon état) vendus au poids, à destination des clients africains, et des dons aux associations caritatives spécialisées dans le tri de vêtements usagés, dont une partie trop élimée sera recyclée dans les portières et les plafonds d'habitacles automobiles.

Voici une saga économique passionnante, bourrée d'exemples à distiller tout au long de nos cours pour captiver nos élèves de terminale et leur donner l'envie de lire ce livre qui se dévore comme un roman.

Monique Abellard, professeur de SES au lycée Paul-Lapie de Courbevoie (92).

Idées, n°151, page 77 (03/2008)

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